De la confusion des sentiments

Le nouveau roman de Belinda Cannone décline sous forme narrative les idées de son récent petit essai sur le désir, c’est donc quelque peu un roman philosophique. C’est pourquoi aussi, malgré son sujet, les personnages et l’histoire manquent tant de chair – le narrateur et son amante ne sont pas un homme et une femme, mais des corps-esprits… –, alors que l’écriture est vive, légère et emporte bien souvent le lecteur.

Le nouveau roman de Belinda Cannone décline sous forme narrative les idées de son récent petit essai sur le désir, c’est donc quelque peu un roman philosophique. C’est pourquoi aussi, malgré son sujet, les personnages et l’histoire manquent tant de chair – le narrateur et son amante ne sont pas un homme et une femme, mais des corps-esprits… –, alors que l’écriture est vive, légère et emporte bien souvent le lecteur.

La réflexion sur l’amour et le désir y est souvent efficace et pertinente. Il apparaît clairement que l’auteur cherche par le biais d’une histoire à cerner le mieux possible ce qui fait le bonheur et les incompréhensions des amants. Il est certain aussi qu’elle est en quête d’un absolu de désir et d’intimité qui permettrait de mieux s’accepter, se trouver et se comprendre réciproquement : « Mon désir était un chemin pour accéder avec elle au nu intérieur » (p. 78). Qu’est-ce que le « nu intérieur » sinon l’alliance parfaite du corps et de l’esprit, la complicité sexuelle qui rapproche au point de faire sentir une réelle complétude. Ou, plus simplement, comme le chantait Richard Desjardins, de s’enchanter de l’amour charnel, d’en jouir pleinement : « La pépite au fond du tamis/seul avec elle dans le motel/fantastique, fantastique et demi/l’amour chez les mortels » (Dans ses yeux).

Puisque le roman est philosophique et que la problématique semble se porter sur la distinction entre l’amour et le désir – le narrateur aime d’amour sa compagne depuis dix ans, sans plus la désirer, tandis qu’il désire jusqu’à l’obsession sa maîtresse sans véritablement l’aimer –, il est dommage que le personnage de la femme trompée ne soit pas plus développé, au point que l’on ne perçoit jamais vraiment comme le narrateur l’aime, malgré ses dires, et pourquoi cet amour pèse de peu de poids face au désir pour sa maîtresse. Ainsi, le roman, au lieu d’être ce point d’équilibre et de questionnement entre amour et désir, devient un énième roman sur la passion amoureuse.  

Pourtant, les éléments du problème sont bien posés : « nous étions les enfants de notre génération, coincés entre les exigences du désir, sa nouvelle promotion, et les représentations anciennes qui ne connaissaient que l’amour pour-toujours et auxquelles il n’était pas certain que nous sachions échapper… » (p. 106). Et pourquoi n’y a-t-il aucune issue entre ces deux alternatives, parce que, selon la pensée de l’auteur (voir son essai sur le désir) et les mots du narrateur, la source du désir se tarit inéluctablement dans un couple installé : « son temps était passé pour nous deux, comme il passe pour tous, tôt ou tard » (p. 68). Il va donc de soi que si le narrateur décide de quitter sa femme pour sa maîtresse – sacrifiant ainsi l’amour sur l’autel du désir –, il condamne à terme, en vivant avec cette dernière, son désir pour elle… C’est pourquoi il s’y refuse.

Le « nu intérieur » ne serait alors accessible qu’aux amants qui se quittent au matin et pas aux couples qui partagent le quotidien ? Dans le chapitre IV de son roman, Belinda Cannone écrit superbement comme le narrateur et Ellénore dépassent les limites de l’érotisme pour aborder les côtes de la pornographie, se montrant crus, grossiers, afin de s’exciter mutuellement à l’extrême. Pourtant, jamais l’auteur n’use de ces termes, préférant l’étreinte – terme répété de manière excessive –, et jamais le narrateur n’a l’idée ou l’envie d’être un peu pornographe avec sa conjointe pour réchauffer l’atmosphère – il faut dire qu’ils font chambre à part et qu’elle est souvent absente pour son travail, ce n’est donc pas la familiarité du quotidien qui tue à petit feu leur désir l’un pour l’autre.  

Pourquoi vivre la conjugalité en pensant que l’énergie du début – le désir amoureux – ne dure que le temps que dure un feu de cheminée, des flammes aux braises sous la cendre... alors que ce feu pourrait être entretenu et rallumé aussi souvent qu’il le faudrait. Comment ? Tout simplement en acceptant de voir que le désir n’est pas que le désir de quelqu’un, c’est avant tout de la libido. Pour ce faire, il est nécessaire de substituer à l’amour romantique, celui des amants qui se désirent ardemment – autre terme récurrent sous la plume de l’auteur – comme au premier jour, un amour plus en phase avec le réel de nos désirs – comme Freud l’écrivit dans son Malaise dans la civilisation, « le bonheur est une question d’économie libidinale ». Or, bien souvent, l’amant ou la maîtresse ne sont qu’une manière acceptable, romantique, de vivre ses pulsions : l’on ose plus et mieux dans la chambre d’hôtel, tandis que le lit conjugal devient uniquement synonyme de sommeil...

Nu intérieur est donc un roman très bien écrit, enlevé, qui se lit avec beaucoup de plaisir, mais qui manque sans doute un peu d’épaisseur et qui ne parvient pas tout à fait, nous semble-t-il, à aider tout lecteur à sortir de la confusion des sentiments ou, plutôt, à distinguer désir et amour, qui sont en mesure de se compléter au lieu de s’exclure, le premier relevant de nos pulsions naturelles, le second de nos sentiments envers une personne. Si cette confusion ne régnait pas, nous pourrions vivre plus intelligemment le couple, afin d’éviter les ruptures ou de mieux les vivre : « nous n’avions aucune raison de nous quereller et nous pouvions, au lieu de nous perdre, entretenir autrement que dans la conjugalité ce lien d’amour tendre qui nous accompagnerait au bout – la philosophie me rendait optimiste –, nous nous étions aimés un jour, c’était bien qu’il y avait entre nous matière à nous aimer toujours… » (p. 105).

Belinda Cannone, Nu intérieur, éditions de L’Olivier, Paris, 137 p., 15 €

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