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L'escarbille

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Billet de blog 28 oct. 2016

Ferdinand Buisson adresse un tacle posthume aux apprentis sorciers "laïcistes"

Les pères de la laïcité - qui avaient affronté rugueusement l’Eglise Catholique Apostolique et Romaine- une fois la séparation de l’Eglise et de l’Etat devenue effective, ont prêché l’apaisement des esprits. En 1912, Ferdinand Buisson - cheville ouvrière de la laïcité- s’adressant aux instituteurs, déclarait :

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 Alain Merlet et Jean-Marc Noirot, Le 30/11/2016, http://recolarel.over-blog.com/     écrivaient :

 L’examen des manuels de l'Enseignement moral et civique (EMC)- effectifs à la rentrée 2016- esquissent trois images du concept laïcité - dont deux sont  erronées.

Une première image de la laïcité est constatée chez les éditeurs  Bordas, Hachette et Magnard, elle «  reste proche de l'esprit de la Loi de décembre 1905 ». « Elle associe la neutralité de l'Etat en matière de religion et la liberté de conscience ».

Une deuxième image de la laïcité, est esquissée par Belin et Nathan, qui, elle,«  omet le concept de liberté de conscience, ce qui réduit la laïcité à la simple neutralité de l'Etat envers les croyances ».  En effet, ces deux éditeurs, usant de rhétorique, sans complexe, tronquent la loi de décembre 1905 et font passer  une partie pour le tout,  ce qui est illégal car ajouter ou retrancher un mot revient à dénaturer la loi.

Et, enfin une troisième image de la laïcité impulsée par les éditions Hatier qui, selon Merlet et Noirot «  non seulement exclut la liberté de conscience mais définit la laïcité en termes radicaux : " le principe de la séparation de l'Etat et des religions dans une société. En France, la laïcité exclut les Eglises des domaines politiques et administratifs, et en particulier de l'enseignement public." » Il est écrit, page 361,« Dans les lieux publics, on ne peut pas affirmer sa religion ou ses idées comme on veut, car cela pourrait gêner d'autres personnes. »

Alain Merlet et Jean-Marc Noirot  concluent que « cette définition pointe une laïcité de soupçon, voire de combat envers les religions ». 

Rappelons qu’il s’agit là de manuels scolaires, destinés donc à l’usage des enfants. Est-ce nécessaire de projeter les problèmes des adultes dans les ébats des cours de récréation ?

Il y a 30 ans, nos contemporains laïcistes avaient entrepris d’enflammer les esprits par leurs prises de positions contrevenant foncièrement à la loi de décembre 1905 et à la Constitution. Ils n’avaient pas hésité, depuis, à se prévaloir de thèses piochées dans une loi abrogée, ainsi qu’il a été montré dans un précédent billet https://blogs.mediapart.fr/edition/lescarbille/article/011016/lettre-ouverte-m-le-president-de-la-republique

 Les pères de la laïcité - qui avaient  affronté  rugueusement l’Eglise Catholique Apostolique et Romaine- une fois la séparation de l’Eglise et de l’Etat devenue effective, ont prêché l’apaisement des esprits. En  1912, Ferdinand Buisson - cheville ouvrière de la laïcité- s’adressant aux instituteurs, déclarait :

« Dans ces régions délicates qui confinent à la religion et à la politique, dans ces grandes notions morales, fondement de l’éducation de l'homme et du citoyen, il y a deux parts à distinguer.

 L'une qui est aussi vieille que l’humanité, innée à tous les cœurs, ancrée dans toutes les consciences, inséparable de la nature humaine, et par là même claire et évidente à tout homme : c'est le domaine de l'intuition.

Il y en a une autre qui est le fruit de l'étude, de la réflexion, de la discussion et de la science; elle contient des vérités non moins respectables sans doute, mais non aussi éclatantes, non aussi simples, non accessibles à toute intelligence. Celle-là, Messieurs, cette partie sujette à la controverse et à la passion, et qui dans tous les cas exige des études spéciales, longues et approfondies, elle n'appartient pas à l’enseignement populaire : n'y touchez pas.

