Penser l'islam en suivant un bon guide

Dans son troisième ouvrage consacré à la genèse de l'islam, l'universitaire Jacqueline Chabbi livre une analyse claire, pondérée, documentée et pertinente, qualités d'une analyse qui se résument en une phrase: « C’est la fonction de l’historien que de remettre les choses à leur place, c’est-à-dire de ramener les hommes à leur humanité ».

Le titre du livre de Jacqueline Chabbi est bien trouvé car il suggère qu’aux cinq piliers théologiques de l’islam préexistent trois piliers anthropologiques. L’historienne a le mérite de dire en termes clairs et non politiquement correct le fond de sa pensée et l’objectif de son analyse :

« On aura évidemment compris que nous avons choisi de renvoyer les trois fonctions sociales de l’alliance, de la guidance et du don à l’image du pilier pour faire un sort à la représentation convenue, aussi bien dans le monde musulman qu’en dehors de lui, qui renvoie aux fameux cinq piliers de l’islam. Nous avons voulu casser l’évidence de cette formule qui déréalise l’islam en l’inscrivant dans une religiosité intemporelle qui fait gravement obstacle à toute tentative d’approche historique et anthropologique » (p. 40).

Dans son précédent ouvrage (dont nous avions rendu compte ici), qui est d’un abord plus difficile que celui-ci, Jacqueline Chabbi avait dit très fortement quelle était sa démarche – historique, sans une once de théologie – et comme elle l’envisageait en termes de méthode, c’est-à-dire réfutant la validité des approches prenant en compte des sources bien ultérieures au Coran concernant la vie du prophète (la sîra et les fameux hadîth). Chabbi ne tergiverse pas : un historien est quelqu’un qui respecte la chronologie des documents afin de ne jamais céder à la tentation de l’anachronisme – il vaut mieux moins dire que trop et faussement. Pour combler le manque, l’auteur s’appuie sur sa connaissance anthropologique de l’Arabie afin d’avoir une vision contextualisée de l’émergence du troisième monothéisme.

L’introduction des Trois piliers de l’islam est remarquable. D’une part, elle est parfaitement écrite, dans un style sûr, limpide et accessible, d’autre part, l’auteur fait référence de manière subtile à l’ensemble des problématiques qui se posent pour l’histoire des origines de l’islam et du Coran. Par exemple, elle mentionne rapidement les travaux de savants au sujet des préalables chrétiens du livre saint des musulmans – un livret liturgique syriaco-araméen – et évoque dans son ouvrage la présence ancienne du judaïsme dans le sud de l’Arabie (Yémen). Des colloques scientifiques sur ces sujets viennent d’être publiés mais dans des ouvrages peu accessibles pour le grand public[1].

L’islam ne naît pas de rien et n’est pas d’inspiration judéo-chrétienne par hasard. Cependant, le grand mérite de l’approche de Jacqueline Chabbi est d’insister sur les aspects proprement arabes de la nouvelle religion. À défaut de convoquer les réflexions des anthropologues – l’auteur n’est ni structuraliste ni fonctionnaliste –, Chabbi fait confiance à sa rigueur et à son bon sens. Droite dans ses bottes de philologue (agrégée d’arabe), elle fait appel à la géographie, au climat et ses terribles contraintes sur cette péninsule isolée (surtout dans sa partie centrale), à la société tribale et à ses principes pour mieux comprendre le contexte d’émergence d’un message prophétique. C’est pourquoi les « trois piliers » de l’islam sont, pour elle, historiquement et anthropologiquement, l’alliance, la guidance et le don.

Comme dans la Bible hébraïque, l’alliance est une notion clé du Coran qui repose sur la nécessité d’avoir des alliés – former une confédération intertribale – sur cette terre aride, en premier lieu une divinité. En Arabie du centre-ouest, la guidance est essentielle pour des populations qui peuvent se révéler rapidement erratiques – pour elles, l’Exode dans le désert n’est pas qu’un passage, c’est permanent. Enfin, le don, seul pilier qui subsistera, est indispensable pour espérer survivre collectivement. Or, dans ces organisations en lignages, clans et tribus, le collectif l’emporte sur l’individu, c’est pourquoi il fut peut-être impossible à Mahomet d’être prophète en sa tribu…

L’ouvrage de Jacqueline Chabbi est donc à lire, pour apprécier son « franc-écrire », sa lecture sans concession vis-à-vis des susceptibilités de lecteurs croyants ou non, l’idée clairement affirmée qu’elle se fait de la tâche de l’historien. Elle invite donc le lecteur à la suivre – sans imposer une alliance mais pour une bonne guidance – pour ne plus puiser sans méthode des connaissances approximatives dans le gouffre de l’histoire et des cultures anciennes.

Jacqueline Chabbi, Les trois piliers de l’islam. Lecture anthropologique du Coran, Paris, Le Seuil, 2016, 22 euros.  

 


[1] Pour le Coran : ici ; le judaïsme en Arabie : ici (voir aussi cet article plus accessible : https://cy.revues.org/132).

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