Ces métaphores européennes qui musèlent le débat (3/3) Emmanuel est pris au piège

Dans sa lettre aux Européens, Emmanuel Macron répète 5 fois le mot “piège”, qui cristallise une métaphore pour une situation insidieuse et contraignante. En écho au discours nationaliste sur l’emprisonnement des peuples qui serait opéré par l’Union européenne, Macron active un rapport de force dont les rôles sont renversés : l’UE est l’otage de la vague nationaliste, et non le contraire.

Nous avons vu dans les billets précédents comment dans le débat électoral on dit sans dire. Dans ce billet, divisé en trois parties (lire la première et la deuxième), nous montrons comment dans ce débat on arrive à (ne pas) dire en disant autre chose. Les métaphores dont foisonnent les discours des politiques ont pour effet de détourner le débat électoral du vrai enjeu de la campagne, c’est-à-dire la présentation d’un projet politique pour l’Union Européenne. 

Dans sa lettre aux Européens, Emmanuel Macron répète 5 fois le mot “piège”, un mot qui cristallise une métaphore pour une « situation insidieuse et contraignante ». Or, dans l’emploi de cette métaphore conventionnelle, différents aspects de nos connaissances sur le “piège” sont interpellés et ces aspects interagissent indépendamment avec d’autres cadres sémantiques couvrant une bonne partie de la lettre.

« Le piège n’est pas l’appartenance à l’Union européenne ; ce sont le mensonge et l’irresponsabilité qui peuvent la détruire »

En général, nous pouvons interpréter la métaphore du “piège” comme un écho au discours nationaliste sur la soumission et l’emprisonnement des peuples et des nations qui seraient opérés par l’Union européenne, geôlier impitoyable. Macron active en effet un scénario comparable à celui de la “prison”, dans la mesure où un rapport de force se profile entre deux participants, dont les rôles sont renversés par rapport à la narration de Le Pen : l’Union européenne est l’otage de la vague nationaliste, et non pas le contraire. La construction discursive de cette interprétation de la réalité se fait toutefois sur un mode implicite, que nous essayons de comprendre ici.

Dans la représentation mentale du concept “piège”, ce qui est le plus saillant, c’est la composante sémantique de la ruse et de la tromperie qui vient spécifier celui, plus générique, de “cage”. Dans le système des correspondances analogiques qui mènent du sens littéral « dispositif qui sert à attirer les animaux en vue de la capture » au sens figuré de « artifice dont on se sert pour tromper quelqu’un et parvenir à ses fins, pour mettre quelqu’un dans une situation sans issue », la dimension de la fourberie s’impose avant même celle de l’effet de la prise au piège, à savoir le fait d’être coincé.

En effets, dans le même bout de texte, le cadre du “mensonge” est activé et permet de profiler les nationalistes comme les responsables du piège et de connoter leurs activités en termes de supercherie, à travers une série d’inférences à partir de notre connaissance linguistique et extra-linguistique, dans un processus d’intégration conceptuelle des diverses sources d’information. À partir des passages suivants, nous pouvons reconstruire ce processus. 

« Le piège n’est pas l’appartenance à l’Union européenne ; ce sont le mensonge et l’irresponsabilité qui peuvent la détruire »

« Le repli nationaliste ne propose rien ; c’est un rejet sans projet. Et ce piège menace toute l’Europe : les exploiteurs de colère, soutenus par les fausses informations, promettent tout et son contraire »

« Face à ces manipulations, nous devons tenir debout. »

Comme nous l’avons vu dans un précédent billetMacron présuppose qu’il y a un piège, c’est-à-dire le tient pour acquis dans le savoir partagé avec les lecteurs, sans que cette information puisse être discutée. Le lecteur, pour s’assurer de l’informativité de la phrase, comprend que l’expression n’est pas à interpréter dans son sens littéral donc il part à la recherche des objets du monde qui peuvent être mis dans une relation de similarité avec le piège.

Le discours fournit une première “fonction d’identité” : piège = mensonge. Or, nous savons, premièrement que le mensonge est un comportement humain, deuxièmement qu’il doit donc y avoir un groupe/une personne qui adopte ce comportement, et enfin que ce comportement est tellement évident que sa mention suffit à identifier le groupe/la personne qui l’adopte typiquement.

À travers des glissements associatifs successifs, schématisés ci-dessous, les nationalistes sont profilés comme les responsables de l’impasse, sur la base de leur habitude à la spéculation et au mensonge et de leur complicité dans la diffusion des fausses nouvelles. Observez que les équations métaphorique nationalistes = piège et métonymique nationalistes = mensonge sont introduites dans le discours non pas explicitement, mais par la propriété transitive.

piège = mensonge 

nationalistes = rejet

piège = rejet

nationalistes = piège

nationalistes = mensonge

macron-couverture

Ensuite, toujours en nous laissant guider par les propriétés du concept “piège”, un deuxième centre d’intérêt de cette lettre se décèle.

