Au nord du monde (2) : Xavier Boissel

Au nord du monde, toujours, « quelque part, au nord du globe » et plus précisément « sur une île perdue, dans un archipel du cercle polaire, au 78° de latitude nord » : là a été construite une arche, « un jardin d’Eden glacé », la banque mondiale des ressources génétiques végétales.

Au nord du monde, toujours, « quelque part, au nord du globe » et plus précisément « sur une île perdue, dans un archipel du cercle polaire, au 78° de latitude nord » : là a été construite une arche, « un jardin d’Eden glacé », la banque mondiale des ressources génétiques végétales.

 Ce lieu est au centre du second roman de Xavier Boissel, Rivières de la nuit, une fiction post-apocalyptique, écrite depuis un imparfait indéterminé : « je m’appelle… ou plutôt je m’appelais Elja Osberg » énonce l’un de ses narrateurs. Elja Osberg sera le gardien de l’arche, une sentinelle de l’humanité, peut-être le dernier homme. Le lecteur le voit, dans les premières pages, arriver en bateau « dans le dédale des icebergs, hauts et purs », traverser l’« archipel pris par les glaces », prendre la mesure de la « blancheur crue du paysage », enfin descendre, s’enfouir, pour prendre son poste dans l’arche.

Le monde est en proie à une crise économique, politique et écologique sans précédent. « Les immenses plateaux de glaces qui encerclaient les cônes de cette planète se fracturèrent et s’émiettèrent en mille morceaux (…). On ne pourrait plus jamais ramasser les bris du miroir. Et pourtant, chaque fragment le contenait encore tout entier ». Ces brisures, ces fragments, ce sont aussi les chapitres de ce texte court et dense, dont chaque titre renvoie aux pistes d’un album de Denis Frajerman publié en parallèle*.

 

Interview de Xavier Boissel © inculteTV

 

Le roman se construit sur une narration alternée : le lecteur suit Elja Osberg, son quotidien de veilleur, et les notes préparatoires de William Stanley F. qui travaille pour la Fondation qui a pensé, conçu et construit cette arche. Le point de vue sur un même lieu est donc double, récit de l’intérieur et discours depuis un ailleurs, celui d’un analyste zélé qui explique, dans chacune de ses notes, en quoi « cette chambre froide » garantit la survie de l’humanité, en quoi « le pôle Nord est l’Eldorado de demain » et cette arche « le grenier de la diversité de notre humanité ». Mais, si les deux points de vue se croisent, ils ne se recoupent pas.

« J’avance dans mes rêves emboîtés, dans ma petite histoire, je marche, marche, jusqu’à arriver — à moi-même » (p. 50)

Du côté d’Elja, le récit d’un quotidien monotone, réglé comme du papier à musique, par un personnage « détaché du monde », seul dans l’immensité glacée, cette « neige infertile, mais éclatante, fastueuse » et cette lumière « crue, toxique ». Il s’occupe de la maintenance et de la surveillance, contrôle, visite : salle d’armes, pharmacie, chambres fortes où sont rangés les échantillons de nos ressources végétales comme sur les rayonnages d’une « bibliothèque ». Il communique un peu avec l’extérieur, reçoit des nouvelles de plus en plus catastrophiques du globe (épidémies, guerres, pics de pollution, fonte des glaces, réchauffement climatique). Nouveau Robinson — « je ne suis personne, absolument personne » — dans cette arche perdue, promise à un nouveau Déluge. Bientôt Elja entendra l’alarme inéluctable. « Quelque chose était advenu », dont son rêve récurrent était sans doute la prémonition.

« La Fondation est fière de jouer un rôle central » (p. 52)

Du côté de William Stanley F., le discours est réifié, pragmatique, administratif, faussement froid et objectif. Béatement rassurant — l’arche serait indestructible, les plantes à jamais préservées... mais la nature ne se plie pas au discours normatif — ou ouvertement agressif quand il s’agit d’imaginer l’alimentation du futur. Les rapports du technocrate visent à convaincre de la grandeur de ce projet sans précédent. Et réel : le bunker existe, sur l’île du Svalbald, il a été inauguré en 2008, financé par la Norvège et le Global Diversity Trust — avec, entre autres "mécènes", les fondations Gates et Rockefeller mais aussi des géants de l’industrie agro-alimentaire, dont Monsanto ou DuPont/Pioneer Hi-Bred. Ce que vous prendrez peut-être pour une invention part de ce qui est (lire le reportage en quatre volets de Mediapart).

 

Sous l’atonie des notes apparaît peu à peu « le cynisme (…) sous le masque de l’humanisme » — comme le dit Xavier Boissel dans son entretien pour Inculte TV. Le réchauffement climatique est une aubaine — les pôles fondent, découvrant des espaces inexplorés et leurs ressources inexploitées. Il faudrait un Green New Deal, écrit William Stanley F., ce que la Fondation appelle une « nouvelle éthique du vivant » ou, plus explicitement encore une « écologie industrielle ». L’alliance de mots fait sens et sous-entend la spéculation froide. Tout est profit pour le néolibéralisme, jusqu’au désastre.

« Car le désastre est l’issue du désastre » (p. 8)

La catastrophe est au centre de ce roman : en tant que genre littéraire, bien sûr, en tant qu’idée, héritée de Walter Benjamin que cite Xavier Boissel en exergue d’un très beau texte explicitant son projet romanesque (Grains et issues) : « C’est le fait que les choses "continuent  à aller ainsi" qui est la catastrophe. Elle n’est pas ce qui à tout instant est devant nous, mais ce qui est donné ». La fiction, elle, ne spécule pas. Elle dit ce qui a été, est, sera. Elle saisir des « instants » — l’instant défini comme ce « point suprême fait de réminiscences et de prémonitions ». Elle forge nos prises de conscience.

Au lecteur des Rivières de la nuit d’entendre la poésie sublime de ces pages qui excellent à dire des seuils, des « états intermédiaires », des sensations, comme ce lieu vers lequel « tout converge ». D’imaginer le roman des blancs, non plus l’immensité glacée de ce cercle polaire mais les pages vierges qui trouent le récit. D’écouter la voix d’Elja Osberg, certes devenu « otage » de ce bunker mais surtout « témoin caché » et « passager clandestin ». D’entendre une alerte, une autre sentinelle, celle de la fiction dans un roman qui convoque aussi bien Volodine que Ballard ou Borges — Osberg est son anagramme et les rayonnages de la bibliothèque végétale rappellent sa Babel — pour dire, sans relâche, qu’esthétique et politique sont indissociables. Que la fiction avertit, au double sens d’informer et alerter, que ce verbe apparie en synonymes.

Xavier Boissel, Rivières de la nuit, éditions Inculte, 112 p., 13 € 90

*L’album de Denis Frajerman est téléchargeable en mp3 par les lecteurs du roman (lien au début du livre).

Xavier Boissel, Grains et issues (autour des Rivières de la nuit) sur D-Fictions

A lire aussi, un très bel entretien sur le site du Fric Frac Club

Xavier Boissel est né en 1967 à Lille. Il a collaboré à de nombreux collectifs Inculte. Il a publié l'essai Paris est un leurre (Inculte, 2012) et un premier roman en 2013, Autopsie des ombres, chez le même éditeur, prix Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres.

Jean-Philippe Cazier a déjà consacré un Bookclub aux Rivières de la nuit, à lire ici.

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