Lena Andersson, Ester ou la passion pure

« Elle répondait au nom d’Ester Nilsson. (…) Sa clarté d’esprit lui faisait percevoir la réalité avec une exactitude dévastatrice ».

« Elle répondait au nom d’Ester Nilsson. (…) Sa clarté d’esprit lui faisait percevoir la réalité avec une exactitude dévastatrice ».

Les premières lignes du dernier roman de Lena Andersson en donnent le ton : une jeune femme, la trentaine, en couple depuis quelques années, poète et essayiste, « spirituelle » selon les uns, « dogmatique » selon les autres, se targue de dominer sa vie, de ne jamais laisser prise à quoi que ce soit qui pourrait la détourner « de ce à quoi elle voulait s’employer : lire, penser, écrire et discuter ». Son existence tourne autour du langage, des mots, elle croit à leur force, à leur capacité à tout donner à comprendre et à entendre. Première illusion ?

« Puis elle reçut un appel téléphonique ». On propose à Ester de donner une conférence sur Hugo Rask. La jeune femme accepte, elle n’a jamais rencontré ce célèbre artiste mais apprécie son travail. Elle prépare longuement son intervention et peu à peu « crée » une figure idéale à partir de ce qu'elle lit, de ce qu'elle écrit, de ce qu'elle recompose. Sans le mesurer, elle ouvre déjà la voie au désir, réel, pour un homme, elle se piège elle-même. Et lorsque la jeune femme rencontre sa chimère, elle l’aime déjà… Le récit va suivre cette passion, longtemps retardée et contrariée, complexe, fondée sur l’attente, le manque. Peu à peu Ester va devoir remettre en question la manière dont elle se représentait le quotidien, l’amour, le couple. Qu’est-ce que « la passion pure » que ressent Ester ? En quoi un désir peut-il être « pur » ? N’est-il pas, toujours, imparfait, impur, à l’image des mouvements contradictoires qui nous animent ?

« Elle se dit : c’est le moment de dire non et de m’éloigner la tête haute.
Elle se dit : c’est le moment de partir sans me retourner.
Elle lui emboîta le pas
. »

Lena Andersson explore les « failles » de ses personnages, ce qu’ils pensent dominer et la manière dont ils s’abandonnent à un sentiment qui les conquiert avant de les dévaster (comme Ester), ou au contraire (comme Hugo) dont ils refusent de se laisser prendre et impliquer. Le sujet du roman pourrait sembler banal, il l’est. Et là réside, paradoxalement, sa singularité. Lisant la correspondance de Maïakovski et Lili Brik, Ester « s’aperçut que tout le monde aime et pleure sur le même mode et pour des raisons semblables, et que tout le monde trompe et est trompé de la même façon, et que tout le monde pense que personne n’a jamais aimé aussi fort ni eu aussi mal. Nous somme tous uniques de la même manière. A toutes les époques et dans tous les pays ». C’est cette unicité partagée qu’analyse l’auteure, en instillant peu à peu un doute lancinant dans l’esprit du lecteur : Hugo est-il si indifférent ? A-t-il jamais donné les signes d'un intérêt ? Ester aime-t-elle vraiment ou a-t-elle construit de toutes pièces une chimère ? Hugo ne serait-il que le support des fantasmes d'Ester, de sa quête d'un impossible, le sujet comme l'objet de ses délires verbeux ? Qui dit vrai dans ce livre, à qui se fier ? Cette femme si sensible et lucide, qui décortique le moindre geste, la moindre parole de son amant, n’est-elle pas, au sens propre, insupportable ? Quelque chose mine l'apparente objectivité du récit, crée une faille qui devient béance.

Le titre du roman de Lena Andersson, Ester ou la passion pure, rappelle ceux des romans moraux ou des contes philosophiques, Candide ou l’optimisme, Zadig ou la destinée : à travers un personnage, étudier un type, un caractère, incarner et animer une notion. Le titre, au singulier, du roman de Lena Andersson masque deux études de caractères, avec la passion pour centre commun : Ester et la passion destructrice, autocentrée, aveugle à tout ce qui n’est pas elle ; Hugo et une forme de nonchalance amoureuse, d’indifférence à tout ce qui n’est pas son propre idéal, l’art. La portée de cette double étude est telle que le nom des deux personnages sert désormais en Suède à caractériser un type d’homme et de femme, Ester Nilsson et Hugo Rask sont entrés dans le vocabulaire courant. Ce qui est sans doute un succès plus grand encore pour son auteur que d’avoir reçu le prix August pour ce roman, en 2013, l’équivalent suédois de notre Goncourt.

Pourtant, plus que du côté de Voltaire, on est tenté de chercher du côté de Stendhal et / ou de Kundera. Esther ou la passion pure tient du De l’amour et de son analyse, sèche, nerveuse, de la passion, sa naissance, sa cristallisation, ses tourments. Il tient aussi de ces points de vue multiples que Stendhal pose sur une même scène, donnant à percevoir au lecteur la disparité des sentiments de deux personnages "amoureux", leur mésentente fondamentale, les failles de leur relation, mettant ce même lecteur dans la position paradoxale de comprendre l’histoire mieux que les protagonistes qui la vivent et de pourtant ressentir, comme eux, la force et la spirale des sentiments qui les entraînent.

On pense aussi aux premiers romans de Kundera, à la manière dont l’écrivain fait incarner à ses personnages de grandes idées, dont il joue, tout ensemble, de la fiction et de la philosophie, de la force du roman et de l’analyse froide, presque clinique, trouvant dans cette double tonalité — non pas en opposition mais en tension — une singularité fascinante. Et, comme dans La Plaisanterie ou L’Insoutenable légèreté de l’être, ce sont les points de vue narratifs alternés (alors même que le lecteur pourrait se croire enfermé dans la psyché de la jeune femme) qui permettent à l’écrivain de mettre en évidence combien nos perceptions d’autrui (comme sans doute de nous-mêmes) sont biaisées, par essence faussées.

Là est la force du roman de Lena Andersson, au-delà de l’histoire d’amour, au-delà d’un portrait de femme, au-delà de son sujet : offrir un récit qui nous conduit dans nos propres perceptions des êtres, une histoire qui, du connu et du banal nous mène ailleurs, et semble se dérober. Qui, peu à peu, nous fait passer d’une profonde empathie pour une Ester en souffrance à une forme de distance, voire de rejet. Et le lecteur ou la lectrice (quel que soit son sexe, sans doute en fonction de sa propre histoire) est alternativement Ester ou Hugo, placé face à l’ambiguïté fondamentale de toute relation à autrui, entre désir et haine comme le recto et le verso d’un même attrait, comme face à l’ambiguïté essentielle du roman, son essentielle impureté qui est sa force.

  • Lena Andersson, Ester ou la passion pure, traduit du suédois par Johanna Brock et Ewan le Bihan, éditions Autrement, 220 p., 17 € (11 € 99 en format numérique) — Lire un extrait
  • Le 31 mars, à 19 h 30, aura lieu une rencontre à l'Institut suédois (11 rue Payenne, Paris), réunissant Lena Andersson et Marie Darrieussecq, pour confronter deux regards littéraires sur la passion, Ester ou la passion pure et Il faut beaucoup aimer les hommes. Entrée libre sur réservation.

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