Au poêle

Le rituel du feu, et ceux de l'orthographe, de la cinquième république, du suffrage universel, des religions

Mon ami Gilles m’a rendu une petite visite il y a une dizaine de jours. Voyant le poêle prêt à l’allumage, en attente de la prochaine vague de froid, il me dit :
— Tiens, je vais te dire un truc dingue. T’as mis du papier, par dessus du carton, par dessus des brindilles, puis du petit bois, puis du bois moyen, puis des bûches de plus en plus fortes ?
— Ben oui, c’est ça !
— Eh ben je voulais pas y croire, mais j’ai trouvé un truc sur internet, le gars explique qu’il faut faire le contraire ! Des bûches puis du bois plus petit, puis les brindilles et le carton, puis le papier. J’y croyais pas, j’ai essayé, ça marche !

Je l’ai cru à mon tour. Réchauffement climatique oblige, le poêle est resté éteint jusqu’à hier matin. Et ce dimanche matin, j’ai essayé : ça marche ! C’est au poil : ça fait une chouette flamme qui établit direct le tirage, y a pas de fumée, et ça marche ! Le feu se communique doucement à ce qui se trouve au dessous. Je me disais, ça se trouve, il m’a fait un coup du style la clé du champ de tir, je me voyais déjà galérant avec un tas de décombres noircis et fumants, à sortir du poêle pour refaire tout. Mais non ! Je m’suis fait iéchlateub depuis les scouts, avec un gros dégagement de fumée, qui parfois faisait même éternuer le poêle, avant que ne s’établisse le tirage. La coutume.
N’accusons pas les scouts ! Un foyer en plein air, c’est pas pareil, y a pas de tirage.

Ça me fait penser à Montaigne :

librairiemontaigne

De la Coustume et de ne Changer Aisément une Loy Receue

Début de l’essai :

Celvy me semble avoir tres-bien conceu la force de la coustume, qui premier forgea ce conte, qu’une femme de village, ayant apris de caresser et porter entre ses bras un veau des l’heure de sa naissance, et continuant tousjours à ce faire, gaigna cela par l’accoustumance, que tout grand beuf qu’il estoit, elle le portoit encore. Car c’est à la verité une violente et traistresse maistresse d’escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son authorité : mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’ayde du temps, elle nous descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. Nous luy voyons forcer, tous les coups, les reigles de nature.

Voici un autre extrait du même essai :

Mais on decouvre bien mieux ses effets aux estranges impressions, qu’elle fait en nos ames, où elle ne trouve pas tant de resistance. Que ne peut elle en nos jugemens et en nos creances ? Y a il opinion si bizarre (je laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant de grandes nations et tant de suffisans personnages se sont veux enyvrez : car cette partie estant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s’y perdre, à qui n’y est extraordinairement esclairé par faveur divine) mais d’autres opinions y en a il de si estranges, qu’elle n’aye planté et estably par loix és regions que bon luy a semblé ?

Chapeau bas. À l’époque des guerres de religions, de l’Inquisition, des athées brûlés vifs… Courage et intelligence, astuce et risque : discrétos, il place la « faveur divine » à côté de la « grossière imposture des religions ».

Changer la coutume, changer la loi.

Et changer l’orthographe.

Il faut changer plein de trucs : les paroles de la Marseillaise, l’orthographe du français, la constitution, le mode de délégation du pouvoir…

Voici des articles où j’évoque ces nécessités :

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/251018/la-marseillaise-les-ecoles-et-la-reforme-de-l-orthographe

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/201118/dans-la-lune 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.