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Billet de blog 29 mars 2015

Une voiture et des hommes : Mr Mercedes de Stephen King

C’est une scène d’ouverture digne de ses meilleurs romans que Stephen King offre aux lecteurs de Mr Mercedes. Doué pour muer les objets du quotidien en instruments de mort, il lance sur une foule de chômeurs une berline allemande, dont le conducteur laissera choir un masque de clown.

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Historien. Université de Limoges. Directeur du master Création contemporaine et industries culturelles, @Fantomas_media
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C’est une scène d’ouverture digne de ses meilleurs romans que Stephen King offre aux lecteurs de Mr Mercedes.
Doué pour muer les objets du quotidien en instruments de mort, il lance sur une foule de chômeurs une berline allemande, dont le conducteur laissera choir un masque de clown. Défié par le tueur, un flic à la retraite se lancera à sa poursuite. Lire King, c’est d’abord apprendre à collecter les traces laissées par l’auteur, au milieu d’un jeu de piste macabre : le clown, c’est le monstre de IT (ÇA), sommet de l’horreur eighties, dans lequel la Plymouth vengeresse de Christine, à laquelle on pense dès les premiers vrombissements de Mr Mercedes, est aussi présente. Ce dernier roman, même s’il signe un déplacement générique de King vers le polar, n’échappe pas aux obsessions habituelles de l’auteur : la vie des petites classes moyennes blanches, la famille dysfonctionnelle avec parents toxiques et gamins souffre-douleur, et le Mal, aux racines aussi anciennes que les Sorcières de Salem, dont le procès révélait à la fin du XVIIe siècle la paranoïa incontrôlable des communautés puritaines de l’Est américain.

À grands renforts d’hémoglobine, Stephen King maintient depuis Carrie (1974) son rang parmi les principaux auteurs de best-sellers. Dès les années 1980, un travail de légitimation de son œuvre a été amorcé par la critique, nourrissant désormais d’abondantes bibliographies en Europe et aux États-Unis. Témoignage de son statut en France, il est l’invité unique de la principale émission littéraire télévisée, "La Grande Librairie", en 2013 – comme Paul Auster, Philip Roth ou Patrick Modiano. Ses fans entretiennent une flamme exigeante, et suivent autant les mouvements du « Maître de Bangor » que les publications qui lui sont dédiées. Dans un délicat équilibre entre horreur et naturalisme, King continue depuis près de quarante ans à manier différents modes de productions populaires, tout en adoptant une posture réflexive sur sa propre condition de créateur. Pour comprendre ce qu’être un auteur à succès veut dire, mieux vaut lâcher les manuels d’histoire littéraire et s’atteler à la lecture de Misery. L’ambition de l’auteur est parfois politique, même si chez King, la critique sociale se situe plus volontiers dans les romans de jeunesse, publiés sous le pseudonyme de Richard Bachman (1977-1985), une fois la renommée venue. L’œuvre entière est toutefois parcourue d’une même tension. Comme le paysage politique de son Maine natal où il situe l’essentiel de ses romans, l’œuvre de King est balayée de vents contraires. Quand l’auteur prend parti contre la National Rifle Association (NRA) dans Guns, il concède dans le même temps qu’il possède des armes à feu, dont il se refuse à prôner la complète prohibition. D’ailleurs, c’est la fille surentraînée d’un fanatique de la carabine qui sauve la mise des héros du récent Joyland, en ajustant le tueur en plein visage.

Mr Mercedes, premier volet d’une trilogie, place ses personnages dans l’Amérique d’après la crise de 2007. « Il y avait deux ans… tout avait merdé. Ils avaient fait un truc à l’argent. Il ne savait pas quoi ». King multiplie ainsi au fil du récit les références au contextesocial récent. Les best-sellers sont, toujours, des objets politiques, même si c’est la plupart du temps à leur corps défendant. Une part des lectrices de la collection Harlequin ont ainsi pu mobiliser un univers fictionnel peu progressiste pour apprendre à se situer contre, et à prendre de la distance par rapport aux stéréotypes véhiculés par des héroïnes trop – au choix – idiotes, soumises, affectivement et/ou socialement dépendantes, angoissées à l’idée de ne pas plaire. Dans La Sainte Famille, Marx, à partir du cas des Mystères de Paris dans lequel des critiques voulaient voir une œuvre militante, règle leur compte aux œuvres qui confondent les origines d’un mal social avec ce qui n’en constitue que les manifestations. L’avertissement semble s’être évanoui avec le temps, et Le Point voit sans nuances dans Mr Mercedes « un roman très contemporain de nos malaises », qui reflète « l’insécurité » des êtres. Faut-il considérer la référence répétée aux Raisins de la Colère dans Mr Mercedes comme sérieuse, et y voir l’indice de l’ambition de l’auteur ? Celui-ci serait-il parvenu à composer un roman sur la crise sociale américaine contemporaine, comme Steinbeck l’avait réussi avec celle des années Trente ?

