« Ha Tahfénéwai ! »... – « Nan ! j’commeeence ! »

« Ha Tahfénéwai ! »... – « Nan ! j’commence, » pourrait être la réplique de Sophie Warnant, jeune comédienne avec son compère, Romain Vaillant. dans leur spectacle percutant. Un spectacle ? une performance en forme de coup de poing contre cette régression, cette violence institutionnelle à l’oeuvre depuis une vingtaine d’années, à l’encontre de la folie, par une certaine psychiatrie.

 

« Car le théâtre est un champ de forces, très petit,

mais où se jour toujours toute l’histoire de la société( ..).

Laboratoire des conduites humaines, conservatoire des gestes et des voix,

lieu d’expérience pour de nouveaux gestes, de nouvelles façons de dire,

pour que change l’homme ordinaire,

qui sait ? »

Antoine Vitez

« Le théâtre est, en quelque sorte, le héros de notre temps, parce que c’est le dernier endroit de liberté »

Thomas Ostermeier.

 

  « Ha Tahfénéwai ! »... – « Nan ! j’commence, » pourrait être la réplique de Sophie Warnant ! Car cette jeune comédienne et son compère, Romain Vaillant, nous ont embarqué dans un spectacle percutant. Un spectacle ? plutôt une performance en forme de coup de poing, mais qui appelle à la révolte contre cette régression, cette violence institutionnelle à l’oeuvre depuis une vingtaine d’années, à l’égard de la folie par une psychiatrie, plus soucieuse de gestion et de sécuritaire, oubliant qu’elle doit d’abord soigner des êtres humains, parlant ou non, mais d’abord des êtres humains.

Trois représentations se sont déroulées au Plateau 31 à Gentilly, jeudi 8, vendredi 9 et samedi 10 décembre 2016, dans le cadre des Théâtrales Charles Dullin, ce festival du Val de Marne qui propose tous les deux ans en novembre – décembre, des initiatives théâtrales contemporaines.

On doit à Guillaume Husson, le directeur artistique des Théâtrales, le plaisir et la joie d'avoir eu la ténacité pour  l'imposer dans le cadre du Festival, à Sandrine Marly la programmatrice et à Céline Bourdon la directrice du service culturel de Gentilly, d'avoir eu l'intelligence culturelle et politique de le présenter trois soirs de suite dans ce théâtre, le Plateau 31, une salle très intime (50 places) qui convient parfaitement à ce type de création.

Guillaume Hasson avait été surpris… enfin qu'à moitié, devant les réticences, les refus de plusieurs directeurs des théâtres engagés dans les Théâtrales : certains ont évoqué leur souci de « protéger » leur public devant un trop d'émotion, « too much ce spectacle !", d'autres leur difficulté vis à vis de la couleur politique de leur maire et de leur crainte pour le budget de leur lieu ou pour leur propre contrat, d'autres enfin confessant finalement, que ce spectacle les bouleversait trop personnellement du fait de leurs liens avec, qui un ami, qui un parent malade...belle preuve de l'impact et de la force de cette production.

 

Un spectacle dérangeant

 

Sophie Warnant est en révolte ! Cette jeune comédienne issue du Conservatoire de Liège, lance un vigoureux plaidoyer pour la reconnaissance de l’humanité de la folie. C’est ainsi qu’elle est venue rencontrer le Collectif des 39, en 2013, et que certains d’entre nous ont accompagné sa trajectoire avec cette création. Aussi trois débats animés par des membres des 39 sont venus donner une respiration, une ouverture dans une rencontre avec le public à l’issue des trois représentations à Gentilly.

Ouverture © Andréa Dainef Ouverture © Andréa Dainef

Ce spectacle est en fait une performance inouïe, exceptionnelle à plus d'un titre, par son rythme, les lenteurs alternant avec un débordement frénétique, les longs silences, les mouvements répétitifs ( des stéréotypies), les cris et les jaillissements, les émotions suscitées, l’alternance d’éclats de rire et de chocs des situations, les paroles portées, lancées à l’adresse du public, dans une atmosphère poétique saisissante où se dévoile le désarroi tantôt bouleversant, tantôt fataliste de certains personnages.

