Un conte pandémique et subversif d’Ascanio Celestini

« Il était une fois un petit pays. Un jour le petit pays fut frappé d’une grande épidémie ». Dans ce conte politique corrosif et brillant, de tonalité anarchiste, tiré de son merveilleux recueil « Discours à la nation », l’Italien Ascanio Celestini nous montrait déjà comment stopper la contagion : « La cause de l’épidémie, c’est vous, messieurs les présidents... »

« Il était une fois un petit pays.
Un jour le petit pays fut frappé d’une grande épidémie. 

On informa sur-le-champ le petit président du conseil,
Qui à son tour informa les petits présidents émérites,
Qui en informèrent les petits présidents
Des conseils régionaux, généraux,
Municipaux, de quartier et de copropriété,
Qui en avisèrent
Tout le conseil d’administration des présidents,
Et les hiérarchies présidentielles des présidents de toute présidence,

Dans tous les coins du pays.
Tous ces gens en qualité de président présidaient,
Mais ils n’avaient pas d’autres talents,
Et contre l’épidémie ils ne savaient que faire.

Ils appelèrent le président de la Congrégation des Hommes de Science
Qui dit : « Il est évident, chers collègues présidents,
Que l’épidémie est causée par quelque charogne contagieuse.
Un cadavre qui contamine notre pays ».

Comment pouvait-on dire une bêtise pareille ? (…)
Le président des hommes de sciences se trompait certainement,
Et la cause de l’épidémie devait être cherchée ailleurs.

On appela le président de la Congrégation
Des Libres Citoyens contre les Minorités raciales.
« L’épidémie, dit-il, est une conséquence de la multiracialité
Les immigrés apportent des maladies incurables et inconnues.
Brûlons nègres et Roumains et nous stopperons l’épidémie ».

On dressa de hautes piles de bois,
Et on y conduisit les immigrés.
Le feu dura des jours (…) Pourtant, la contagion persista.
« Peut-être bien qu’il s’agit d’une charogne en putréfaction (…)
Mais il est où, ce cadavre ? »

On appela le président de la congrégation
Des Libres Citoyens contre les Minorités religieuses et sexuelles.
« L’épidémie, dit-il, est le résultat de comportements déviants.
Brûlons pédés et putains, et nous stopperons l’épidémie ».

On dressa de hautes piles de bois (…)
Le feu dura des jours (…) Pourtant, la contagion persista.
(…) Peu à peu on convoqua tout le monde.

On vit arriver les présidents de la congrégation contre les minorités politiques et sociales,
Ceux de la Congrégation de la Corruption simple et complexe,
Les présidents de la Congrégation des Mafias Unies,
Les présidents de la Congrégation de la Désinformation,
Du Mensonge Délibéré et de l’Huile jetée sur le feu,
Et aussi tous les petits présidents des congrégations mineures.
Mais la contagion s’amplifiait,
Et la population était maintenant décimée par l’épidémie.

La masse des présidents
Venus de tous les coins du petit pays
Encombrait toute la place.
L’un après l’autre ils furent tous reçus.

 Un jour un homme arriva, une bêche sur l’épaule,
Attendant humblement en silence que son tour arrive (…)
« Et toi, tu présides quelle congrégation ? » (…)
« Moi, je ne suis pas président, répondit-il, je suis le croque-mort, mais je sais comment stopper la contagion.
La cause de l’épidémie, c’est vous, messieurs les présidents,
Vous êtes morts et vous ne vous en êtes pas rendus compte ».

 Il enterra le président du conseil,
Le président de la république et les présidents émérites,
Les présidents des conseils régionaux, généraux et municipaux,
Tout le conseil d’administration des présidents
Et les hiérarchies présidentielles de présidents de toute présidence
Jusqu’au tout dernier président

Dans le dernier recoin du petit pays.
Alors seulement, la contagion fut stoppée. 
»

L’Italien Ascanio Celestini, né en 1972, est l’un de nos plus grands auteurs (et acteurs) contemporains. Dans Discours à la Nation, il brosse, le long de quelques dizaines de récit monologué, le portrait décapant d’une société consumériste laissant des individus isolés en proie à la folie.

Jeune femme rêvant de dégommer les porcs qui la tripotent dans le métro à coups de pelle, révolutionnaire bloqué dans la file d’attente des jeteurs de bombe, clochard déguisé en Fantomiald en train de faire la queue au supermarché…

On imagine facilement les récits qu’il écrirait –qu’il est actuellement en train d’écrire ?- sur une galerie de personnages soumis au confinement…

A lire à haute voix, seul ou en groupe. Rire, frémir, pleurer, réfléchir, et laisser reposer quelques jours dans votre tête. Résultat : la révolution. Dans la plus pure tradition de l’agit’prop’ développée par Berthold Brecht et Dario Fo.

Les toujours excellentes éditions Noir sur Blanc ont publié en français les textes suivants :  La Lutte des classes, traduit par Christophe Mileschi ; Discours à la nation donc, traduit par Christophe Mileschi, et Je me suis levé et j’ai parlé, traduit par Christophe Mileschi. A lire d’urgence. Un récit de guerre bien frappé, traduit par Dominique Vittoz, est également superbe.

Discours à la Nation est sans doute de l’un de mes livres préférés, et l’un de mes plus grandes claques littéraires de ces dernières années (avec, toujours Italien et toujours aux éditions Noir sur blanc, décidemment, Giosuè Calaciura, dont je conseille la double-lecture –les deux romans sont publiés tête-bêche, ce qui n’est pas ordinaire-, Urbi et orbi et Malacarne. Traduction de Lise Chapuis).

Ne surtout pas commander ça sur Amazon, bien sûr.

M.D.

PS : j'avais déjà partagé ce texte à la fin de ce papier de Noël 2019. Comme quoi, parfois...

 

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