Cours d'économie : arrêter la viande

« Car j'ai découvert une grande vérité. A savoir que les hommes habitent, et que le sens des choses change pour eux, selon le sens de la maison. Et que le chemin, le champ d'orge et la courbe de la colline sont différents pour l'homme, selon qu'ils composent ou non un domaine, Car voilà tout à coup cette matière disparate qui s'assemble et pèse sur le cœur. »

Papa était un sacré bricoleur. Le barbecue, et son tourne-broche fabriqué avec un moteur d’essuie-glaces, c’était quelque chose. Outre le fait, fascinant en soi, que c’est papa qui l’a fabriqué, le barbecue lui-même, c’est la fête. Barbare. Le poulet rôti. Le rite. L’allumage, le charbon de bois, l’huile, l’embrochage. Et ce que c’est bon ! Toujours une bonne purée de pomme de terre, avec. Je me souviens de nous deux, les garçons, toujours auprès du feu. Je n’ai pas de souvenir de notre sœur associé au barbecue. Il est vrai que la fille et les garçons, ça faisait deux. Chacun ses jeux, chacun ses centres.
Enfin bref. Tout ça pour évoquer d’abord le plaisir, l’hédonisme, et le côté rituel de ce passé carnivore. Quand je passe dans un fumet de brochettes, de rôtissoire ou de bœuf mironton, je ne parviens pas à trouver ça désagréable. Ça continue à me donner faim ! Pas du tout pareil que l’arrêt du tabac : l’odeur de la cigarette m’insupporte, à présent. Plus en rapport peut-être avec l’arrêt du cannabis ( sans qu’elle ne présente plus aucune tentation, je trouve toujours l’odeur de sa fumée agréable).  Et pas du tout pareil à l’abandon du véhicule motorisé au profit du vélo : quand je dois prendre la voiture, j’en suis frustré. Le vélo me donne un vrai plaisir de vivre et de fonctionner, le vélo me donne la joie d’être mon propre jouet. La moto, là par contre, je transgresse. Plaisir à l’état pur. Même les odeurs d’essence, d’huile, de métal chaud. Alors que je devrais à présent trouver ça dégueulasse, eh ben non, j’aime ! Faut dire que le moteur à quatre temps, c’est un peu comme le barbecue, pour moi. Ça fait partie de l’héritage paternel. Papa, c’était un sacré bricoleur ! Il avait construit une petite voiture avec un moteur, de mobylette tout d’abord, puis de 125 Motobec. Roues de Vespa. Crémaillère de Dauphine. Volant de Deux-Chevaux. Réservoir de Solex. Le barbecue, j’ai fini par réfuter, mais la moto, pas pu. Alors qu’elle m’est parfaitement inutile, j’en ai achetée une, la peau des fesses, en 2017. La peau des fesses, parce que 1500 km ça vous les tanne, mais aussi parce qu’une moto de 1972 bien entretenue, surtout la 750 four, ça côte. Notez que la viande, j’ai arrêté par étapes. Viande rouge depuis trente ou quarante ans. Volaille, poisson, depuis vingt ans au moins juste deux fois par semaine. Et zéro bêbête, ça fait cinq ou dix ans. Y a eu une époque où c'était une fois par an, le troisième jeudi de novembre. Alors la moto, peut-être que je finirai par la revendre et n’en plus racheter.*

Bon alors, le cours d’économie. Jusqu’à présent, il est un peu autobiographique mon cours d’économie. C’est qu’il faut parler de coutume et de tradition, quand on parle d’économie. C’est à dire qu’il faut en parler en philosophe. J’ai pas honte d’intituler un article Cours d’économie : arrêter la viande, et puis de m’éparpiller ainsi. C’est pas pour me comparer, mais quand Montaigne pond un essai sur Des Cannibales, il y parle à peu près de tout, sauf de.