Mais l’autre, elle vous appartient, et vos élèves la réclament. On prétend que ce sont là des questions réservées qu'il faut vous interdire. Répondez que ce ne sont plus des questions, mais des Vérités capitales, indispensables à tous nos enfants. Les croyances confessionnelles peuvent varier, comme les opinions politiques; ce qui ne vacille pas, c'est l'intuition de l'infini et du divin, de la perfection morale, de la justice, du dévouement; c'est l'intuition de cette autre grande chose qu'on n'a jamais pu définir et qu'on n'en aime pas moins pour cela : la patrie !

Ah ! Qu’on ne nous parle pas d'interdire toutes ces choses sacrées à l'éducation du peuple. Qu'on ne vienne pas nous demander de faire de l'instituteur une machine à enseigner, un cœur neutre, un esprit fuyant et  timoré, un être nul par état, qui craindrait de laisser surprendre une larme dans ses yeux lorsqu'il parle de sa foi religieuse ou un tremblement d'émotion dans sa voix lorsqu'il parle de la patrie ou de la République.

M. Duruy vous a dit en un temps : Formez des hommes! Il y a, Messieurs, à cela une condition : Soyez des hommes.

Maintenant, la mesure et la modération, la prudence, la circonspection la plus attentive à n'exercer aucune pression sur les enfants, c'est le premier de vos devoirs professionnels.  Il vous est trop familier pour que j'aie besoin d'y insister. Mais que le souci de ce devoir n'aille pas jusqu'à vous faire perdre de vue une autre obligation, plus essentielle que jamais dans une société et dans un temps comme le nôtre, celle d'empêcher que l’enseignement populaire ne se matérialise et ne s'abaisse. 

 Ce n'est pas un droit pour vous, Messieurs, c'est un devoir d'éveiller à la lumière morale les yeux du cœur et de la conscience aussi bien que ceux de l'esprit, de ne laisser en dehors de votre enseignement aucune de ces suprêmes vérités d'intuition dont l'âme a besoin pour vivre. Y renoncer, ce serait laisser déshériter nos enfants.

Je sais bien qu'il y a des gens qui vous diront: « Il n'y a pas d'intuition morale, il n'y a pas de vérité fondamentale et commune dans l'ordre religieux, social, moral,  politique. Nous sommes absolument divisés, nous sommes deux peuples, ennemis irréconciliables, ayant des traditions différentes dans le passé, des aspirations différentes dans l'avenir; nous ne voulons pas que nos enfants soient élevés sur une sorte de terrain commun où ils désapprendraient nos haines et nos divisions. » Oui, malheureusement, il y a des esprits qui pensent ainsi; mais il y en a d'autres, il y a une légion d'hommes en France qui passe sa vie à dire et à prouver le contraire; et cette légion, c'est vous.

 C'est vous qui avez la mission d'être au milieu de nous les conciliateurs par excellence. Et comment? En étant des hommes du juste milieu? Non certes : cette prudence effacée et banale ne vous donnerait ni crédit ni action. Ce qui vous permet de remplir, avec autant de modestie que d'efficacité, cette fonction sociale, c'est que vous êtes, par profession, non les hommes d'une secte ou d'un parti, mais exclusivement les hommes du pays.

Messieurs, c'est là ce qui vous élève et ce qui fait votre indépendance : vous ne vous mêlez pas aux luttes journalières; vous ne prétendez pas à une influence, à un rôle, à des honneurs ! Non : aux autres le présent, à vous l’avenir!

Vous avez nos enfants, c'est la meilleure part de nous-mêmes. Si la France d'aujourd'hui est profondément divisée, grâce à vous la France de demain le sera moins. Et dans cette œuvre de rapprochement, tous les bons Français vous soutiennent.

