L’ours est un écrivain comme les autres

Dans le jargon journalistique, l’ours désigne la liste des collaborateurs d’un journal. Dans l’argot de l'imprimerie, le compagnon typographe — et c’est d’ailleurs le surnom donné au père Séchard dans Illusions perdues. Désormais, grâce aux éditions Cambourakis qui publient The Bear Went Over the Mountain dans une traduction « au poil » de Nathalie Bru on associera ce nom à un écrivain (pas comme les autres), William Kotzwinkle.

Dans le jargon journalistique, l’ours désigne la liste des collaborateurs d’un journal. Dans l’argot de l'imprimerie, le compagnon typographe — et c’est d’ailleurs le surnom donné au père Séchard dans Illusions perdues. Désormais, grâce aux éditions Cambourakis qui publient The Bear Went Over the Mountain dans une traduction « au poil » de Nathalie Bru on associera ce nom à un écrivain (pas comme les autres), William Kotzwinkle. Exercez-vous à prononcer son nom : comme le dit son ours, « souviens-toi de ce que t’as dit Bettina, tant qu’ils ne peuvent pas épeler ton nom à Karachi, tu n’es pas une star ».

« Un ours a volé mon livre. Incroyable. On ne savait pas qu’un ours était capable d’un tel comportement ».

On connaissait la mystification du manuscrit trouvé au XVIIIème siècle, avec William Kotzwinkle voici celle du « manuscrit disparu » : Arthur Bramhall vient de finir (pour la deuxième fois, la première version a brûlé dans l’incendie de sa ferme) un roman, Désir et Destinée. Par mesure préventive, Art l’enferme dans une mallette qu’il enterre sous un vieil épicéa. Mais un ours observe la scène de loin, s’empare du manuscrit, le signe Dan Flakes et le propose à un agent new-yorkais qui le juge « extraordinaire ».

Commence alors une fable burlesque, une épopée hilarante — dont le titre original est tiré d’une célèbre comptine américaine  — qui voit notre ours en costume de tweed gravir un à un tous les échelons de la gloire : les éditeurs s’arrachent son texte, les attachés de presse sont en pâmoison, les journalistes jubilent, Hollywood achète immédiatement les droits pour 1 million de $. L’écrivain a tout pour plaire : bourru, modeste, plus préoccupé par les amuse-gueule que par sa promotion, l’auteur de ce roman qui « touche un nerf de l’époque contemporaine » offre, en prime, une ressemblance étonnante avec Hemingway.

« Personne ne vous a jamais dit à quel point vous ressemblez à Hemingway ?

—   Qui ?

—   Qui, en effet ! Il se peut fort bien que vous soyez celui qui va le reléguer dans l’oubli ».

 

Les dialogues de ce roman sont des feux d’artifice, hilarité garantie. Personne, dans le monde du livre, ne semble remarquer que Dan Flakes est un plantigrade — « Debout sur mes deux pattes, les mains dans les poches, je suis juste un type velu parmi d’autres » —, en revanche tout le monde en prend pour son grade. Tout y passe : quête éperdue de célébrité, fatuité, promotion coûte que coûte, argent, perfidie, obsession de la minceur. Comme le dit Zou Zou Sharr à Dan dont elle est raide amoureuse, « tu es un catalyseur ».

« L’incongruité de tout cela était tellement intrigante »

Dan Flakes est devenu la coqueluche du milieu littéraire et des cercles branchés, dans lesquels il se comporte un peu comme le Persan de Montesquieu (en plus poilu). Il est un Candide des codes sociaux humains, et ce décalage n’est pas seulement comique mais révélateur, en mode caustique, du monde littéraire comme du monde universitaire — l’auteur du manuscrit volé est prof de littérature américaine à l’Université du Maine — voire de la manière dont les bipèdes se comportent dans une file d’attente de supermarché. L’ours apprend à se conformer aux usages du monde, mais conserve une distance : et lorsque la situation lui échappe, il s’en va sur un « eh bien, au revoir » cinglant, running gag du récit.

William Kotzwinkle joue de tous les éléments de la fable : outre l’ours, c’est tout un bestiaire que l’on croise dans le roman, abeilles, chiens, souris, etc. Tandis que le héros poilu devient de plus en plus humain, au point de vivre une véritable crise identitaire, « n’ayant plus rien à quoi se raccrocher, ni dans le monde animal ni dans le monde humain », Arthur Bramhall s’oursifie : déjà misanthrope et bourru, il hiberne dans une grotte, et vit une métamorphose kafkaïenne (versant comique). Kotzwinkle joue d’expressions lexicalisées, les détourant légèrement — « tu es un animal au lit », l’habit ne fait pas l’ours — et les conversations des humains trop humains avec un Dan Flakes dont la représentation du monde demeure résolument autre sont des sommets de saugrenu, chacun interprétant les elliptiques paroles de l’ours comme autant d’oracles et révélations lumineuses.

Combien de temps la mystification pourra-t-elle durer ? Le sosie d’Hemingway sera-t-il autre chose qu’une mode passagère ? On vous laisse le découvrir dans cet indispensable L’Ours est un écrivain comme les autres.

« Eh bien, au revoir », aurait dit Dan Flakes...

William Kotzwinkle, L’Ours est un écrivain comme les autres, traduit de l’anglais (USA) par Nathalie Bru, éditions Cambourakis, 304 p., 22 €

 La couverture du livre est signée Jean Lecointre

William Kotzwinkle, né en 1938, est un auteur prolixe, qui a traversé de nombreux genres, du roman policier (Midnight Examiner, Book of Love, Le Jeu des trente, Sherlock Homes dans tous ses états, traduits chez Rivages) aux contes pour l’enfant (Walter le chien qui pète), en passant par les scenarii pour le cinéma (On lui doit la novélisation d’E.T.)

Les éditions Cambourakis ont entrepris la publication en français de quelques-uns de ses romans cultes. L’Ours est un écrivain comme les autres (1996), qui vient de paraître (octobre 2014), et Fan Man (1974), traduit par Nicolas Richard, en 2008 (et depuis 2012 disponible en poche), autre immense roman comique dont nous reparlerons dans Les Mains dans les poches.

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