La faillite de notre système, c’est d’avoir appelé économie une somme de doctrines sans âme, sans raison, sans philosophie, sans même ce que l’étymologie du mot devrait apporter : oikos, maison ; nomos, loi, règle, administration. Dans le mot  « astronomie », c’est la loi transcendante, dans « économie » c’est la loi humaine, la règle, l’administration. L’idée que les citoyens devraient manger ce qu’ils récoltent, c’est transcendant. L’idée que les citoyens doivent acheter ce qu’ils consomment, c’est administratif.

Voici des extraits du livre le plus étrange que je connaisse. Citadelle, de Saint-Exupéry. Le narrateur est un prince Musulman. Certainement pour cause de désert ? Il contient des choses comme celles-ci :

Je hais ce qui change.
[..]
C’est pourquoi je hais l’ironie qui n’est pas de l’homme mais du cancre.
[..]
Et je refuse la discussion car il n'est rien ici qui se puisse démontrer. Langage de mon peuple, je te sauverai de pourrir. Je me souviens de ce mécréant qui visita mon père :
- Tu ordonnes que chez toi l'on prie avec des chapelets de treize grains. Qu'importe treize grains, disait-il, le salut n'est-il pas le même si tu en changes le nombre ?
Et il fit valoir de subtiles raisons pour que les hommes priassent sur des chapelets de douze grains. Moi, enfant, sensible à l'habileté du discours j'observais mon père, doutant de l'éclat de sa réponse, tant les arguments invoqués m'avaient paru brillants :
- Dis-moi, reprenait l'autre, en quoi pèse plus lourd le chapelet de treize grains…
- Le chapelet de treize grains, répondit mon père, pèse le poids de toutes les têtes qu'en son nom j'ai déjà tranchées…
Dieu éclaira le mécréant qui se convertit.
[..]
Car je suis le chef. Et j’écris les lois et je fonde les fêtes et j’ordonne les sacrifices, et, de leurs moutons, de leurs chèvres, de leurs demeures, de leurs montagnes, je tire cette civilisation semblable au palais de mon père où tous les pas ont un sens.
[..]
Je suis le chef. Je suis le maître. Je suis le responsable.
[..]
Y a pas, le prince Musulman est réaliste. Si en tant d’endroits on ne savourait poésie et humanisme, on pourrait accuser l’ironie, justement. Mais s’il n’y avait que cette poésie et cet humaniste, on soupçonnerait chez le chrétien un œcuménisme cucul. Enfin, il n’y a pas que ça. À la fin de l’article, je mets un extrait à cheval sur deux chapitres. (La structure du texte est problématique, l’œuvre est posthume, même l’auteur le disait ! Et écrite de façon éparpillée, sur une dizaine d'années.)

Constatons cependant que par des voies détournées, on est arrivés à ce qui nous occupe : le sacrifice de l’animal.
Déjà, comme il est étrange ce « sacrifice ». Eh, Dieu, regarde comme on se tape bien la cloche en ton honneur ! Rien à voir avec les villageois qui escaladent la pente du volcan pour y offrir la plus belle fille. Faut oser ! Faut vraiment faire semblant de croire ! Ou alors être vraiment bête (!). Dans tous les cas, on prend vraiment dieu pour un con, non ? Agneau pascal ! Succulent. Bien meilleur qu’un veau en or. Argument chiraquien : pour avoir du lait, faut tuer les veaux. C’est mieux, ça. En tout cas on arrête de mêler dieu à notre vie, c’est déjà une chose. Mais, dis, grand Jacques, arrête de faire le jacques : t’es sûr qu’il faut autant de lait ? (Sur cette pente, j’arrête. Bien que réduisant, je peux pas encore me passer de cantal, emmenthal, beurre, chèvre, ni du lait dans mon café ou mon cacao.)

