Bertrand Rouziès, Joueur en Traduction

La littérature du Moyen Âge nous est-elle si étrangère ? Serait-elle inutile et vétuste au point de mériter d'être écartée des programmes d'études et de l'examen du CAPES de Lettres modernes ? C'est le constat sans appel et sans questionnement que nous serions invitéEs à faire dans un contexte lourd de conséquences...

  La littérature du Moyen Âge nous est-elle si étrangère ? Serait-elle inutile et vétuste au point de mériter d'être écartée des programmes d'études et de l'examen du CAPES de Lettres modernes ? C'est le constat sans appel et sans questionnement que nous serions invitéEs à faire dans un contexte lourd de conséquences, la voie parsemée d'oeillères inquisitrices que nous serions tenuEs de prendre dans l'appauvrissement méthodique de la vie et de l'esprit. Cette littérature rejoindrait alors toutes les matières de plus en plus vilipendées et reléguées, diminuées en heures de cours et en postes ou supprimées. 

  C'est en premier lieu aux traductrices et aux traducteurs d'oeuvres médiévales que nous devons de pouvoir faire le constat inverse, et plus particulièrement ici, à Bertrand Rouziès, traducteur de longue date d'œuvres médiévales choisies avec bonheur.

  Par l'apport de la traduction, nous percevons à quel point cette littérature nous est proche, indispensable, comme nourriture littéraire, poétique, critique, d'une richesse et d'une liberté telles qu'il est possible d'y (re)découvrir avec grand intérêt et profit ce qui nous a précédé, et d'y décerner les repères essentiels et les veines d'une continuité de l'esprit d'œuvres bien plus anciennes. Traduire, c'est prendre le texte à bras-le-corps et l'amener à nous parler dans la langue de l'auteur et dans celle du traducteur. Vaste univers sensible d'un Moyen Âge moqueur, satirique, érudit et audacieux, prédécesseur et précurseur, la littérature médiévale est infiniment précieuse et ne saurait disparaître. Il s'agit d'une littérature magistrale. Rien n'y manque. Bertrand Rouziès en fait ressortir les éminentes qualités par sa traduction (entre autres *) de Trubert, le récit de Douin de Lavesne.

 Les nombreux billets publiés par Bertrand Rouziès sur son blog nous font connaître et apprécier textes en prose ou poèmes en vers, souvent dans une veine fortement ironique ou carrément satirique, toujours érudite et instructive, dans un souci constant d'alerte, de réflexion et de dialogue. Le plus récent témoigne à son tour d'un jeu de miroir entre des œuvres du passé et le spectacle de notre présent. Revenant à l'année 2016, à Nuit debout et à la Boise de Saint-Nicaise, on peut avoir une large idée des chemins parcourus par l'un des membres de l'équipe de correction des articles de Mediapart et de l'exigence fondatrice qui anime ses intérêts et ses activités.

  La traduction n'est pas la moindre des différentes voies littéraires dans lesquelles s'exprime cette exigence. Depuis 2009, Bertrand Rouziès exerce ce métier à part entière par la recherche, l'étude et la passion des œuvres médiévales ; à travers certains de ses billets et commentaires, on peut apprécier les qualités d'un don qui reste discret : en octobre dernier, Patrice Beray a publié un billet sur l'œuvre de Louise Glück à l'occasion de l'attribution du prix Nobel, et on peut y lire une belle traduction d'un poème de Louise Glück par Bertrand Rouziès (à relier à son grand travail de traduction d'oeuvres de Christine de Pizan).

  Il y a un peu plus d'un an, en octobre 2019, la publication par l'éditeur Lurlure de la nouvelle traduction par Bertrand Rouziès de Trubert de Douin de Lavesne, est venue dénouer une longue attente faite d'incertitude et d'espoir. Dans sa présentation tout en nuances, aussi intéressante que le texte de Douin de Lavesne et enrichie de notes fort utiles, en page IV, Bertrand nous parle de Trubert, « un petit démon »,  et toujours page IV, il ajoute : « Comme Renart, Trubert appartient à la troupe des héros négatifs. C'est un chevalier noir qui gratte de sa lance le vermeil clinquant des armures ancestrales, car la gloire n'est trop souvent que du sang coagulé en lumière », puis précise page VI « un truand parmi les barons », en nous donnant l'origine de ce nom dans une note de bas de page. Crédulité et bêtise sont en permanence dans la ligne de mire de Trubert, qui « ne peut espérer vaincre le mensonge que par le mensonge » (page VIII).