Stephen King © DR

Il faut rendre à King l’hommage qu’il mérite sur la question de l’engagement en littérature de grande consommation. Les tueurs séduisants et sadiques, intelligents et destructeurs à qui il donne corps sont autant de modèles de la réussite made in USA que l’auteur détruit avec jubilation. De façon générale, King parle bien plus, et bien mieux, de la société américaine et de ses travers que les autres princes du page turning. Mais de quelle crise Stephen King parle-t-il dans son dernier ouvrage, une fois fauchés les chômeurs du chapitre 1 ? En réalité, c’est plutôt celle qui touche les industries culturelles, confrontées à la dématérialisation de leurs objets que le roman permet d’aborder. Le criminel travaille en effet chez un discounter de matériel informatique et de produits culturels, dans un de ces secteurs maintenus « en survie artificielle grâce à la révolution numérique : les journaux, les maisons d’édition, les disquaires, la poste ». La Mercedes remisée au garage, le tueur n’aura de cesse de démontrer sa parfaite maîtrise des nouveaux environnements numériques, jouant de gadgets électroniques mortels avec la même virtuosité dont Annie Wilkes (Misery) faisait preuve avec ses outils de torture sommaires.

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Il y a deux King, comme il y avait deux corps du roi chez Kantorowicz : celui qui donne vie à des Américains moyens touchés par la crise avant de les exécuter de façon spectaculaire, et l’autre, qui parvient habilement à maintenir une position dominante dans le champ des productions de grande consommation depuis quarante ans, au milieu d’auteurs de thriller et de fantasy. Comme celui de Grisham ou de Patterson, son succès est jusqu’à présent resté largement soutenu par l’industrie hollywoodienne. Brillamment adapté au cinéma, sans d’ailleurs exprimer un enthousiasme fou pour les meilleurs films tirés de ses livres, King donne désormais des gages aux nouveaux maîtres de la fiction de masse. Mr Mercedes cite et consacre la puissance de Netflix, qui diffuse sa série Under the Dome, et fait référence à bon nombre de productions sérielles (notamment NYPD, Homicide et The Wire). Longtemps desservi par des mini-séries composant au fil du temps une filmographie télévisuelle rappelant la consistance d’un risotto de navets, Stephen King tient désormais sa revanche. Après Under the Dome, sur lequel Spielberg a posé sa patte, c’est 22/11/1963 qui sera adapté, toujours en série, par J. J. Abrams, à peine échappé de l’hyper-espace de Star Wars.

La critique aime désormais aimer King, et sait trouver un intérêt aux œuvres populaires. Depuis plusieurs mois, le Guardian alimente une longue série d’articles consacrés à l’auteur, intitulée « Rereading Stephen King ». On peut se réjouir de ces changements, et y voir la lente percolation des perspectives sociocritiques des années 1970. Ce que disent des journaux comme Les Inrockuptibles sur les séries télé ou les blockbusters repose largement sur le legs de Claude Duchet et de Marc Angenot. Mais apprécier des fictions de masse reste tout de même un plaisir suspect dans le monde culturel : il faut donc soit faire montre de second degré, soit  doter d’une dimension politique l’objet de son affection, au risque de l’exagérer. L’emballement à voir désormais derrière chaque film de Christopher Nolan une production subversive « post-11 septembre » ou sous le Dome de King une critique féroce de l’administration Bush laisse parfois songeur.

Chez Stephen King, contrairement à Steinbeck, le Mal n’a plus, fondamentalement, d’origine sociale. Le vitriol de Chantier (1981) ou la claque visionnaire de Running Man (1982), deux chefs-d’œuvre de King, ont été remisés, atténués. Mr Mercedes a beau être situé dans la même Amérique que Tremé, son tueur reste un détraqué, dont les névroses familiales expliquent  le basculement dans le crime et la barbarie. Une tradition du récit d’horreur construit comme une satire sociale se continue, par exemple chez Romero, qui a adapté King. Elle se déploie également dans l’étonnant film françaisGoal of the Dead, qui repose sur l’opposition entre des stars du football et les supporters-zombies d’une ville ouvrière. En Europe, les progrès de la Raison ont accompagné dans les récits du genre une tendance à voir disparaître la représentation du Mal(in) comme une donnée antérieure à la société des hommes. La psychanalyse a également largement contribué à estomper l’image du « démon intérieur », influençant des choix narratifs différents et parfois même l’abandon d’un univers gothique que le vieux Continent avait pourtant vu naître.

La tradition que perpétue ici King est différente : ce sont de gigantesques et profonds abimes qu’ouvre chacune des apparitions du Mal, et celles-ci peuvent faire vaciller le monde à chaque instant. Dans un monde si fragile, les héros s’en tirent avec un peu de solidarité, mais, surtout, grâce à des qualités individuelles et des dons surnaturels qui les dépassent. Le jeu des forces profondes, l’opposition du Bien et du Mal, sont à nouveau à l’œuvre dans l’habitacle de la Mercedes de King. Le résultat est un polar efficace. Mais les subprimes attendent toujours leur grand roman.

Stephen King, Mr Mercedes, traduit de l'anglais (USA) par Océane Bies et Nadine Gassie, Albin Michel, 480 p., 23 € 50 (15 € 99 en format numérique)  — Lire un extrait

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