En tout cas, Saint-Ex nous a mis sur la voie : c’est rituel. C’est la tradition. Et il est déjà en plein paradoxe. Puisqu’il « fait la loi », il est bien obligé d’aimer ce qui change, non ? Ce paradoxe est un de ceux qui font l’étrangeté et la beauté de Citadelle. Allez voir là, y a un extrait de Montaigne sympa qui rappelle une ou deux humanités concernant la coutume : C'est au poêle.

cass-casey
Enfin bref. Si on prend le premier sens de « viande », arrêter la viande, c’est arrêter de manger ! Viande est aliment, nécessaire à la vie. Au moyen âge, on dit « chair » au lieu de « viande ». L’euphémisme contenu dans l’acception nouvelle, aux alentours de la Renaissance, c’est à dire à l’avènement de la société bourgeoise, évacue le problème : manger de la chair, manger un être. Ce qui est naturel à l’animal, et à l’être humain jusqu’à une certaine époque de sa vie, comme de son histoire, commence à poser question, celle que pose bien souvent l’enfant à l’âge de raison : pourquoi tuer et manger des animaux gentils comme le lapin, le canard, le poulet, la vache, le veau, l’agneau, la grenouille… Alors on répond que c’est normal. Que la nature est ainsi faite. Qu’on a toujours fait ainsi. Et que c’est bon. On va même calomnier Épicure et nommer « Épicurien » l’art de ne vivre que pour la satisfaction de ses besoins animaux. Si une personne se mitonne de bons petits plats, engraisse doucement, se construit patiemment son diabète, son cholestérol, ses AVC, son cancer colorectal, c’est de l’épicurisme. Qu’est-ce que c’est bon, le poulet rôti ! Cet argument est bien plus faible que celui de la coutume. Car alors tout ce qui nous semble bon est permis. Manger les fraises du voisin. Circonvenir ses enfants. À l’inverse, on sera autorisé à refuser ce qui est pénible, par exemple, le travail. J’arrête là. Le travail, moi, j’arrêterais bien ! (J’rigole. Certains types de travail. Surtout celui qui consiste à engraisser autrui dans un travail sans épanouissement, mais avec usure.)
Moi, devant mon plat de pâtes (à l’emmenthal râpé), avec ma salade, mes fruits, mon thé (au lait), je fais un festin. Et l'odeur du pain qui cuit, elle me donne faim elle aussi ! cantate du pain Benedicité laïque. Je rends grâce à la planète, à la vie, à la société, qui me permettent de manger, et bien. Je sais que ce n’est pas le cas pour tout le monde. Cette société, c’est aussi elle qui m’a autorisé les choix qui font ma santé aussi bonne, et en respectant les ressources de la planète. C’est aussi dans la tradition des hommes de communiquer, de partager les nourritures terrestres et spirituelles. Même si cette coutume aboutit à ce qu’on change la coutume.

Bon alors, le cours d’économie ? Y a rien de fait ! Pas de cours d’économie ! Mon idée, au départ, c’était de calculer la consommation en ressources naturelles pour produire un jour de subsistance, dans le cas d’une alimentation végétarienne et dans celui d’une alimentation carnée. Voilà ce qu’on va faire : comme c’est du travail, et un peu rasoir en plus, on va en faire un exercice de recherche et documentation pour vous ! Quand vous aurez toutes les infos, on calculera. Combien d’hectares consacrés à un an de vie végétarienne, combien dans le cas carnivore. Ma sœur m’a conseillé de chercher sur le site de l’INRA. Je vous refile le tuyau. Si vous en avez d'autres, partagez. Il faut connaître les rendements à l’hectare du blé et de la luzerne (je dis luzerne au hasard, je sais pas ce que bouffent les vaches). Il faut connaître les consommations des bovins à leurs différents âges, jusqu’à celui du « sacrifice ». La masse de viande moyenne qu’on tire d’un bœuf (plusieurs calculs, les mec.ques, partagez-vous le boulot : mouton, porc, bœuf, etc.) La teneur en protéines de cette viande, et celle des céréales et divers végétaux. Le besoin moyen en protéine d'un être humain.
Comme c’est très complexe, je suis OK si quelqu’un veut poster ses résultats sous forme d’article. Pour écrire dans la cantate pirate, vous écrivez d’abord au rédacteur en chef, c’est à dire moi (Car je suis le chef.)

*Franchement, je crois pas.