Nous avons déjà remarqué que la conséquence de l’action d’attraper quelqu’un au piège est le blocage physique auquel le sujet est contraint et l’impossibilité d’en sortir. Le transfert métaphorique de ces conditions vers l’objet du discours, à savoir l’Europe de nos jours, met en lumière l’absence de toute proposition d’action et l’incapacité, de la part des participants au débat public, de trouver des solutions efficaces pour échapper à une situation critique (« la crise de l’Europe »).

Nous pouvons ainsi faire converger dans un cadre conceptuel “impasse” des représentations du monde activées dans le discours, qui partagent le trait sémantique de “immobilité”, tout en le spécifiant dans des directions légèrement différentes.

D’abord, ce sont les nationalistes connotés comme incapables de porter une action positive pour l’Europe (« les nationalistes sans solution »). Des expressions comme « le repli nationaliste », « un rejet sans projet » rentrent aussi dans le cadre de l’impasse, mais profilent un type de comportement infructueux dans la résolution de l’impasse, mis en place par les nationalistes : le “repli” et le “rejet” ont en commun le pas en arrière, la fermeture vers l’extérieur et l’immobilité. D’ailleurs, Macron semble dire que la libération du piège ne peut pas venir du côté de ceux qui l’ont produit.

Toutefois, il reconnaît que l’ “immobilité” de « l’Europe, qui n’a pas su répondre aux besoins de protection des peuples face aux grands chocs du monde contemporain » est la clé du climat politique de nos jours : « ceux qui ne voudrait rien changer » sont aussi dangereux que les nationalistes dans l’optique de Macron, qui recourt encore à la métaphore du “piège” dans le deuxième paragraphe de sa lettre, en activant plus explicitement la dimension d’ “impasse” corrélée : « il y l’autre piège, celle du statu quo et de la résignation ».

Le paragraphe de clôture est une variation sur le même thème (« l’impasse du Brexit », « sortons de ce piège »), avec une construction proprement métaphorique qui associe l’incapacité/manque de volonté d’apporter des changements au “sommeil” et à la “sorcellerie” (« Nous ne pouvons pas être les somnambules d’une Europe amollie », « Nous ne pouvons pas rester dans la routine et l’incantation »).

Dans l’engourdissement d’un somnambule, des mouvements aveugles, sans but, dangereux même, sont accomplis, nous le savons. Cela nous permet de mieux profiler l’immobilité dans cette lettre : plus qu’absence totale d’action, il s’agit d’un manque d’action adéquat, d’une répétition insensée des mêmes politiques, des mêmes stratégies, désormais à un point mort.

La question qui se pose alors est : comment réagir à l’ “impasse” ?

La réponse se construit aussi sur un ton métaphorique et, comme cela a été le cas jusque-là, nous n’avons pas qu’une seule correspondance analogique. Plutôt, nous pouvons imaginer une organisation sous forme de réseau de l’espace du discours où le concept ad hoc “Europe selon Macron” se crée, grâce à une série d’associations mentales activées par ses mots.

Macron plaide en faveur d’une “Renaissance” européenne. Le scénario historique de la Renaissance sert à actualiser dans la pensée du lecteur une représentation du futur de l’Europe, dans la mesure où sa mention active une série d’attributs désormais conventionnels facilement transférables : “Renaissance” évoque une période de renouveau, prospérité, de liberté, d’ouverture d’esprit, de rayonnement culturel à l’échelle européenne. L’étiquette “Renaissance” (en majuscule) est à son tour métaphorique par rapport à des équivalences conceptuelles de base entre l’ “histoire” et les “cycles naturels”, entre les “états” et des “organismes vivants”. L’Europe serait sur le point d’une “renaissance” (en minuscule) lors d’un nouveau printemps, tel qu’il s’était présenté il y a cinq siècles.

Si les transferts possibles à partir du domaine “renaissance” sont multiples, il nous semble que Macron privilégie le réseau d’associations historiques et culturelles. En effet, Marine Le Pen aussi avait parlé de renaissance dans le cadre d’un discours fortement marqué par la métaphore « l’institution est un “organisme vivant” » et par la référence aux moments les plus sombres de l’histoire comme base des comparaisons pour les politiques européennes, responsables de la “mort” du continent.

Au-delà des valeurs de liberté et progrès, de participation citoyenne, de dignité et respect, qui devraient assurer la tenue de l’analogie entre la civilisation de la Renaissance et le post-élections espérée par Macron, il y a un autre élément, peut-être moins évident, mais assez révélateur.

La référence à l’Europe passée présente et future et à l’Union Européenne se fait constamment dans les termes d’un « projet » et d’un « modèle » en vue d’une construction (« nous devons bâtir sur ces piliers une renaissance européenne ») d’un côté, et d’une « exigence », d’un « impératif » de l’autre. “Planification” et “nécessité”.

Il semblerait que Macron fasse appel à un rationalisme humaniste qui est fièrement opposé par les nationalistes. Il suffit de regarder le vocabulaire de Le Pen. La liberté pour elle ? C’est un « dogme », n’en déplaise aux rationalistes. La narration du RN active un espace virtuel où l’argumentation en positif sur l’Europe se fait dans le cadre du non-réel: « ambition », « idée », « rêve », dans une mesure comparable à celle de la planification de Macron.

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