« Start spreading the news » : le New York des écrivains

New York est une ville qui ne tient pas seulement de la géographie mais du fantasme, comme le souligne Vincent Jaury dans l’introduction d’un volume qui réunit treize écrivains français, treize nouvelles comme autant de facettes d’un kaléidoscope urbain, prolongées par les illustrations de François Olislaeger.

New York est une ville qui ne tient pas seulement de la géographie mais du fantasme, comme le souligne Vincent Jaury dans l’introduction d’un volume qui réunit treize écrivains français, treize nouvelles comme autant de facettes d’un kaléidoscope urbain, prolongées par les illustrations de François Olislaeger.

Ces nouvelles puisent tout autant dans le réel que dans un imaginaire existant, construit par la littérature, le cinéma, la musique, l’art contemporain mais aussi ces images d’une des villes les plus photographiées du monde. New York appartient à notre mémoire et s’y rendre revient d’abord à se confronter à une image antérieure.

New York appartient à un espace intériorisé, à une géographie intime, bien au-delà des frontières ou d’un océan, mais aussi à une histoire collective, depuis le 11 septembre 2001, quand, chacun, nous avons regardé des tours jumelles s’effondrer et avec elles une certaine représentation du monde (une expérience sur laquelle François Bégaudeau ironise dans sa nouvelle : non pas l’attentat lui-même mais le fait que nous nous sentons proches de l’événement, et que nous connaissons tous « l’amie d’un cousin » ou « le cousin d’une amie » qui travaillait dans les Twin Towers, cette indécence de se vouloir proche du deuil, comme une manière de se l’approprier, mais à distance de sécurité).

Le volume de nouvelles que Vincent Jaury a réunies, au-delà de son inscription dans le champ le plus aigu de la scène littéraire française contemporaine — Arno Bertina, Christine Montalbetti, Tanguy Viel, Chloé Delaume, Yannick Haenel, Alain Mabanckou, etc. — dit le tropisme de plus en plus prégnant des écrivains français vers l’Amérique. Pour certains, comme Alain Mabanckou (la Californie) ou Clémence Boulouque (New York), elle est un espace où vivre. Pour Christine Montalbetti (Western, Journée américaine) comme Tanguy Viel (La disparition de Jim Sullivan), elle est déjà inscrite dans l’œuvre. Pour tous, quelque chose se dit dans cet ailleurs paradoxal, si loin si proche. Rien que pour cette rentrée littéraire, l'Amérique est présente chez Gaëlle Obliégly, Valérie Tordjman (Faites vos valises les enfants, demain on va en Amérique !), Paul Fournel, Véronique Ovaldé, Marie Darrieussecq, j’en oublie.

Ecrire, c’est toujours écrire après, se poser cette question fondamentale de la littérature, première phrase de Nadja : « qui suis-je ? », cette question par laquelle Breton se demande, en tant qu’homme et écrivain, qui il est et dans quelle filiation il s’inscrit. Ecrire sur New York, c’est suivre Malamud, Roth, Englander comme McInerney ou Bret Easton Ellis ; Cheever et Updike comme Ginsberg, Melville, Whitman, Dos Passos, DeLillo. Même au mépris de tout ordre (alphabétique et surtout chronologique), impossible de citer tous ces écrivains qui ont rêvé New York, l'ont arpentée, réinventée. 

On conçoit le risque et l’enjeu : que dire, encore ? New York n’est pas un sujet mais une gageure, un « excès » (dernier mot de la nouvelle de Tanguy Viel, donc du recueil). Déjà, pour en rester aux lettres françaises, aux aînés, voire à quelques "c" d’un alphabet littéraire, Chateaubriand, Céline, Cendrars et, débordons, Robbe-Grillet, Morand, Simon — Claude, même si Yves a « rêvé New York / New York City sur l’Hudson ». New York a été écrite à Pâques, dans un projet de révolution, du côté d’Ellis Island, debout et au bout de la nuit, en tant que corps conducteur.

Comment écrire encore New York, faire une fiction d’une fiction ? Faut-il un corps à corps avec les clichés, aller dans l’excès, voire la citation consciente ou privilégier un contournement du sujet, faire de New York une présence / absence ? Michka Assayas écrit depuis le passé — « ombres » et « survivants », un « sous-monde » —, François Bégaudeau depuis Paris et la rue de Buci : New York est un "on raconte", une toile de rumeurs et légendes urbaines, en une féroce et jouissive satire sociale qui est aussi une mise en récit des paranoïas collectives. Stéphane Audeguy incarne la ville en un homme, « Henry Clay Frick », qui est une « collection », la collection d’art qui porte son nom, mais aussi recueil d’anecdotes et faits historiques qui disent un siècle et une ville. Pour Yannick Haenel, ce sera Michael Cimino, figuration du rêve américain. Pour Alain Mabanckou un chauffeur de taxi congolais que tout le monde pense haïtien : New York additionne les ailleurs et tisse les possibles, rêves comme échecs. 