  Magistralement créé par un écrivain d'une audace et d'une liberté qui surprennent, ce personnage remarquable et inquiétant à la fois mène son monde ; l'intelligence et la maestria du talent de Douin de Lavesne se déploient en rameaux et semblent faire de Trubert une œuvre proche de Perceval, Arthur, Yvain, Lancelot, ou du Roman de Renart, ou encore des aventures de Robin des Bois ; épopée critique, satirique, morale, fable, parodie, tout cela vient à l'esprit à la lecture de ce roman médiéval. Pourtant, tout en s'approchant de ces œuvres plus connues de nous, le récit s'en écarte constamment dans le démenti d'une quelconque parenté. Le propos est certes politique, et d'une façon diversifiée qu'on ne peut qu'admirer dans son écriture intemporelle. Est-ce un texte précurseur ? Sans aucun doute. Provocateur ? De façon très concise, Bertrand Rouziès nous le présente ainsi :

« Une satire au vitriol sur ce XIIIe siècle français dont on retient Saint-Louis pour ne pas voir Philippe le Bel. » (page VI). Le peu que l'on sait de l'histoire du manuscrit en témoigne autant que son personnage principal.

  Ce récit hors normes qui nous parvient intact, son propos toujours actuel qui ne souffre pas d'être daté, amènent à s'interroger sur un parcours miraculeusement protégé de la censure et de la persécution, et sur ce bond de plusieurs siècles jusqu'à nous. De ce fait, l'édition bilingue de Lurlure n'en est que plus précieuse et fait de nous des lectrices et lecteurs heureux de découvrir ce qu'on peut appeler un chef-d'œuvre. Douin de Lavesne a pensé à tout, prévenant les questions, anticipant sur des interprétations ou des conclusions hâtives et y répondant par anticipation avec le brio désinvolte d'un Maître.

  Cette lecture sollicite fortement l'attention, elle est prenante, la succession des épisodes provoque une attente similaire à celle que produira bien plus tard le feuilleton dans sa forme littéraire ou journalistique, le fameux «alors?» auquel nous ne pouvons échapper. Dans la traduction vivante, virevoltante et savoureuse de Bertrand Rouziès, les aventures de Trubert sont associées pleinement à l'esprit de mystère dans lequel Douin a construit son récit ; le choix qu'a fait Bertrand Rouziès de le traduire n'en est que plus éloquent. Travaillée avec passion et bonheur, c'est une langue éclatante de vitalité, d'humour, de finesse et d'une audace en forme d'hommage à la liberté de Douin de Lavesne.

  On ne peut débattre d'une écriture où la forme et le fond se tiennent si puissamment l'une l'autre sans remarquer la maîtrise rigoureuse de l'auteur dans l'échafaudage d'un récit aux dehors les plus fantaisistes et aux effets spectaculaires. Tout en respectant des contraintes et des codes, cette œuvre s'enfuit constamment vers les chemins de traverse et nous déroute. La construction du texte, son architecture, ses développements et ruptures de rythme inattendues, son propos qui s'expose et se dérobe à la fois pour mieux réapparaître sous les travestissements successifs du personnage principal, la multiplicité des compréhensions et significations possibles, tout cela fait de Trubert une œuvre remarquable qu'auteur et traducteur mènent de bout en bout sans reprendre leur souffle. A la vraisemblance des dialogues se mêle l'invraisemblance des travestissements de Trubert le rendant à chaque fois plus méconnaissable, jusqu'à le présenter sous une forme digne de la fantaisie médiévale qui privilégiait la représentation hybride animale et humaine. Il est alors l'incarnation de toutes les séductions mêlées, et transformé en femme, il devient l'objet d'un désir éperdu général.