 Si l'un vient vous dire" : « Mais, prenez garde ! en tenant aux enfants un langage moral et religieux, vous allez déplaire à monsieur un tel, qui est athée, à ce qu'on assure »; si un autre vous dit au contraire « Prenez garde! en parlant à ces enfants de liberté, d'égalité, des principes de 1789 ou de cette nuit mémorable où les plus nobles des Français ont déchiré de leurs mains tous leurs privilèges ,vous allez déplaire à tel clérical acharné », vous leur répondrez : «  Non, je ne  crains rien parce que je ne dirai rien à ces enfants qui ne soit écrit de la main même de la nature au fond de leur cœur. Je ne crains rien, parce que je ne sers personne. Ni ce radical athée, ni ce clérical réactionnaire ne sont les monstres que vous vous figurez. L'un et l'autre aime ses enfants et me saura gré des efforts que je fais non pour les soustraire à l'influence paternelle, non pour leur imposer mes opinions particulières, mais pour leur donner un premier fonds d'idées généreuses et de bons sentiments, pour leur faire, à l’aide des seules vérités que l'intuition met à leur portée, une âme noble, pure, droite, éprise du beau et du bien, capable d'aimer Dieu, l'honneur et la patrie » .

 Eh ! Messieurs, qui sommes-nous donc, pour qui nous prenons-nous les uns les autres, de prétendre que cela même ne nous est plus possible, qu'il n'y a plus de terrain commun entre nous, entre nos enfants! Instituteurs français, prouvez leur qu'il y en a un malgré tout. C'est à vous d'en prendre possession , si  vous  voulez  être  les  éducateurs de  notre  jeunesse  et  par  là, de  notre société.  Ici,   soyez fermes ; ici, défendez non votre droit, mais le droit des jeunes générations; préparez-nous, préparez- leur un avenir de paix et de progrès : rapprocher les enfants, c'est presque réconcilier les pères, et c'est ce que la France vous demande.

 Je conclus Messieurs, par où j'ai commencé. Le domaine de l'instruction primaire embrasse tout ce qui est intuitif : il va au-delà sur certains points, mais il ne peut rester en deçà. Permettez-moi de revendiquer pour l'enseignement du peuple, cette parole du poète latin que ces voûtes ont maintes fois entendue  « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger ». On a souvent appliqué cette maxime au grand enseignement universitaire; je l'applique à l'enseignement primaire : lui aussi doit développer l'homme tout entier. Il n'a pas à sa disposition les  longues années et la précieuse discipline des éludes classiques, mais il a du moins, et cela peut suffire, les instincts que la nature donne à tout homme, la lumière du bon sens, les forces natives et spontanées du cœur et de l'intelligence, enfin cette vive intuition du vrai, du beau, du bien dans tous les ordres, qui est, entre nous tous, le titre de parenté le plus indéniable.

 Si l'instruction primaire sait faire usage de ces ressorts naturels et puissants; si elle est une éducation, et non pas seulement un apprentissage; si, prenant chacune de nos facultés intellectuelles et morales, elle nous les rend toutes meilleures, plus droites et plus fortes, il n'y a plus entre l’instruction populaire et l'instruction classique différence de nature, mais seulement différence de degré. L'une s'arrête plus tôt que l'autre» mais toutes deux marchent dans la même voie toutes deux font des hommes. C'est par là, Messieurs, que même nos humbles études primaires se rattachent à l'Université; c'est par là qu'elles en recueillent les vieilles et précieuses traditions, sachez vous les approprier, soyez-en les dignes héritiers. Et ce que Bossuet et Fénelon croyaient à peine possible pour l'éducation d'un prince, faites-le pour l'éducation d'un peuple.

J'ai fini, Messieurs. Je n'ai voulu, au fond, que vous recommander une chose bien simple, et, sur laquelle nous devons être d'accord. Dans tout votre enseignement, à toute  heure, et jusque dans les heures de défaillance, dont on ne peut pas toujours se défendre, ayez foi dans la nature humaine, ayez foi dans l'enfant, dans ses facultés, dans son bon vouloir, dans tous ses bons instincts que vous avez à développer. Et puis, ayez foi dans cette forme particulière de la nature humaine, qui s'appelle le caractère et l'esprit français. Respectueux pour le passé, reconnaissants pour la longue suite d'ancêtres qui nous ont frayé la voie, curieux de ce qui se dit et de ce qui se fait de bon autour de nous, soyons avant tout et résolument les hommes  de notre temps et de notre pays. Quant à l'avenir, je n'ai qu'un mot à en dire : Confiance, Messieurs, oui, confiance dans les destinées de notre patrie, parce que c'est la France, et de notre gouvernement, parce que c'est la République! » (source , Ferdinand Buisson in « la foi laïque »)

                                                                                                              Belab                           

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