Car dérangeant, ce spectacle l’est, absolument ! C’est un cri, tout autant de douleur et d’amour, empreint de poésie, de drôlerie, qui nous est jeté à la figure par ces vingt-deux personnages incarnés par Sophie Warnant et Romain Vaillant. C’est aussi un appel pour ces êtres, ces êtres si humains, trop humains ?, que la société ne veut pas voir, rejettent, parque, enferme, ou que l’on envoie en Belgique dans des lieux de vie à 300 km de leurs familles, faute d’institutions, de lieux suffisants en France, dans une extra-territorialité, que l’on pourrait aisément qualifier de relégation, voire de déportation.

 

Déportation ?

Déportation ? mot que vous trouvez excessif ?

Non, ce n’est pas être excessif, alarmiste si de tels mots peuvent surgir à l’esprit. Car il faut se souvenir, « ne pas oublier les oubliettes »[1], selon le mot très juste de Lucien Bonnafé, psychiatre désaliéniste et militant aujourd’hui disparu : dans un ouvrage écrit en commun avec Patrick Tort[2], ces deux auteurs faisaient le lien entre les positions d’Alexis Carrel[3] en faveur de l'eugénisme, - c’est à dire l'élimination pure et simple d'humains qu'il estime indésirables, « l’euthanasie des plus criminels, même s’ils sont aliénés » -, avec le programme T4 du régime nazi, mais aussi l’« euthanasie douce », par la faim (« bouches inutiles » des malades et handicapés mentaux en France durant la Seconde Guerre mondiale (40 000 morts)[4]. Alexis Carrel, chirurgien et biologiste français, lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1912, comme quoi la notoriété peut masquer les pires idées...

 

 

Une mise en scène saisissante

Sophie Warnant la créatrice de cette performance et Romain Vaillant sont d'une justesse, d'une "authenticité et d'une sincérité telles que l'on pourrait presque dire qu'ils ne jouent pas" !

Ce fut leurs premières représentations en France après leur succès au festival de Liège, où Sophie Warnant et Romain Vaillant ont obtenu pour « Ha Tahfénéway !» le Prix de la critique 2015 et meilleure découverte, et leurs représentations au Théâtre national de Bruxelles. Mais Sophie Warnant était un peu triste des difficultés rencontrées pour l’accueil de ce spectacle sur des scènes françaises.

De quoi s’agit-il dans cette mise en scène ? Le spectateur pénètre à l’intérieur des institutions psychiatriques. Il y découvre l’errance psychique et la longueur infini du temps qui s’écoule, un temps comme figé dans une routine, une « rengaine » quotidienne vide de sens, parfois bousculé par « Allez on va faire la fête ! on va faire la fête !, on va faire la fête ! ». 

On va faire la fête © Andréa Dainef On va faire la fête © Andréa Dainef

Il assiste à une réunion de soignants, un staff comme disent ces psychiatres « modernes » tout accrochés à cette imitation stérile de la médecine hospitalière, où les patients sont quelque peu moqués et au cours desquelles il s’agit de faire défiler les troubles, les symptômes pour adapter un traitement psychotrope toujours en augmentation. Cette scène devient hallucinante de vérité crue, dans un crescendo de sons assourdissants qui viennent très bien illustrer le fait que la parole, la pensée n’ont plus droit de cité dans l’institution…

Le psychiatre © Andréa Dainef Le psychiatre © Andréa Dainef

Mais il est aussi saisi par cette patiente à terre, les bras tendus vers le ciel, implorante, qui appelle à l’aide avec un déchirant « Mademoiselle, s’il vous plaît, aidez-moi ! Donnez-moi quelque chose pour vivre ! ».

On passe sans transition à cet échange surréaliste et quasi-philosophique entre deux patients, l’une à l’hôpital depuis 23 ans interpellant un autre, encore dans l’espoir… car là depuis seulement 11 années !

-       23 ans dans les hôpitaux, moi j’suis habituée ! Y a une emprise dans les hôpitaux, moi j’attends plus rien de la vie !

