Terrorisme: la sidération ne doit pas occulter les causes

Les récents attentats de Bruxelles rappellent l'horreur du massacre de civils, victimes innocentes d'un conflit asymétrique. Ils résultent d'une logique macabre de représailles qui a commencé en Europe, le 11 mars 2004 avec les attentats de Madrid qui firent quelques 200 victimes, suivis le 7 juillet 2005 par ceux de Londres avec 56 morts et par les attaques en France et en Belgique.

Face à l'annonce mortifère des centaines de victimes des attentats perpétrés par Daech en Europe, la première réaction de tout être humain normalement constitué est un sentiment d'horreur ou de sidération suivie d'indignation. Il faut cependant faire un effort de mise en perpective de ces tragédies et tenter de comprendre les raisons de ces massacres pour mieux y faire face.

En Europe, à part le meurtrier conflit bosniaque de 1992 à 1995, la fin de la 2ème guerre mondiale en 1945 a été suivie par une période exceptionnelle de 70 ans de paix pour les principaux belligérants. Les conflits ont cependant perduré sur d'autres "théatres" d'intervention mais nous parvenaient de manière assourdie par la loi journalistique du "mort-kilomètre" qui pose que l'importance d'une information relatant des événements meurtriers se mesure en fonction du nombre de morts et de sa distance par rapport au lecteur, à l'auditeur, au téléspectateur et aujourd'hui à l'internaute.

Le désordre au Proche-Orient provoqué par l'intervention américaine et anglaise de 2003 en Irak sous un prétexte mensonger d'armes de destructions massives et le rôle profondément déstabilisateur des frappes françaises en Lybie en 2011 sont des facteurs incontestables du développement de Daesh, autoproclamé EI (Etat Islamique). Outre les massacres terroristes en  France et en Belgique, il ne faut pas oublier les 227 victimes turques en 2015 et 2016 d'attentats en grande partie imputables à l'EI, les 71 victimes en Tunisie. Quant aux civils Syriens, le macabre décompte dépasse les 150 000 morts [lire ici]. Nul doute que les actions de guerre de l'EI en Syrie leur soient imputables quand bien même le régime d'Assad tienne la première place dans cette épouvantable tuerie.

Les attentats sur le sol européen seraient nés hors sol, perpétrés par des fanatiques musulmans coupés de toute réalité et luttant contre nos valeurs occidentales sans d'autre but que de massacrer des civils. Nés en France et en Belgique, ces terroristes dévoreraient la main qui les a nourri. Cette thèse est instrumentalisée par les partis identitaires et/ou racistes comme le FN , Pegida en Allemagne, Vlaams Belang en Belgique, etc. voire une presse à courte vue. Elle porte les germes de la discorde et de la violence. Nul ne peut affirmer qu'il n'y aurait pas eu d'attentats sans l'existence de conflits entre les puissances occidentales et de prétendus défenseurs de l'islam mais un examen attentif des causes géopolitiques plaide fortement en faveur de l'explication d'un conflit asymétrique, de basse intensité par rapport à une guerre "classique". Pour résumer, l'engagement d'une armée régulière occidentale au Proche-Orient, se voit punie tôt ou tard par des attentats de civils occidentaux par des groupes terroristes, Al-Qaida ou E.I., qui suscitent une forte attention médiatique et sont un moyen de pression important nécessitant peu de moyens. Cette médiatisation même sert la propagande des tueurs en donnant de l'audience aux massacres et à leurs conséquences. Je n'aborde ici pas les raisons politiques, sociales ou psychologiques qui transforment un individu en terroriste, un débat qui mériterait analyses, débats et commentaires. [lire ici dans cette édition]

Trop de services dispersés, mal coordonnés contre le terrorisme

En France, les réponses inapropriées d'un pouvoir surtout précoccupé par la récupération politique et sa propre survie ne sont d'évidence pas à la hauteur de la situation. Nous l'avons exprimé largement dans cette édition à plusieurs reprises. D'autre part, les services de sécurité intérieure et de renseignement sont trop nombreux et mal coordonnés. Leurs effectifs figurent parmi les plus importants d'Europe. Les pouvoirs politiques qui se sont succédés se méfient traditionnellement des services de renseignement, secrets par définition, qui agissent parfois hors du contrôle de l'Etat. Avec pour devise rituelle "Diviser pour mieux régner", l'Etat a ainsi créé de multiples agences, directions et services qui ne partagent pas toujours leurs informations et perdent en efficacité. La liste des services de renseignements français est un véritable inventaire à la Prévert ; outre la DGSE, née de la fusion de la DST et des RG, rêve de FBI à la française, dont les ratés sont manifestes et à peine niés sur nos écrans, il existe une collection invraisemblable de services :

Les mesures d'affichage politique de déchéance de la nationalité et d'inscription de l'état d'urgence dans la Constitution n'occultent pas cette impréparation structurelle des services au conflit asysmétrique actuel qui n'est pas une guerre comme le prétendent Manuel Valls et François Hollande. Dans le dernier billet pour cette édition, nous rappellons sous la plume de Georges que "Nous ne sortirons pas du terrorisme en nous limitant à l'urgence et au seul répressif". DGSE et DGSI elles-mêmes, pas si bêtes, l'expriment aussi à leur manière [lire ici]. Un début ?

 

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