Fous d’Emma (1)

Madame Bovary est la star des lettres actuelles. Flaubert inspire, Emma aimante les écrits, elle aima, on l’aime, on l’écrit, on le dit. On la voit partout.

Madame Bovary est la star des lettres actuelles. Flaubert inspire, Emma aimante les écrits, elle aima, on l’aime, on l’écrit, on le dit. On la voit partout.

Le Figaro littéraire en découvre une nouvelle dans chacune de ses livraisons, ça tourne à la manie.

Le 16 avril, Jean-Claude Perrier évoquait une « Bovary bengalie » (titre de l’article), à propos de Chârulatâ de Rabindranath Tagore (Zulma) : « ce court roman flaubertien montre les effets néfastes de la littérature sur les âmes faibles et désœuvrées. (…) Tagore a composé un petit bijou psychologique, où il revisite, d’une certaine façon, Madame Bovary ». Le 23 avril, une semaine plus tard donc, bingo ! Une nouvelle Bovary est découverte. C’est encore plus fort, on la connaissait pourtant ! Gros titre, en gras, « Une Bovary royaliste », vue par Jacques de Saint Victor en la personne de Madame du Barry, suite à sa lecture de la biographie écrite par Jean-Joël Brégéon (Tallandier), ou pour le jeu onomastique ? On attend de pied ferme la prochaine découverte hebdomadaire.

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L’édition s’y met aussi. Ainsi un bandeau orange qui barre la couverture de La Vie conjugale de Sergio Pitol, roman mexicain récemment édité en Folio, avertit le lecteur qu’il s’apprête à découvrir la « madame Bovary des tropiques ».

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Emma défie les chronologies comme les géographies.

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Elle s’impose sur tous les supports. Le papier, le livre, bien sûr, mais elle s’adapte aussi à notre époque, à l’ère d’Internet. Depuis le mercredi 15 avril, il est possible de surfer sur http://bovary.univ-rouen.fr et de lire l’ensemble des manuscrits du roman de Flaubert. Un outil fabuleux pour les amateurs comme les spécialistes du texte.

 

Le site se feuillette véritablement, iconographie, textes, appareil critique, bibliographie passant en revue les études du texte, ses éditions mais aussi ses illustrations. Madame Bovary est passée au crible de la critique génétique dont l’objet est l’étude des brouillons, manuscrits, variantes, correspondances évoquant l’œuvre, les textes autographes précédant sa version imprimée, les différentes éditions. L’œuvre est déshabillée, autopsiée, et contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela ne l’appauvrit pas, ne l’assèche pas. Au contraire, c’est un infini des possibles qui s’ouvre à nous, des horizons de lectures, plurielles. On entre dans le mystère de la création, dans le poïein, comme technique, architecture. On est face à l’écrivain au travail, face à son inspiration, ses stases ou ses élans, ses ratures et biffures.

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On devient Louise Colet à laquelle Flaubert écrivait : « Quand mon roman sera fini, dans un an, je t’apporterai mon manuscrit complet, par curiosité. Tu verras par quelle mécanique compliquée j’arrive à faire une phrase ».

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Certes, Flaubert n’a pas conçu ces différentes étapes du roman comme une œuvre à part entière, à la différence d’un Stendhal réunissant en volume les manuscrits de ses textes inachevés, d’un Hugo léguant à la Bibliothèque Nationale sa « malle aux manuscrits » ou d’un Edgar Poe retraçant dans La Marche d’un poème la « marche progressive », les étapes de composition du Corbeau.

 

Pour autant ces manuscrits sont œuvre, au sens étymologique du terme, ils rappellent une évidence que la page imprimée, dans sa fixité, occulte ; l’écriture est mouvement.

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En ce sens, bovary.fr explicite la postérité phénoménale du roman de Flaubert : Madame Bovary est, à proprement parler, une œuvre ouverte.

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Trois textes publiés récemment, que nous évoquerons dans le Bookclub, le montrent. Le premier analyse Madame Bovary comme symptôme d’une addiction, se livre à une relecture radicale du roman (au-delà de celui de Flaubert) comme besoin addictif, objet de dépendance.

Il s’agit d’Addict, Fixions et Narcotextes d’Avital Ronell (Bayard, « Le Rayon des curiosités »).

 

Le second, Mémoire d’un fou d’Emma, d’Alain Ferry (Seuil, « Fiction & Cie ») plonge avec délices et érudition dans le corps du texte comme de la femme, en déploie le blason. La lecture d’Emma Bovary y est prétexte, au sens plein du terme, hymne à la femme éternelle, consolation d’une rupture, paradis artificiel et étourdissement.

 

Le dernier, Contre-Enquête sur la mort d’Emma Bovary de Philippe Doumenc (Actes Sud, « Babel »), se glisse dans les failles du roman, ses silences et ellipses et cherche un coupable : Emma est morte empoisonnée, mais ce n’est pas un suicide. "Cher Gustave Flaubert, qui a tué Emma Bovary ?" interroge cette fois le bandeau rouge qui barre la couverture. Deux policiers de Rouen sont dépêchés à Yonville pour élucider l’affaire, interroger les témoins, recueillir les dépositions des principaux personnages du roman. Doumenc joue avec le texte de Flaubert et livre un hommage décalé, irrévérencieux et ludique.

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Trois purs bonheurs. A suivre…

CM

 

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Illustrations : Emma Bovary incarnée par Isabelle Huppert, Julieta Diaz, Francis O'Connor

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