Marie Lafarge (3): liberté chérie, une fillette sous la Restauration

Une enfance sous les auspices de Rousseau. Troisième volet de ma chronique sur la lecture de Marie Cappelle Lafarge, femme de lettres méconnue, que j’entreprends de découvrir et de mettre en lumière grâce au défi #JeLaLis.

Enfant sous la Restauration Enfant sous la Restauration

« J’étais une enfant heureuse, gâtée, volontaire, ayant un bon cœur et une fort mauvaise tête. » Les six premiers chapitres de tes Mémoires me mènent de ta naissance à l’âge de douze ans, où tu fis ta première communion et perdis ton père tant aimé. Premières années vécues presque entièrement sous le signe de la liberté, cet héritage inaliénable de la Révolution, et de l’indépendance.

Née quelques mois après Waterloo, petite-fille, fille de barons à l’ancienne et de barons d’Empire, ton style rapide et imagé traduit la légère insouciance d’une famille aisée au sortir des années révolutionnaires, toujours attachée à l’Empereur malgré la Restauration. Habile portraitiste, tu sais faire revivre les êtres parfois fantasques qui marquèrent ton enfance.

Tu dois la vie à la chute de Robespierre. Ton grand-père, arrêté car girondin, est libéré après le 9 Thermidor et se marie à la probable fille naturelle du duc d’Orléans et de Madame de Genlis. Fournisseur des armées de la République, il s’est considérablement enrichi sous le Directoire. Sous ta plume, ton grand-père apparaît comme un aimable aristocrate, héritier spirituel des physiocrates et amoureux de ses propriétés de Villers-Hellon qu’il ne quitte que pour siéger aux sessions du Corps Législatif. Le vieil homme avait ses toquades, comme nombre d'adultes qui entourèrent ta première jeunesse et dont Balzac aurait pu s’inspirer pour sa Comédie humaine : « n’ayant pas de goûts, mais de véritables passions dont la durée n’égalait pas la violence, il s’était fait propriétaire avec fureur. Pendant deux ans, il planta des jardins, des vergers, des bois, des routes, des garennes. Puis il fut à Chantilly, vit les établissements de mérinos, et eut la moutonomanie pendant près de cinq autres années. » Braves mérinos, qui ne se laissaient pas chevaucher et t’envoyaient d’une ruade le cul dans la paille.

Tu as peu connu ta « bonne grand’mère », mais tu t’attaches à en retrouver la présence dans les sensations des tes cinq ans : « je ne me souviens que de ses caresses, de ses grands yeux noirs qui me souriaient toujours, des fleurs qu’elle m’apprenait à connaître et à aimer, de sa jolie volière, près de laquelle il fallait être muette et sage. »

De Villers-Hellon, en Picardie, tu dis : « paradis de mon enfance » et tu décris la maison de tes grands-parents comme le lieu d’une société idéale où la nature est partout si belle, où l’aristocratie vit en harmonie avec le petit peuple des paysans et des domestiques. Les réalités sociales ne font pas partie de tes préoccupations, tu ne vois en la matière que le visible pour tes yeux. Liberté d’aller et venir, pas d’école et peu d’étude, fêtes, joies des visites, jeux, bonbons et gâteries qu’apportent avec eux les visiteurs, bonnes d’enfants, aimantes et compréhensives, qui punissent les bêtises comme elles consolent des chagrins, par un baiser. Beaucoup d’amour et la nature furent tes principaux maîtres jusqu’à neuf ans. Tu t’es instruite toi-même dans les livres et par l’observation attentive des types humains qui franchissaient le seuil familial, et dont tu traces le portrait en quelques mots choisis.

Tel l’inénarrable Monsieur Seguin, immensément riche, qui ne faisait enseigner à ses enfants, par les meilleurs professeurs, que la musique : « Mademoiselle Zoé Seguin faisait des gammes en ouvrant les yeux, quittait un maître d’harmonie pour un maître d’accompagnement, reposait ses doigts fatigués d’une sonate en criant quelques grands airs de Gluck et de Mozart, terminait enfin son harmonieux martyr en allant à l’Opéra, non pas écouter mais écrire les passages les plus difficiles de la partition. » Avant d’être emporté par la folie, Monsieur Seguin qui régalait ses amis de mets raffinés servis avec faste, reçu Talleyrand, curieux d’éprouver « cette originale magnificence », et qui se fit inviter à dîner, d’un simple pot-au-feu concocté sur un coin de table : « M. de Talleyrand jeûna en homme d’esprit, mais non pas sans rancune. »

Ta plume de portraitiste, trempée dans l’ironie, peut s'avérer féroce. Ainsi, de ces lignes consacrées à une certaine Madame C. G. : « C’était une gracieuse poupée de cire blanche et rose, ouvrant et fermant les yeux, disant papa, maman, hasardant même, quand son mari pressait les grands ressorts de son intelligence, quelques phrases bien douces et bien aimables qui n’avaient pas la prétention de signifier quelque chose mais qui montraient la docilité de la mécanique épousée. »