-       Mais faut vivre en société, y a pas qu’l’hôpital qui compte, y a la vie…

-       Toi tu dis ça parce que t’as que 11 ans d’hôpital, c’est pour ça. Ici tu peux plus bouger, t’es enroué ! C’est tous les jours la même rengaine ! Au début, ils veulent pas rester, ils veulent sortir, et puis y s’habituent…

-       Mais non, faut aimer la vie, sortir, travailler, se marier, avoir des enfants…

-       C’est des choses du passé, ça. C’est trop tard …y faut aimer la vie, tu dis… Mais est-ce que la vie est aimable !

Ces paroles jetées ainsi au public, qui va parfois être interpellé directement tantôt par un « Je vous laisse avec votre malaise ! », ou par « Le prochain sur la liste c’est vous ! ».

Après le balancement continu et d’une durée infinie d’un autiste mutique, voilà le récit d’un psychiatre engagé évoquant son point de vue critique sur ces évaluateurs de la Haute Autorité de Santé visitant les institutions mais effrayés par les êtres qui les peuplent. Il expose son point de vue politique sur l’idéologie actuelle du risque zéro, pour rétorquer : « Le risque c’est la liberté, la liberté c’est le risque ! » et transmet sa conception de son métier plus proche du funambule que du scientifique.

Le mannequin à la Munch © Andréa Dainef Le mannequin à la Munch © Andréa Dainef

Nous sommes ensuite baignés dans un moment de pure poésie gestuelle car sans parole, lorsque Sophie Warnant prend dans ces bras un mannequin de plâtre, aux yeux écarquillés d’effroi et à la bouche ouverte évoquant « Le Cri » d’Edward Munch, et lui fait exécuter, avec en arrière-fond la musique d’une fanfare, une chorégraphie bouleversante dans une lenteur infinie où la douceur et le désespoir se rejoignent et nous arrachent des larmes d’émotion.

 

Enfin le dernier tableau est d’une puissance extraordinaire : Sophie Warnant se met totalement à nu, et avec un voile blanc dans la main, évocation de ces patients qui errent parfois nus dans les couloirs des hôpitaux psychiatriques traînant un drap, nous expose une longue déclaration : « Ces personnes que nous vous avons présentées sont des personnes réelles, qui vivent dans des lieux, dans des institutions où on les laisse vivre, s’exprimer. Mais d’autres, dans d’autres lieux, vivent et meurent parfois dans des conditions insupportables ».

Suit alors une longue litanie de noms tout autant réels, d’autres personnes, dans de toute autre institutions, qui « vivent » enfermés, nus dans des cellules d’isolement, dans des espaces clos et étroits pendant des semaines, des mois, voire des années, et … parfois y meurent !

Sophie Warnant se couvre alors la tête avec un bas, clôt sa bouche avec une pâte et se lance dans une longue chorégraphie sur une « Pathétique » admirablement exécutée au piano  par Romain Vaillant.

Et lorsque le noir tombe, on reste sans voix ! Les applaudissements éclatent alors, de nombreux rappels viennent exprimer l’émotion qui serre encore les gorges des spectateurs.

Il m’a fallu alors monter sur scène pour lancer ce débat avec le public, mettre des mots sur ce à quoi nous venions d’assister, trouver les paroles pour atténuer le bouleversement que cette performance suscite en chacun…Pas simple du tout…

Les débats à l’issue de chacune des représentations ont été très riches, parfois passionnés. « La psychiatrie, ce n’est pas que ça ! » exprimé par une spectatrice, visiblement très dérangée par le spectacle, choquée que l’on expose des patients aussi régressés. Une autre spectatrice lui répond en citant Constantin Stanislavski « C’est toujours le pire qu’il faut choisir dans une situation théâtrale ! ».

Un autre, « Mais c’est plus comme ça actuellement dans les hôpitaux, c’est pas possible ! – Mais bien sûr que oui, c’est comme cela actuellement », ai-je répondu en faisant référence au rapport d’Evelyne Hazan, Contrôleure Générale des lieux de privation de liberté, paru en mai 2016[5].

