Voyages

"Un voyage se passe de motif. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait." Nicolas Bouvier, dans "L'Usage du monde".

Viajo porqué preciso, volto porque te amo © Damned distribution Viajo porqué preciso, volto porque te amo © Damned distribution

Viaje, de Paz Fábrega ; Carnets de voyage (Diarios de motocicleta), de Walter Salles ; Viajo porque preciso, volto porque te amo, de Marcelo Gomes et Karim Aïnouz. Tous trois au programme de cette 28e édition de Cinélatino. Trois films, trois trajectoires, trois voyages. Leur point commun : la route, les kilomètres parcourus comme tout autant de réalités inconnues traversées par chacun des personnages : Ernesto Guevara de la Serna (le jeune Che Guevara) et son ami Alberto Granado dans Carnets de voyage, Luciana et Pedro dans Viaje, ou José Renato dans Viajo porque presico, volto porque te amo. Ces films donnent à voir un dépassement des repères du quotidien, ou une volonté des personnages de les repousser pour aller se perdre, pour se retrouver autrement. À l'intérieur de ces trajectoires, les expériences qu'ils vivent opèrent sur eux des changements intérieurs à dimensions irréversibles. Tous ces voyages sont également liés à une histoire d'amour, comme si état amoureux et état émotionnel du voyageur pouvaient se confondre et s'influencer.

« Ceci n'est pas un récit d'exploits impressionnants. C'est un fragment de vie de deux êtres qui ont parcouru un bout de chemin ensemble, en partageant les mêmes aspirations et les mêmes rêves. » Cette phrase d'introduction et de conclusion d' Ernesto Guevara de la Serna dans Carnets de voyage, aurait tout aussi bien pu ouvrir ou fermer Viaje ou Viajo porque presico, volto porque te amo. Elle met également en lumière la dimension onirique, parfois fantasmatique, à l'oeuvre dans chacun de ces trois films : la voix de José Renato, hanté par son ex-femme, qu'il ne parvient pas à oublier, qui « écrit » son carnet de voyage en voix off, en s'adressant à elle qui est absente ; Ernesto et Alberto, portés par « la même curiosité, le même esprit rêveur, le même amour pour la route » ; Pedro et Luciana, par leur désir d'agir en rupture avec la norme établie, de partir ensemble à l'aventure pour un voyage en lisère des contes et de l'enfance.

Viajo porque preciso, volto porque te amo s'étire au rythme de longs travelling en super 8, remplis d'images croisées sur la route, filmées en voiture par le personnage principal, José Renato, qui effectue ce voyage par obligation pour son travail. A aucun moment il n'apparaît à l'image, il nous offre son regard et sa voix. Dans ce désert sec du nord du Brésil, pas de fleuve pour faire couler la mémoire et le temps, qui semble « une éternité », tant pour le spectateur que pour José Renato, qui reste bloqué, immobile dans sa voiture en mouvement, tout comme dans son incapacité à faire le deuil de sa relation passée avec son ex-femme. Ce long voyage immobile est empreint de nostalgie et de poésie. José Renato ira finalement se perdre ailleurs, autrement, exactement là où ni lui-même ni le spectateur ne s'y attendait.

Diarios de motocicleta © Diaphana Diarios de motocicleta © Diaphana

Carnets de voyage et Viaje donnent à voir deux voyages choisis et totalement assumés par les personnages, qui iront renouer avec leur enfance ou leurs valeurs les plus profondes. La présence du fleuve balise dans ces deux récits une décision intérieure très forte des personnages. Dans Carnets de voyage, Ernesto et Granado, chevauchant leur moto, croisent des réalités qui les mettent peu à peu sur la route de leur destinée. Leur présence au sein d'une léproserie au Pérou constitue le point culminant de ce voyage initiatique. La séparation par le fleuve de la zone d'habitation des médecins de celle des malades, et la décision du futur Che de le traverser à la nage pour passer le jour de son anniversaire avec les lépreux symbolisent la prise de conscience qui le portera vers son destin. Dans Viaje, dans un noir et blanc empreint de sobriété et de poésie, Luciana se retrouve emportée au pays des jeux de l'amour et de l'enfance par Pedro. Elle semble jouer jusqu'au bout le jeu qu'implique le port de son costume du « jardin d'enfant », qu'elle arborait déjà lors de sa rencontre en ville avec Pedro. Sa dernière promenade dans le Parc National Volcan Rincón de la Vieja, au Costa-Rica, jusqu'au lieu du fleuve où elle se baignera seule, représente le moment où elle va devoir faire un choix : repousser son départ et étendre encore de quelques heures cette parenthèse aux allures de conte de fées ; ou rebrousser chemin, revenir à la ville et tomber son costume pour reprendre sa vie d'adulte laissée en suspens.

Mais finalement, qu'est-ce qu'un film, et qu'est-ce qu'un voyage, sinon le support d'une mise en mouvement vers une possible révélation ? Une parenthèse au dedans du quotidien qui révèle une certaine réalité du monde, ou une nouvelle réalité intérieure pour les personnages.

Adeline Bourdillat

Pour en savoir plus : Lire Jeu d'enfants - à propos du film "Viaje" de Paz Fábrega

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