Nous, les murs

A-t-on déjà remarqué qu’entre les sociétés d’individus constituées par l’Histoire, les murs migrent exactement à la façon du mot «nous»? Raison de plus, nous dit le poète de «La Migration des murs», James Noël, pour se souvenir en dernier ressort de la puissance d’inclusion des murs, car ils en ont une : «nous, les murs», toi et moi qui ne sommes pas eux nous retournerons les murs contre ceux qui nous excluent.

Quand James Noël a entrepris d’écrire en 2012 son poème La Migration des murs, il avait eu l’idée d’en réaliser une première façon sous la forme d’un livre objet qu’il nous avait transmis et dont nous avions fait la matière d’un billet de blog. Aujourd’hui, c’est l’édition définitive de son poème qui paraît aux éditions Galaade. Entretemps, comme il le dit lui-même, « les murs ont prospéré » de par le monde, envahissant toutes les sphères, « mêmes intimes ».

Interrogé à ce propos à Paris lors d’une lecture publique avec son complice Arthur H., James Noël nous a confié ne pas s’expliquer la survenance de cette image sensible de poète, comme échappée de ses pensées au regard de l’état du monde – la « migration des murs ». Bien sûr, après coup, il a mesuré combien sa fugacité d’image a trouvé à se pérenniser, à amasser dans sa traîne une cohorte de migrants, de réfugiés. C’est que cette image a deux faces : d’un côté, les exilés de l’intérieur de pays dont le tissu social menace de s’effondrer, ou qui ont dû faire le deuil – à l’image des Haïtiens eux-mêmes – d’un semblant de société civile ; de l’autre, ceux de l’extérieur contraints à l’exil forcé et qui fuient à la face du monde. Dans les deux cas, le crime est le même car il est commis envers l’espace de toute vie : espace intérieur, constitutif des vies, espace extérieur qui ne l’est pas moins quand est dénié par les sociétés « organisées » à tout autre le droit à l’existence : c’est toujours l’histoire de ce que l’on ne veut pas voir et c’est « pour l’exemple » l’Histoire des Haïtiens poussés à l’exténuement par l’isolement dans leur île.

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C’est entre ces deux espaces – intérieur et extérieur – quand ils ne parviennent pas à libérer un temps pour la vie, pour les vies, que les murs migrent, nous dit le poète. Et a-t-on déjà remarqué qu’entre les sociétés d’individus constituées par l’Histoire, les murs migrent exactement à la façon du mot « nous », cette pluralité indéfinie d’individus à laquelle chacun s’assigne ou est assigné ? Ils migrent entre ceux qui sont du bon côté des murs et ceux qu’ils excluent, tant à l’intérieur même des sociétés qu’entre les sociétés qui s’opposent entre elles.

Car que sont les murs pour « nous » ? Il y a ceux « inclusifs » entre lesquels on se sent protégés (« à l’intérieur de nos murs », comme on « habite intra-muros ») et il y a ceux « exclusifs » contre lesquels on se frappe toujours la tête : ceux de l’enfermement « entre quatre murs ». Les plus éloquents sont ceux qui limitent l’espace public, « qui ont des oreilles », et parfois « qui ont la parole » à la faveur d’inscriptions, comme le dit avec ses mots James Noël :

Il était une fois une affiche, disons
une vérité déchirée – Non, c’est une
parole, une parabole tombée au pied
des murs

Et il y a bien sûr les murs que l’on élève et que l’on menace d’élever en règlement de tout différend historique ; d’autres sont plus « symboliques », barbelés de droit « communautaire » qui n’en demeurent pas moins de puissants marqueurs d’exclusion.

Raison de plus, suggère le poète, pour se souvenir de la puissance d’inclusion des murs, car ils en ont une, à la manière du mot « nous » : « nous, les murs », toi et moi qui ne sommes pas eux nous retournerons les murs contre ceux qui nous excluent. Nous mettrons les murs de notre côté.

Maison des Passagers des vents ravagée par l'ouragan Matthew le 4 octobre 2016 à Port-Salut © Pascale Monnin Maison des Passagers des vents ravagée par l'ouragan Matthew le 4 octobre 2016 à Port-Salut © Pascale Monnin

Il est significatif que ce message nous parvienne d’un pays qui paraît buter continuellement (mais l’Histoire est longue) sur son devenir. Ces jours-ci encore, Pascale Monnin postait sur son Facebook des photographies de la maison d’accueil où l’association Passagers des vents, qu’elle codirige avec James Noël, accueille des artistes amis des quatre coins du monde. Elle a été soufflée par l’ouragan Matthew qui s’est abattu début octobre sur Haïti.

Viendra un jour un peuple de
maçons de dernière heure, qui
se retournera d’un seul bond, en
reptilien boomerang contre les
murs  Un peuple de maçons, comme
nouvelle cheville ouvrière de la
destruction des murs

Maison des Passagers des vents ravagée par l'ouragan Matthew le 4 octobre 2016 à Port-Salut © Pascale Monnin Maison des Passagers des vents ravagée par l'ouragan Matthew le 4 octobre 2016 à Port-Salut © Pascale Monnin

On peut lire ici d’autres extraits du poème de James Noël.

Pour rappel, ces dossiers constitués par James Noël sur Haïti et ses écrivains, ici.

La Migration des murs, James Noël, Galaade, coll. « Auteur de vue », 138 p., 14€.

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