J’avais moi-même été gêné lorsque j’avais vu la captation vidéo du spectacle en mars 2015. Pourquoi présenter tant de personnages régressés, tant de scènes si lentes et si longues ? Mais c’est lors de la deuxième représentation à Gentilly que j’ai saisi l’importance justement de présenter ces personnes-là : la longueur de certaines scènes, la lenteur, permettent de vivre, d’éprouver ce temps infini et lent dans lequel baignent les institutions psychiatriques et les êtres qui les peuplent. 

Quant à ces personnes, ne s’agit-il pas pour Sophie Warnant et Romain Vaillant de nous faire rencontrer l’humanité profonde, une certaine poésie même, chez ces êtres, sans tomber dans une esthétisation bien confortable de la folie ; témoigner  que même lourdement invalidées, elles sont humaines et viennent nous toucher. Même dans la folie « la plus loin » de nous, l’humain résiste.

Et de projeter sur le mur de la scène, à un moment du spectacle, ces deux citations majeures dont le Collectif des 39 a fait siennes depuis décembre 2008 : 

-       « Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’Homme même qui disparaît » de François Tosquelles,

-       « On mesure le degré d’une civilisation d’une société à la façon dont elle traite ses fous ! » de Lucien Bonnafé.

Enfin au delà du message, du plaidoyer pour faire hospitalité à ces personnes, il faut absolument souligner le travail corporel fantastique réalisé, l’incarnation si juste des personnages, sans aucun excès ou théâtralisation ostentatoire, la mise en scène parfois joyeuse et surprenante, ainsi que des trouvailles musicales qui viennent accompagner la plupart des scènes.

Cette performance, ce spectacle, est à lui seul bien plus fort, bien plus percutant, que cent discours militants, communiqués, slogans ou déclarations les plus lyriques ou indignées…

Désormais il faut tout faire pour que ce spectacle puisse être accueilli par d’autres scènes françaises…au risque de choquer, de déranger, « au risque de cette liberté ! ».

 


[1] « Exploration des oubliettes» L. Bonnafé citant Sigmund Freud « N’oubliez pas l’oubli » et Primo Lévi « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir ». Vie Sociale et Traitement. N°67 Juill. 2000. http://www.cemea.asso.fr/spip.php?article2939

[2] L'Homme cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les Chambres à gaz, Patrick Tort et Lucien Bonnafé. Ed. Syllepse. Collection « Mauvais Temps ». Déc. 1992

[3]En 1935, il publie L'Homme, cet inconnu. Estimant que « la sélection naturelle n'a pas joué son rôle depuis longtemps » et que « beaucoup d'individus inférieurs ont été conservés grâce aux efforts de l'hygiène et de la médecine »9, il affirme que l'eugénisme est indispensable pour la perpétuation d'une élite possédant une connaissance globale de l'homme. Bruno Megret le citera comme le « premier Français vraiment écologiste »,

selon certains auteurs. (Amnistia.net, L'affaire Alexis Carrel, un Prix Nobel précurseur des chambres à gaz par Didier Daeninckx,  La folie au naturel, Paris, L'Harmattan, 2005, Jacques Chazaud et Lucien Bonnafé).

[4] Pétition pour un mémorial pour les fous morts pendant la guerre https://www.change.org/p/pour-un-mémorial-en-hommage-aux-personnes-handicapées-victimes-du-régime-nazi-et-de-vichy.

Le Président de la République vient de leur rendre hommage, le 12 décembre 2016, sur l’Esplanade des Droits de l’Homme à Paris.

[5] Mes articles dans Médiapart : le 8 novembre 2016 : « Contention: que s’est-il passé pour que nous en soyons arrivés là? » https://blogs.mediapart.fr/edition/contes-de-la-folie-ordinaire/article/081116/contention-que-s-est-il-passe-pour-que-nous-en-soyons-arrives-la

le 7 avril 2016 : « En psychiatrie, la deshumanisation à l’œuvre »

https://blogs.mediapart.fr/edition/contes-de-la-folie-ordinaire/article/070416/en-psychiatrie-la-deshumanisation-l-oeuvre

 

 

 

 

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