Tu passes les étés dans ce paradis et, avec ta mère et ta petite sœur, retrouves ton père l’hiver, là où il est établi, selon ses changements de garnison. Tu parles assez peu de ta mère si ce n’est pour louer sa « beauté calme qui plaisait plus au cœur qu’aux yeux » sa bonté et sa piété, mais ton père est au centre de ton attention et de tes souvenirs. Tu prétends qu’il désirait un fils, mais le militaire semble se satisfaire pleinement de la fille aînée que le hasard lui a donné. Tu le suis autant que tu le peux, t’échappes pour le rejoindre : « L’étude ne me plaisait pas beaucoup. Je profitais des visites pour me sauver dans le bureau de mon père, et je l’entraînais sur les remparts. Là, je faisais des parties de courses avec le chevreuil ; je glissais délicieusement le long des talus gazonnés, et quand j’étais fatiguée ou trop essoufflée, mon père me parlait du petit roi de Rome, bel ange impérial dont le portrait suspendu à mon chevet recevait chaque jour ma prière. » Toute jeune, tu t’intéresses à la parade et aux canons, aux exercices des artilleurs parce qu’ils sont l’univers de ce père aimé, que tu perdras trop vite : « mon père me réservait tout le temps qui n’était pas destiné à ses soldats, nous allions visiter les exercices au fusil sous les remparts ; nous montions à cheval et quand la pluie nous retenait à la maison nous faisions des armes ensemble. Je n’étais pas très forte pour parer les coups, mais j’attaquais souvent avec bonheur et quand j’étais vainqueur, quand mon fleuret avait touché un de ses boutons, ce bon père, joyeux et fier, me racontait pour ma récompense l’histoire de madame Guilleminot, de madame de Bonchamp et des autres femmes héroïques. »

Ce n’est pas le moindre intérêt de ces premiers chapitres de tes Mémoires, que d’y lire le récit de l’éducation d’une fillette dans les années 1816-1828. Tu te dis « laide », mais ton caractère très actif et déterminé, ton intelligence vive, te forgent un amour de la liberté et de l’indépendance qui ne te quittera jamais. Quand, sur le conseil malavisé du Maréchal Macdonald, ta mère t’envoie au pensionnat de la Légion d’Honneur à Saint-Denis, c’est la catastrophe. La tentative de dressage, tardive (tu as neuf ans), est un échec et ne fait que renforcer ton esprit critique et ta détestation des conventions imbéciles : « vingt fois par jour, j’oubliais qu’il n’était pas séant d’ouvrir ou de fermer une porte sans faire la révérence ; j’oubliais… qu’un sac au bras était une seconde pudeur dont une jeune fille modeste ne devait pas se départir ; enfin j’eus souvent l’inconvenante légèreté de descendre au réfectoire sans avoir enterré ma tête sous un immense chapeau. » Tu suis avidement les leçons, tu apprends vite et bien, mais dépéris dans la bêtise de l’internat, malgré ton amitié avec Marie Daumesnil. Ta mère doit se rendre à l’évidence et te sortir de là, avant que la maladie ne t’emporte.

Tu rédiges ces lignes, pressée par l’urgence de ta situation, dans la prison de Tulle. Partout s’y lit, de manière plus ou moins ouverte, une critique de la condition des femmes. Le mot « dot » revient souvent sous ta plume, ce lot bien garni qui accompagne le mariage des filles de riches et suscite les convoitises. Tu parles de « marché » pour désigner les discussions préalables au contrat de mariage entre le gendre putatif et le père détenteur à la fois de sa fille et de la dot ; les femmes sont exclues de ces négociations. Les mères sont vouées au rôle important de gestionnaire des affaires domestiques et se doivent d’amoindrir les conséquences des excentricités de leurs maris, telle Madame Seguin prenant sur ses nuits pour instiller dans l’esprit de ses enfants condamnés par leur père à la mélomanie, « quelques gouttes de religion, d’histoire, de géographie, pour leur faire écrire deux lignes, épeler trois mots. »

Mieux encore, tu glisses ce paragraphe sur l’instruction qui conviendrait selon toi de donner aux filles : « il faut apprendre aux jeunes filles à parer leurs âmes aussi bien qu’on leur apprend à parer leurs figures ; il faut qu’elles soient nobles et grandes par le cœur, afin que leur front brille et attire le respect, afin que leurs yeux reflètent la bonté et l’amour, et que tout en elles soit la gracieuse traduction de gracieuses pensées. Surtout ne cherchez pas à changer leur nature primitive ; chacun de nos défauts tient par un côté à une qualité (…) Améliorez, mais s’il vous est donné de redresser ces jeunes plantes, n’oubliez pas qu’on est coupable de les ployer sous l’impure puissance de l’hypocrisie. »

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