Ma vie brisée

Mon papa de 68 ans est parti. Ce sont les seuls mots que je suis capable de prononcer. Pourquoi nous laisser dans un tel silence ? Pourquoi ne pas parler de nous ? De ce que nous vivons ? De ce que nos êtres aimés vivent ? Monsieur le Président, un simple tweet ne suffit pas. Rendons-leur hommage. Aidez-nous à nous reconstruire. Il faut aussi réparer les vivants.

Ce texte est une réponse à l’appel à témoignages lancé par Mediapart et le Club : « Morts du Covid : faire son deuil en pandémie ». 

Mon papa de 68 ans est parti... Ce sont les seuls mots que je suis capable de prononcer.

Il est parti des suites du covid après avoir passé 2 semaines et demie en réanimation, dans le coma, intubé, sous respirateur artificiel. Il est parti le lendemain de mon anniversaire, celui de ma sœur jumelle, et de notre maman. Cette période de réanimation a été un vrai cauchemar à vivre, chaque seconde notre respiration se coupe.

Je me sentais comme un lion en cage, prisonnière, dans l’attente de nouvelles, qui se faisaient parfois « bonnes tout en étant dans un état grave » et parfois « dégradées ». Nous pouvions être auprès de lui 1 fois par jour, 1 heure maximum, 1 personne dans la chambre.

J’en étais incapable. Je m’en veux, mais tout cela était trop violent pour moi. Ma mère n’a pas eu le droit d'entrer dans l’hôpital voir son mari les deux jours où il était encore conscient. Elle n’a pas eu le droit car elle était elle même covid +, l’hôpital lui a demandé de rester dehors. Les seuls moments où elle aurait pu le rassurer, elle, son pilier, avant qu’on ne le plonge dans un coma profond. C’est donc ma sœur qui était là-bas tous les jours, jusqu’à ce que la semaine d’isolement de ma mère soit finie et qu’elle puisse se rendre auprès de lui, alors endormi profondément, sous respirateur...

Le covid aura raison de tous ses organes, puisque son état s’est fortement dégradé d’un seul coup. Nous aurons le droit de nous rendre sur place, pour un dernier au revoir, avant qu’il ne soit descendu en chambre mortuaire, moment où nous ne le reverrons plus jamais. Nous n’aurons pas le droit d’amener des vêtements afin de l’habiller, pourquoi cela ? Nous ne serons même pas prévenues du moment où le cercueil sera scellé, sans notre présence. Et la, nous rentrons dans une période où, comme des robots, nous devons décider quel cercueil, quelle cérémonie faire, choisir les 30 personnes présentes (en nous comptant dans ce chiffre). Nous ne comprenons pas, nous sommes dans une phase irréelle. Nous ne sommes ni accompagnées, ni aidées, il faut prendre des décisions alors que nous ne comprenons même pas comment mes parents ont pu être contaminés, et pourquoi nous devons maintenant vivre sans le pilier de notre famille, mon papa...

Nous sommes brisées, à jamais.

Le soutien du gouvernement, je le cherche encore. Beaucoup trop de nos co-citoyens refusent cette réalité.

Le traumatisme sera la à vie. Chaque seconde de chaque journée nous rappelle et nous renvoie à ce que nous vivons.

Je ne réalise pas, et je m’écroule.

Nous avons tout fait pour nous protéger. Nous ne côtoyions personne. Je ne voyais même quasiment plus mes parents afin de les préserver. Je n’ai pas embrassé ni pris mes parents dans mes bras depuis début 2020. 

Mon papa a aussi laissé sa maman de 89 ans, dont il s’occupait si bien. Sa maman, qui 2 jours après son départ, a dû être hospitalisée pour insuffisance cardiaque. Nous avons donc du gérer cela en plus de toute cette organisation dans laquelle nous nous trouvions obligés de faire face.

Du soutien psychologique, j’en ai trouvé, heureusement. Une prise en charge financière, je n’y ai pas droit, puisque les psychologues dans le privé ne sont pas pris en charge par la sécurité sociale, ce qui ne fait que rajouter des complications et difficultés à une période déjà bien troublée. Heureusement ma psychologue a été plus que compréhensive sur ce sujet là.. 


Il existe une plateforme d’aide psychologique créée par l’APHP d’Avicennes, qui permet de trouver un vrai soutien et une aide dans le processus de deuil, pour les personnes habitant en Île de France. Ce service et totalement gratuit, merci à eux... 


Mais à quel moment nous, familles, sommes entendues et reconnues ? À quel moment sommes nous aidées ? À quel moment sommes nous soutenues et aidées financièrement ?

Mais le plus important, à quel moment recevons nous des excuses pour le terrible refus de bien vouloir habiller nos disparus, nous laisser du temps. Comprendre, réaliser. À quel moment recevons nous des excuses de la part de l’exécutif pour tous ces manquements, pour ces informations transmises contradictoires, pour ce que nous vivons, résultats de leurs décisions. Aucun médecin n’avait prévenu mon papa, qui était sous immunosuppresseur depuis de nombreuses années, que le covid, s’il l’attrapait risquerait d’être très grave. Immunosuppresseurs = aucune défenses immunitaires. Le covid a donc pu s’attaquer à tous ses organes.

Je pense donc sérieusement porter plainte, afin que chacun prenne la responsabilité de ses actes, de ses manquements.

Nous avons écrit au Président, comme des centaines de familles, sans réponse.

Pourquoi nous laisser dans un tel silence ? Pourquoi ne pas parler de nous ? De ce que nous vivons ? De ce que nos êtres aimés vivent ? Monsieur le Président, ne serait-ce pas temps de vous pencher sur ce sujet ? Nous sommes en première ligne. Un simple tweet ne suffit pas. 

Rendons-leur hommage. Aidez-nous à nous reconstruire, même si cela semble impossible. Il faut aussi réparer les vivants.

Faire face au deuil du covid, est impossible, traumatique.    

Il est temps de faire bouger les choses, il est temps de prendre conscience de ce qu’il faut mettre en place de toute urgence pour nous, victimes.

Attendons nous des drames supplémentaires ?

Attendons nous des conséquences multiples à ces deuils et situations ? Cette solitude face à notre douleur ?

Ma vie est brisée.

Je ne sais pas si j’arriverai un jour à me reconstruire, mais une chose est sûre, je me battrai, pour lui, pour nous.

Du plus profond de mon être, papa, je t’aime et ne fais que commencer mon combat. 

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