 

Car il est un temps pour choisir parmi les semences, mais il est un temps pour se réjouir, ayant choisi une fois pour toutes, de la croissance des moissons. Il est un temps pour la création, mais il est un temps pour la créature. Il est un temps pour la foudre écarlate qui rompt les digues dans le ciel, mais il est un temps pour les citernes où les eaux rompues vont se réunir. Il est un temps pour la conquête, mais vient le temps de la stabilité des empires: moi qui suis serviteur de Dieu, j'ai le goût de l’éternité.
Je hais ce qui change. J'étrangle celui-là qui se lève dans la nuit et jette au vent ses prophéties comme l'arbre touché par la semence du ciel, quand il craque et se brise et embrase avec lui la forêt. Je m'épouvante quand Dieu remue. Lui, l'immuable, qu'Il se rassoie donc dans l'éternité ! Car il est un temps pour la genèse, mais il est un temps, un temps bienheureux, pour la coutume !
Il faut pacifier, cultiver et polir. Je suis celui qui recoud les fissures du sol et cache aux hommes les traces du volcan. Je suis la pelouse sur l'abîme. Je suis le cellier qui dore les fruits. Je suis le bac qui a reçu de Dieu une génération en gage et la passe d'une rive à l'autre. Dieu à son tour la recevra de mes mains, telle qu'Il me la confia, plus mûrie peut-être, plus sage, et ciselant mieux les aiguières d'argent, mais non changée. J'ai enfermé mon peuple dans mon amour.
C'est pourquoi je protège celui qui reprend à la septième génération pour la conduire à son tour vers la perfection, l'inflexion de la carène ou la courbe du bouclier. Je protège celui qui, de son aïeul le chanteur, hérite le poème anonyme et, le redisant à son tour, et à son tour se trompant, y ajoute son suc, son usure, sa marque. J'aime la femme enceinte ou celle qui allaite, j'aime le troupeau qui se perpétue, j'aime les saisons qui reviennent. Car je suis d'abord celui qui habite. 0 citadelle, ma demeure, je te sauverai des projets du sable, et je t'ornerai de clairons tout autour, pour sonner contre les barbares!

 

III

 

CAR j'ai découvert une grande vérité. A savoir que les hommes habitent, et que le sens des choses change pour eux, selon le sens de la maison. Et que le chemin, le champ d'orge et la courbe de la colline sont différents pour l'homme, selon qu'ils composent ou non un domaine, Car voilà tout à coup cette matière disparate qui s'assemble et pèse sur le cœur. Et celui-là n'habite point le même univers qui habite ou non le royaume de Dieu. Et, qu'ils se trompent, les infidèles, qui rient de nous, et qui croient courir les richesses tangibles, quand il n'en est point. Car s'ils convoitent ce troupeau c'est déjà par orgueil. Et les joies de l'orgueil elles-mêmes ne sont point tangibles.
Ainsi de ceux qui croient le découvrir en le divisant, mon territoire. Il y a là, disent-ils, des moutons, des chèvres, de l'orge, des demeures et des montagnes - et quoi de plus ? Et ils sont pauvres de ne rien posséder de plus. Et ils ont froid. Et j'ai découvert qu'ils ressemblent à celui-là qui dépèce un cadavre. La vie, dit-il, je la montre au grand jour : ce n'est que mélange d'os, de sang, de muscles et de viscères. Quand la vie c'était cette lumière des yeux qui ne se lit plus dans leur cendre. Quand mon territoire est bien autre chose que ces moutons, ces champs, ces demeures et ces montagnes, mais ce qui les domine et les noue. Mais la patrie de mon amour. Et les voilà heureux s'ils le savent, car ils habitent ma maison.
Et les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l'espace. Car il est bon que le temps qui s'écoule ne nous paraisse point nous user et nous perdre, comme la poignée de sable, mais nous accomplir. Il est bon que le temps soit une construction. Ainsi je marche de fête en fête, et d'anniversaire en anniversaire, de vendange en vendange, comme je marchais, enfant, de la salle du conseil à la salle du repos, dans l'épaisseur du palais de mon père, où tous les pas avaient un sens.

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