Pour un débat alternatif

Le 2 novembre, j'avais publié un texte sur mon blog de Mediapart (intitulé : "identités politiques"...). Il proposait un renversement : débattre, non pas de l'identité nationale, mais de la politique d'identité nationale. De la même manière, il faut retourner la perspective : le problème, ce n'est pas l'immigration, mais la politique d'immigration. Depuis, l'appel du 4 décembre nous permet de passer à l'action. Je republie néanmoins ce billet, qui me paraît s'inscrire dans la même logique critique.
Le 2 novembre, j'avais publié un texte sur mon blog de Mediapart (intitulé : "identités politiques"...). Il proposait un renversement : débattre, non pas de l'identité nationale, mais de la politique d'identité nationale. De la même manière, il faut retourner la perspective : le problème, ce n'est pas l'immigration, mais la politique d'immigration. Depuis, l'appel du 4 décembre nous permet de passer à l'action. Je republie néanmoins ce billet, qui me paraît s'inscrire dans la même logique critique.

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Le débat est lancé. Non pas pour ou contre l’identité nationale (quel sens une telle alternative aurait-elle ?), mais pour ou contre le fait d’en débattre. La gauche se divise, et le piège mis en place hier par Nicolas Sarkozy, et aujourd’hui par Éric Besson, se referme sur elle. Comment ne pas y tomber ? En restant muet, disent certains. « Cela ne vous regarde pas », dit ainsi fort justement Mathieu Potte-Bonneville. Toutefois, n’est-ce pas du même coup abandonner le terrain de la discussion publique à l’adversaire ? D’où une option différente : et si l’on proposait une alternative… alternative ? Non pas : faut-il débattre de l’identité nationale, ou non ? Mais plutôt : faut-il débattre de l’identité nationale, ou de la politique d’identité nationale ? L’objet de ce second débat, ce ne serait pas tant de dénoncer une intention électoraliste évidente (« politicienne ») que de prendre pour objet la politique d’un ministère.

 

La distinction se comprendra aisément si l’on considère deux sondages récents, que présentent deux articles du Parisien. Le premier, publié le 29 octobre, rapporte que « 64% des Français estiment que l’objectif principal du gouvernement avec le débat sur l’identité nationale correspond ‘avant tout’ à une ‘volonté de mobiliser les électeurs de droite en vue des élections régionales’, selon un sondage BVA pour Canal +. » Le second, publié le 31 octobre, présente « un sondage (CSA / Le Parisien/Aujourd’hui en France) sur les Français et le thème de l’identité nationale. 60 % des personnes interrogées pensent que ‘c’est une bonne chose’ que l’identité nationale devienne un thème de débat dans la société française. » Comment penser ensemble ces deux enquêtes ?

 

Reste qu’on semble arriver à des conclusions bien différentes. Selon l’article du 29 octobre, parmi les enquêtés, « seuls 23% sont pour ‘l’obligation pour les jeunes Français de chanter la Marseillaise au moins une fois par an’. » BVA le résume plus brutalement sur son site : « l’accueil est très contrasté entre un contrat d’intégration qui séduit, et une Marseillaise qui fait un flop. » Or à en croire la une du Parisien le 31 octobre, les Français pensent à « 77% que l’hymne national est sacré ». Au pays de la laïcité, la Marseillaise serait tout compte fait la Bible de la nation. Comment comprendre l’inversion du pourcentage ?

 

D’abord, pour arriver à 77%, il faut additionner les 50% pour qui la Marseillaise est « un élément très important », et les 27% qui répondent seulement « assez important ». Mais surtout, la question diffère : c’est « l’obligation pour les jeunes Français de chanter la Marseillaise au moins une fois par an » qui fait « un flop », tandis que c’est « pour l’identité de la France » que la Marseillaise est jugée un élément « très » ou « assez » importante par plus des trois quarts des sondés. La contradiction apparente (les Français seraient contre les 27 et 28 octobre, puis les Français seraient pour les 28 et 29 octobre) se résout donc aisément si l’on considère que le premier sondage porte sur la politique d’identité nationale, et le second surtout sur l’identité nationale.

 

Un autre élément le confirme : alors que dans le sondage CSA seulement 31% des personnes interrogées jugent « l’accueil d’immigrés » « très important pour l’identité de la France » (à quoi on peut il est vrai ajouter les 42% pour qui c’est « assez important »), dans le sondage BVA, parmi les « pistes lancées par Éric Besson », c’est à « l’instauration d’un contrat d’intégration » que 62% étaient favorables. On notera au passage que les sondeurs répercutent l’ignorance du ministère, dont le communiqué du 26 octobre proposait « la mise en place d’un contrat d’intégration républicaine pour les étrangers entrant et séjournant sur notre territoire » : c’était oublier que la signature d’un Contrat d’accueil et d’intégration est obligatoire pour tous les étrangers qui souhaitent résider en France depuis le 1er janvier 2007…

 

Le point sur lequel convergent cependant les deux sondages, c’est la langue française. Pour CSA, 80% la jugent « très importante » (ce ne sont donc pas tant « le drapeau et la Marseillaise » que « les Français plébiscitent », contrairement au titre du Parisien, que leur langue – conformément d’ailleurs à la Constitution, dont l’article 2 stipule que « la langue de la République est le français »). De même, si le contrat d’intégration obtient le plus fort soutien dans l’enquête BVA, c’est sans doute en raison de sa définition, qui porte sur la « pratique du français » et les « connaissances des valeurs de la République. »

 

S’il faut accorder du crédit au sondage, la leçon est d’ailleurs intéressante. En effet, la maîtrise de la langue fait désormais partie des conditions préalables au regroupement familial ; autrement dit, il faut déjà parler français pour avoir le droit de rejoindre en France son conjoint immigré. La question soumise aux personnes interrogées révèle une logique toute différente : ce contrat « demandant aux immigrants d’améliorer leur pratique du français » pose une condition non a priori, mais a posteriori. Autrement dit, non pas : pour venir en France, il faut être intégré ; mais : une fois en France, il faut s’intégrer. Soit deux conceptions de la nation : la première est condamnée à être fermée, faute de pouvoir intégrer, tandis que la seconde est ouverte, en pariant sur sa capacité d’intégration.

 

On voit aussi, de nouveau, la différence entre l’identité nationale (la langue française est un élément d’intégration important) et la politique de l’identité nationale (la langue française est un instrument pour freiner l’immigration familiale). On aurait donc tout intérêt à faire fonctionner dans le débat cette distinction de manière systématique – voire à l’appliquer au-delà : c’est ainsi qu’il conviendrait, de la même manière, dans le débat public, de parler autrement de la question immigrée. On verrait mieux ainsi que le problème aujourd’hui, ce n’est pas tant l’immigration que la politique d’immigration.

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