  Entre ses allées et venues, Trubert reprend le chemin de la forêt médiévale où vivent sa mère et sa sœur, afin de se reposer et de projeter d'autres actions ; il y revêt un habit d'innocence et de naïveté trompeuses pour mieux se lancer vers d'impitoyables faits et gestes. Comme l'écrit Bertrand Rouziès, on pense aux trames du roman picaresque. Trubert traverse le texte de ses audaces galopantes, de son impunité et de la sagacité qu'il déploie dans les rapports de force qu'il s'amuse à mettre en scène afin de mieux les dénoncer. Il ne doute ni de lui-même et de ses capacités fantastiques et fantaisistes, ni de la bêtise des autres. Il va droit son chemin, dans les situations les plus diverses. Sur ce chemin, il rencontrera toutes les composantes de la société féodale. L'une des scènes les plus fulgurantes est celle où il part dans un galop foudroyant, harnaché pour un combat sans merci et son heaume à l'envers, pour briser le siège du château du duc de Bourgogne par le roi Golias ; renversant tout sur son passage, au dernier moment il tourne bride et va le plus tranquillement du monde s'allonger dans l'herbe. Ce changement complet de rythme, d'humeur et de stratégie est l'une des clefs du récit. On se trouve là dans un aparté très "monty pythonien".

  Il est permis de penser que Douin de Lavesne avait grand humour et finesse d'esprit, ce que son traducteur a su rendre très subtilement.Trubert s'ennuie-t-il ? La question se pose ici ou là. Il médite ses prochains forfaits et déguisements, déguisement du corps, de l'identité et du sens de ce qui suivra. Ainsi, cet imposteur créé pour des aventures où le comique se mêle au sérieux d'une peinture sociale et politique montrera qu'amour, désir et don sont aussi partie prenante de ces folies médiévales supérieurement agencées. La dimension non-conformiste du récit est le socle d'un plaidoyer sous-jacent en faveur de la liberté.

  Trubert échappe à tout, de même qu'il nous échappe, s'éclipsant subtilement et laissant toutes les interprétations ouvertes en une complicité sans faille avec son auteur et son traducteur. Très spontanément, la lecture de ce texte se fait à haute voix dans la fantaisie des dialogues et des rebondissements ; on rit mais pas toujours, l'effroi est là aussi. Dans cette lecture à haute voix se dégage la double force d'un texte littéraire se référant à un contexte politique et destiné à être dit, représenté dans le registre du théâtre populaire de rue, itinérant, sur des tréteaux et dans un échange immédiat avec le public, pour des aventures et une morale qui parlent à tout le monde ; un texte savant et un langage haut en couleurs, accessibles à toute la société dans une architecture du récit exceptionnelle.

  Voilà donc Trubert qui monte sur scène et se déguise pour mieux dévoiler l'imposture, dénoncer le mensonge, la violence et l'arbitraire des relations de pouvoir entre les hommes et des hommes sur les femmes.

 

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* Bertrand Rouziès a en effet également publié au début de cette année sa traduction du Ditié de Jehanne d'Arc de Christine de Pizan, chez l'éditeur Christophe Chomant.

  Christine de Pizan est une grande inspiratrice pour Bertrand  Rouziès qui a traduit les très belles Cent Ballades d'amant et de dame. On peut en espérer une prochaine publication, sachant combien l'édition indépendante est contrainte par tous les bouts.

  L'édition de Trubert dans la traduction de Bertrand Rouziès a fait l'objet de plusieurs recensions parmi lesquelles :

https://lesdecouvreurs2.blogspot.com/2019/11/fureurs-comiques-ou-perceval-chez-le.html?spref=fb&fbclid=IwAR1d2CvOOCZHucWqgSmz-Q0rI4niamahQNFDtddmhqZdBAXIjd2nlb0eElQ

https://towardgrace.blogspot.com/2019/11/la-pelisse-des-murs.html

https://valeriephelippeau.blogspot.com/2019/12/fragment-du-discours-subalterne-dans-un.html?spref=fb&fbclid=IwAR0Hkk2RINDjvz5RjsT4zuoC34GvomF_n9FhN4Vz0QaopqiY7RXW9EqCDgg

https://lurlure.net/trubert-douin-lavesne-dans-revue-europe-042020

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