Pleins feux sur la Pop Culture

Pop Culture de Richard Mèmeteau est un livre débordant d’une érudition sympathique et qui devrait s’imposer à la fois dans le domaine des sciences humaines et auprès d’un large public.

Pop Culture de Richard Mèmeteau est un livre débordant d’une érudition sympathique et qui devrait s’imposer à la fois dans le domaine des sciences humaines et auprès d’un large public.

Excellent connaisseur de son sujet, l’auteur fait dialoguer son corpus avec des références empruntées à la culture classique, sans chercher à légitimer artificiellement celui-là par celles-ci, mais en montrant qu’il existe entre les deux des recoupements. Pour définir ce qu’est la Pop Culture, il revient de la sorte au prologue de Faust, où le Bouffon conseille au Poète, qui cherche à plaire à un vaste public, de présenter aux masses un miroir pour qu’elles « viennent tous les soirs y mirer leur figure ». La Pop Culture est liée à ce qui pétille, ce qui surgit (to pop up), et elle possède, en effet, une nette dimension spéculaire. C’est d’ailleurs ce qui l’incite à profiter des ressorts de la mise en abyme ― que l’on songe aux Simpsons, qui, dans le générique de la série, se retrouvent pour regarder leurs propres aventures à la télévision.

 

 

Divisé en trois parties, le livre suit le cheminement de la pensée d’un auteur plein d’alacrité et toujours prêt à s’autoriser une parenthèse illustrative. Amorçant une réflexion relative à l’efficacité et à l’immédiateté de la musique pop, il passe à une analyse de la posture « camp » (liée à une culture gay du second degré et héritière de la désinvolture d’Oscar Wilde), celle qu’adoptait Andy Warhol et qu’a décrite Susan Sontag. L’essai, à ce titre, est aussi une œuvre de passeur culturel : l’auteur s’inspire de théories anglo-saxonnes encore peu exploitées dans le domaine français, qu’il a à cœur d’exposer et dont il évalue les apports. Explorant avec minutie le cas de Lady Gaga, il met en lumière une stratégie de starification, qui recycle les acquis de Warhol, capitalise sur le mal-être et la marginalité d’un public ciblé, et reprend à son compte les poses délibérément parodiques de la culture Drag ― elle-même présentée en détails, y compris dans le processus d’institutionnalisation qui l’a conduite à faire l’objet d’une émission de téléréalité. 

La partie centrale de l’essai est dédiée aux théories de Joseph Campbell, qui ont notamment influencé la manière dont George Lucas a élaboré la série des Star Wars. Selon Campbell, qui reprend une idée de James Joyce, la totalité des mythes circulant dans les différentes sociétés seraient dérivés d’un « monomythe », manière de fond culturel commun à l’humanité et centré sur la figure du héros. Richard Mèmeteau fait voir comment ce principe a engendré un véritable canevas narratif en douze étapes, qui sera repris à l’envi par les scénaristes des blockbusters hollywoodiens. L’auteur met également en lumière la lassitude provoquée par l’omniprésence de ce concept de « monomythe » en étudiant le procès (fictif) intenté à George Lucas par des fans lui reprochant une routinisation et la politique antidémocratique développée dans son œuvre.

Matrix, Néo Matrix, Néo
Ce rôle du fan fait notamment l’objet de la troisième partie du livre, dans laquelle l’auteur explore la dimension communautaire de la Pop Culture en l’articulant judicieusement, dans un premier temps, au rôle structurant des prophéties qui dynamisent certains de ses récits. Partant d’Œdipe, dont il souligne l’aveuglement égoïste, l’auteur revient ― en contrepoint et avec une grande maîtrise ― sur les cas du Néo de Matrix et de Harry Potter, héros dont les destins semblent liés à une prédiction menaçante, qui va toutefois les conduire à découvrir la puissance salutaire de la solidarité. C’est la faiblesse même de personnages comme Harry Potter, Bilbo le Hobbit ou Luke Skywalker qui constitue leur force, observe Mèmeteau, puisqu’elle les contraint à développer une communauté autour de leur personne.

Et ce n’est dès lors pas un hasard si ces communautés fictionnelles trouvent à se prolonger dans les regroupements de fans, dont l’auteur expose le rôle créatif en consacrant de belles pages au phénomène de la fanfiction, et en insistant sur la manière dont le fan exerce une « ironie érotique » (« c’est-à-dire l’art de faire remarquer les défauts d’une personne qu’on aime bien, et, dans le cas présent, d’une œuvre » (p. 218). Cet éloge ambiant du communautarisme pop en vient à tenir lieu de logique à certaines séries, à l’image de Community, qui proposent une intrigue refusant le héros unique : privilégiant l’association de protagonistes, elles entretiennent en outre, à coups de méta-allusions à d’autres éléments de la Pop Culture, un lien particulier avec le spectateur, considéré comme un expert en la matière.

Comme le bouquin de Mèneteau multiplie les références, le lecteur peu au fait des productions évoquées pourrait quelquefois perdre pied, mais ses analyses sont aussi claires qu’enthousiasmantes. Jonglant avec La Légende de Zelda, les Beatles et Maître Yoda aussi habilement que lorsqu’il convoque Kant, Nietzsche et Judith Butler, Richard Mèmeteau éclaire magnifiquement les rouages d’une Pop Culture omniprésente dans notre société, mais encore très souvent tenue pour illégitime. En dévoilant des mécanismes narratifs, des invariants structurels et des logiques sémiotiques, il esquisse une réflexion passionnante, qui aide à mieux comprendre une part du monde dans lequel nous vivons et qui invite à développer les travaux sur le sujet. 

Richard Mèmeteau, Pop Culture. Réflexions sur les industries du rêve et l’invention des identités, Paris, Zones / La Découverte, 2014, 18 € 50 (11 € 99 en version numérique)

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