Chacune des nouvelles réunies dans ce New York des écrivains choisit une voie singulière, chacune pourrait être un « il paraît que » — ainsi commence le texte de Michka Assayas (Le bon côté du rêve), ainsi commence de fait le recueil, nouvelle polysémie. Non plus le « suis » (être/suivre/comprendre) de Breton mais ce « il paraît » (sembler / apparaître / survenir / publier). Et New York s’élève.

Elle sera ville de la musique, de l’architecture, de l’immigration : « la transmigration des rêves est la seule explication de New York ». Une ville graphique, dès son nom, « un concept, un slogan », comme le souligne Chloé Delaume, qui fait naître sa prose de la chanson de Liza Minelli : « la brutale efficacité graphique de ces deux minuscules regroupements de bâtonnets arrogants et rigides, leur ambition, le claquement du fouet. New York New York New York ». La ville qui pourrait figurer, pour Yannick Haenel « l’intérieur mystiquement alvéolé de la tête de Melville » : là est en tout cas le sujet d’un scénario qui a pour ambition de représenter des pensées qui sont un « monde », un écrivain « qui voue sa vie à l’impossible », un scénario que le narrateur de la nouvelle voudrait voir adapté par Cimino. New York, ce sont aussi des rencontres : Melville / Thiphaine Samoyault / Cimino / Haenel puis Vincent Hein / Jordan Pouille dans un restaurant… japonais de Pékin. 

New York est insaisissable, elle s’étend intimement — les rêves adolescents de Vincent Hein, l’été de ses 17 ans pour Christine Montalbetti —, géographiquement, littérairement via un réseau de citations aussi dense que ses rues : Emmanuelle Bayamack-Tam nous promène dans Manhattan mais aussi à Brooklyn, Coney Island. Son Grand entresort est un palimpseste — citations de Baudelaire ou Henry Miller mais aussi réécritures, plus souterraines, de Racine, Verlaine, Breton, Styron et tant d’autres — pour célébrer ces personnages qui hantent New York, Rosemary et Sophie « comme Gatsby, comme Achab, comme Karl Rossmann, comme Travis, comme Laura, comme Gloria », des habitants qui excèdent quartiers et pages, « tous ces rois et ces reines de New York et d’ailleurs ». Plus loin Chloé Delaume dira cette ville « avec plein de vivants qui circulent et tellement de morts en suspension ». 

Cet ailleurs, Arno Bertina le trouve dans ces noms, toponymes qui jouent sur des leurres de notre imaginaire, creuset d’ironies, comme les parenthèses qui émaillent son récit : il évoque New York, mais dans le Kentucky, « au centre des Etats-Unis », « dans le comté de Ballard — ce qui a fait rire un pote, lecteur de romans ». Et feront sourire tous ceux qui se souviennent de l’Amérique d’Edouard Levé. La nouvelle d’Arno Bertina est un jeu de pistes, Des pancartes au bord d’une route, celle de nos imaginaires topographiques— ces noms « émettent dans quantités de directions des signaux bizarres : Versailles est près de Paris, qui est près de Frankfort, qui est près de Winchester, tout ça dans le comté de Fayette ». Le « coin paumé du Kentucky » est une mappemonde, un hémisphère dans une pancarte, parfois slogan et revendication politique aussi, « Occupy ».

Chacun des écrivains fait de New York un prisme de son œuvre : ainsi la nouvelle de Christine Montalbetti, Le bonheur, tissu de souvenirs oubliés, de deuils enfouis, dans l’entre-deux qui est sa saisie  — d’autant plus profonde qu’elle semble délicate — du monde et des êtres. Et puisque les souvenirs personnels et intimes décidément se refusent, aller d’abord vers une mémoire collective, historique ou cinématographique, avant de plonger dans l’œuvre encore en chantier, un roman en cours d’écriture, l’Orégon, un océan. La pensée de New York est dérive, elle mène au New Yorker que Christine Montalbetti reçoit chaque mardi et c’est à partir du sommaire du dernier numéro reçu qu’elle compose un récit qui tient du cadavre exquis ou de l’exercice de style avant de devenir autonome. New York, laboratoire de l’écriture, work in progress.

Par la loi de l’alphabet, c’est Tanguy Viel qui clôt le recueil. Nous l’avions laissé à Détroit, ville verticale et vitrée, le voici à New York, « nom de pays », ville qui échappe à sa géographie, au continent américain parce qu’elle est insulaire et portuaire, indépendante, irréductible, ville et signe, « hypothèse » donc fiction.

Le recueil de nouvelles dans son ensemble dessine un itinéraire libre : on peut choisir de lire d’abord les auteurs que l’on aime, se laisser séduire par un titre, ou lire les textes dans l’ordre, celui de l’alphabet des noms d’auteur. Un peu comme on traverse une ville, soit en suivant un guide, soit en diagonale, au gré de son caprice. Mais quelle que soit la ligne, c’est un roman de New York qui s’écrit de nouvelles en nouvelles, renouvelant votre regard sur une ville plus que jamais de papier et de mots.

Le New York des écrivains, nouvelles réunies par Vincent Jaury, Stock, 228 p., 19 € 50 (existe en version numérique)

 (Ce Bookclub est dédié à Frédérique Clémençon) 

 

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