Coupes de fleurs pour Louise Glück

Peu connue en France, où aucun livre d’elle n’a été publié, la prix Nobel de littérature 2020 a néanmoins retenu l’attention, certains de ses poèmes ayant été traduits en revue (Po&sie, Europe). Un essai centré sur la poésie anglo-saxonne d’un poète et universitaire étasunien, chroniqué dans Mediapart en 2013, lui accordait déjà une place majeure.

Dans un essai de 2004, traduit par Claire Vajou et publié à son initiative aux éditions de Corlevour en 2013, James Longenbach, poète et universitaire étasunien, a fait grand cas de l’œuvre de Louise Glück parmi ses contemporains étasuniens. Jusqu’au titre même de son essai, volontiers provocateur, The Resistance to Poetry (Résistance à la poésie), qui puise dans les poèmes de Louise Glück.

Louise Glück, vers 1977 © DR Louise Glück, vers 1977 © DR

Je renvoie à cet article de 2013 où un poème de Louise Glück, dans une traduction de Claire Vajou, est intégralement reproduit. Mais pour souligner l’importance de sa poésie, il faut citer plus complètement certains passages des toutes dernières pages de l’essai de Longenbach, entièrement fondées sur les poèmes de Louise Glück, laquelle aux yeux de l’essayiste « honore la grande mission rédemptrice de la poésie ». En elle-même, cette formule, grandiloquente, paraîtra pour sûr rétrospectivement bien « nobélisante », même si elle a au moins le mérite de déflorer quelque peu la réception de la poésie de Louise Glück qui, toute grande inconnue qu’elle est en France, n’en est pas à sa première reconnaissance publique (son œuvre a reçu les prix les plus prestigieux aux États-Unis).

En revanche, il faut suivre Longenbach dans le vif de son propos étayé sur les poèmes de Louise Glück. Outre le travail spécifique avec les mots du poète, nous assure-t-il, « le plus grand pouvoir de la poésie est d’instiller en nous un désir passionné pour autre chose qu’elle-même. […] Nous voulons sentir la poésie se retourner sans cesse contre elle-même – pas seulement parce que nous avons besoin de remettre en question nos idées les plus chères, mais parce que nous voulons sentir et entendre bondir les mots juste un peu au-delà de notre capacité à les saisir pleinement ».

Et les très belles lignes conclusives de son essai sont encore imprégnées de la lecture de Louise Glück :

« Non pas émerveiller, mais composer l’émerveillement. Pas la composition achevée, mais les étapes de la composition. Pas le sens en tant que tel, mais l’existence du poème en tant que langage en mouvement – assez bref pour qu’on s’en souvienne entièrement, assez difficile pour qu’on l’oublie. »

Claude Mouchard retrace pour En attendant Nadeau le travail pionnier de traduction en français des poèmes de Louise Glück auquel il a participé, livrant par là-même de précieuses notes de lecture sur la poésie étasunienne, et notamment à la suite d’Emily Dickinson, permettant de saisir combien la place des femmes poètes s’y est trouvée affermie.

La réception d’un poème est toujours à venir. Avec le même art formulatoire qui le caractérise, Longenbach souligne dans son essai combien le poème de Glück « existe dans le temps ». Précisons, à partir du temps spécifique de son écriture. Ses influences les plus directes sont reconnaissables, de Wallace Stevens à George Oppen. Sa singularité tout autant, que la lecture de quelques poèmes seulement dévoile. Elle tient, au seuil de la réalité, à l’accaparement possible d’un imaginaire par le poème comme les figurent ici dans ce poème traduit par Claire Vajou, « À l’intersection, / les lumières ornementales de la saison ». La réalité retrouvée, y compris de soi au bout du « sombre tunnel », est forcément altérée par cette vision qui porte au-delà (ou entre) le sens immédiat des mots :

Je suis
au travail, bien que silencieuse.

La fade
misère du monde
nous serre de chaque côté, comme une allée

bordée d’arbres ; nous sommes

ensemble ici, sans parler,
chacun dans ses pensées ;

derrière les arbres le fer forgé
des portails de maisons privées,
pièces aux volets fermés,

l’air désert, abandonné,

comme si l’artiste avait
le devoir de créer
de l’espoir, mais avec quoi ? avec quoi ?

le mot lui-même
faux, un artifice pour réfuter
la perception – À l’intersection,

les lumières ornementales de la saison.

J’étais jeune alors. Voyageant
en métro avec mon petit livre
comme pour me défendre

contre ce même monde :

tu n’es pas seule,
disait le poème,
dans le sombre tunnel.

Mais voici un écho incident et festif comme il se doit en cette circonstance pour Louise Glück en conclusion de ces quelques lignes. En 1976, elle a dédié un poème à Jeanne d’Arc :

Jeanne d’Arc

It was in the fields. The trees grew still,
a light passed through the leaves speaking
of Christ’s great grace : I heard.
My body hardened into armor.

Since the guards
gave me over to darkness, I have prayed to God
and now the voices answer I must be
transformed to fire, for God’s purpose,
and have bid me kneel
to bless my King, and thank
the enemy to whom I own my life.

Traducteur du Ditié de Jehanne d’Arc, de Christine de Pizan, Bertrand Rouziès en a aussitôt proposé une traduction, laquelle augure, n’en doutons pas, des nombreuses traductions de livres à venir de Louise Glück :

Jeanne d’Arc

C’était aux champs. Les arbres se dressaient, immobiles,
une lumière passa à travers les feuilles parlant
de la grâce immense du Christ : j’écoutais.
Mon corps durcit en armure.

Depuis que les gardes
m’ont vouée aux ténèbres, j’ai prié Dieu
et là les voix me répondent que je dois être
transformée en flamme, selon Son dessein,
et m’enjoignent, à genoux,
de bénir mon roi et de remercier
l’ennemi de qui je tiens ma vie.

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