Deux grèves pour le prix d'une

Quel rapport peut-il y avoir entre une manifestation pour la revalorisation des salaires de la fonction publique et une autre contre la réforme du collège? En apparence aucun. Mais en démêlant les fils du mécontentement à l'éducation nationale, force est de constater que ces deux extrémités sont faites d'une seule et même pelote. Les deux cortèges se réuniront d'ailleurs en cours de manifestation.

Pour expliciter le lien entre ces deux motifs de mécontentement, il faut remonter aux promesses du candidat Hollande, à la priorité donnée à l'éducation et à son corolaire : la refondation de l'école par Vincent Peillon.

Si le désir louable de réformer était alors partagé par tous, c'est autour des moyens mis en œuvre pour y parvenir que les divergences ont vu le jour.

A ce titre, il est une réforme dont on parle peu (ici) et qui pourtant rassemble plus qu'elle ne divise : c'est celle concernant l'éducation prioritaire. Évidemment, au moment de choisir les établissements concernés, les exclus et les non-élus se sont manifestés (voir ici). Mais ce mouvement de protestation n'était-il pas déjà une preuve d'adhésion au projet? Les malheureux éconduits voulaient en être, ce qui est tout de même assez rare à l'éducation nationale, avouons-le. Ces derniers savaient qu'avec le classement en éducation prioritaire leurs élèves bénéficieraient de moyens supplémentaires, promesses de meilleures conditions d'enseignement.

Depuis la mise en place de cette réforme de l'éducation prioritaire, d'abord pour un petit nombre d'établissements préfigurateurs en 2014 puis dans tous les autres Réseaux d'Education Prioritaire renforcée (les REP+) depuis septembre 2015, les enseignants se réunissent régulièrement afin de se concerter. Les conditions de ces concertations varient grandement d'un établissement à l'autre. En Seine-Saint-Denis, où le contexte reste très dégradé plus d'un an après les 9 promesses de la ministre (voir ici l'appel des parents d'élèves d'Aubervilliers), une délégation syndicale a d'ailleurs été reçue jeudi 21 janvier par la direction académique. Elle venait protester contre les disparités d'application de la mesure dans les collèges REP+. Certains principaux se montrent en effet assez directifs et autoritaires pendant que d'autres font fonctionner très correctement le dispositif. Lorsque ces heures sont bien utilisées, elles permettent aux enseignants de coordonner leurs actions et de fluidifier la communication entre les très nombreux adultes que compte un collège. Ce haut niveau d'information collective crée les conditions d'une meilleure prise en charge des élèves et d'une meilleure écoute des parents. Elle permet ainsi d'aplanir les incompréhensions et de pacifier les rapports au sein de toute la communauté scolaire (voir ici).

Ce temps de concertation était une demande des enseignants eux-mêmes. Ils ont en outre vu leur temps de cours face aux élèves réduit d'1h30 hebdomadaire pour compenser en partie ces moments de réunions. Une revalorisation substancielle de la prime liée à l'enseignement en éducation prioritaire a aussi été consentie (200 euros/mois pour les REP+ et 150 pour les REP).

Parallèlement, les seuils d'élèves n'ont pas augmenté (même si tout le monde sait qu'il serait essentiel qu'ils baissent) et les moyens maintenus ont permis de poursuivre le travail en groupes à effectifs réduits.

Cette logique du donnant donnant a rendu possible le gagnant gagnant. Le ministère a voulu mettre en place de nouvelles pratiques, il a financé la possibilité de ce changement, il en récolte les fruits avec une réforme acceptée par les éducateurs prioritaires.

Cette relative réussite dans l'éducation prioritaire interroge, au moment où la réforme du collège subit exactement le sort inverse.

En effet, le ministère tente d'imposer des évolutions majeures dans les pratiques professionnelles (co-intervention, inter disciplinarité, accompagnement personnalisé...) mais cette fois-ci sans rémunérer concrètement le surcroit d'investissement que cela implique pour tous les enseignants

Lors des formations organisées ces dernières semaines pour expliquer le collège 2016 aux enseignants, la question récurrente et incontournable était bien celle des conditions de la concertation. Construire des progressions communes, croiser les programmes, mener des projets interdisciplinaires (EPI), prendre en charge collectivement l'accompagnement personnalisé (AP) d'une classe avec des collègues d'autres matières...tout ceci implique des moments d'échanges entre collègues. Or, rien n'est prévu dans la réforme pour permettre concrètement aux enseignants de se réunir et de discuter collectivement (voir ici le billet de Claude Garcia). On compte sur la bonne volonté et le bénévolat de ces derniers pour mener à bien ces tâches nouvelles, qui représentent pourtant, si elles sont menées correctement, un travail important. Étendre le principe d'une concertation non plus seulement aux établissements de l'éducation prioritaire mais bien à tous les collèges de France serait pourtant indispensable et pas simplement pour faire passer la réforme. Prôner une nouvelle façon d'enseigner sans se donner les moyens de la rendre possible revient à acheter une voiture sans accepter de payer le carburant qui la ferait avancer.

 

Ainsi, après 6 ans de gel des salaires, demander aux enseignants de travailler plus pour gagner moins est une stratégie doublement vouée à l'échec.

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