Sabrina Kassa
Journaliste à Mediapart

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L'Hebdo du Club

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Billet de blog 30 juin 2022

Hebdo #128 : après Melilla, la nécessité d'une enquête indépendante

23 migrants subsahariens sont morts vendredi dernier, selon les autorités marocaines, en tentant d’accéder à l’enclave espagnole de Melilla. Selon des organisations présentes sur place, au moins 37 personnes seraient décédées lors de ces exactions. Plusieurs élus français s’exprimant dans le Club exigent l’ouverture d’une enquête parlementaire « sur la sous-traitance du contrôle des frontières d’Europe ».

Sabrina Kassa
Journaliste
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« Je regarde les images de corps inertes, vivants et morts, empilés par terre tandis que les policiers marocains passent entre eux, en les secouant et en leur donnant des coups avec leurs matraques pour vérifier s’ils respirent ou bougent », raconte Daniel Canales, un chercheur travaillant pour Amnesty international Espagne, dans Melilla, plus jamais ça. L'ONG détiendrait, selon son directeur Estevan Beltràn « des séquences non publiées où l’on voit des membres de la police espagnole livrer des réfugiés potentiels – la plupart originaires du Soudan en guerre – aux policiers marocains, sans aucun recueil d’informations ni procédure visant à déterminer si ces personnes ont besoin d’une protection. Une fois remises à ces policiers, celles-ci sont de nouveau battues par eux. »

Ces images pourraient mettre en difficulté la ligne de défense espagnole, qui consiste à accuser « les mafias d’être responsables de ces morts. » Et aussi, celle des autorités marocaines selon laquelle les migrants décédés ont trouvé la mort « dans des bousculades et en chutant de la clôture de fer » lors d'un « assaut marqué par l'usage de méthodes très violentes de la part des migrants. » Elles confortent en revanche l'analyse des ONG marocaines qui, dès dimanche soir, proposaient une lecture politique de l'évènement dans un communiqué relayé par Clementine Seraut.« La mort de ces jeunes africains sur les frontières de la “forteresse européenne” alerte sur la nature mortifère de la coopération sécuritaire en matière d’immigration entre le Maroc et l’Espagne »

Que s'est-il passé à Melilla ?

Quelques jours après le drame survenu vendredi 24 juin à l’entrée de Melilla, possession espagnole dans le nord du Maroc, l’émotion est toujours vive et les controverses ne cessent de gonfler. Sur le nombre de morts, le déroulement des faits, mais surtout sur les responsables de ce massacre survenu sur la seule frontière terrestre de l’UE avec le continent africain, vestige et trace du colonialisme européen.

https://blogs.mediapart.fr/roland-richa/blog/260622/reflexion-du-jour

« Qui a laissé des êtres humains mourir couchés par terre sans leur porter assistance ? interroge le directeur d’Amnesty international Espagne. Qui a repoussé des réfugiés potentiels depuis Melilla vers la police marocaine, en sachant pertinemment qu’ils seraient maltraités ? Qui maintient fermés les services d’accueil des réfugiés et des demandeurs d’asile à Melilla, alors qu’il n’y a pas d’autre moyen de solliciter une protection en Espagne si on vient du Soudan ou du Mali que de sauter par-dessus la clôture après avoir risqué sa vie lors d’un long périple à travers l’Afrique ? »

Ces 23/29/37 morts sont-ils dus à l’assaut que ces migrants menaient contre la clôture de fer (grâce à la complicité des autorités algériennes accuse Rabat !) ou à la répression féroce des polices espagnoles et marocaines faisant le sale boulot d’une politique européenne qui externalise et repousse le plus loin possible les pauvres de ces frontières (lire l’analyse de Nejma Brahim et Rachida El Azzouzi) ?

Tout le monde réclame une enquête

Plusieurs ONG marocaines organisent ce vendredi un sit-in devant le Parlement à Rabat pour exiger l’ouverture d’une enquête nationale et internationale. L’ONU, le Conseil de sécurité, la commission de l’Union africaine et le parquet espagnol en réclament eux aussi.

Dans le Club, des élu·e·s de la République française (dont Eric Coquerel !) ont cosigné une tribune avec des responsables associatifs et des citoyens engagés pour demander « à notre représentation nationale et le parlement européen d’ouvrir une enquête sur les conséquences de la sous-traitance aux pays de transit du contrôle des frontières d’Europe sur la question migratoire ». En plus du sang des victimes de ces « exactions », la vue de centaines de migrants subsahariens entassés sur le sol face contre terre et les mains attachées dans le dos pour mieux les laisser mourir d’agonie, leur a fait honte, et c’est tant mieux ! 

Mare nostrum. Mare de vomir

« Mais où est passée notre humanité ? » s’indigne Thierry Leclere, journaliste et réalisateur de talent. « Des peaux arrachées. Des corps mutilés. Des membres bastonnés. Des morts et des vivants. Des vivants au milieu des morts. Des blessés, qui attendent des heures, sans soins. Des dizaines qui en meurent ».

Toute cette violence, pour protéger les richesses de l’Europe, si souvent mal acquises (lire l’article de Ludovic Lamant sur l’origine coloniale de l’Union européenne) nous la mettons à distance, quand les autorités cherchent à la nier, ou à se la refiler comme une patate chaude.

« La Méditerranée et ses dizaines de milliers de cadavres au fond de l'eau. L’horizon bleu, l’infini de nos vacances. Silence, les juilletistes partent en vacances, écrit avec une amère ironie Thierry Leclère. Mare nostrum. Mare de vomir. Et autant de milliers de corps desséchés dans l’enfer brûlant du Sahara. Ceux là n’entrent même pas dans les statistiques ».

Sans doute faudrait-il, pour regarder en face cette violence, considérer tout ce que l’on doit à cette jeunesse africaine, qui réclame, seulement, le droit de vivre.

Marie Cosnay, écrivaine et militante infatigable, rappelle dans son dernier billet que les frontières intérieures de l'espace Schengen, sont elles aussi meurtrières. En un an, 9 personnes sont mortes à la frontière franco-espagnole. « La frontière française est de plus en plus contrôlée. Depuis le début de l’année 2021, elle est infranchissable quand on est noir ou racisé et sans visa. Les contrôles ont lieu sur chacun des ponts frontaliers, à chacun des points d’accès au territoire français, et dans chacun des bus de la ligne 3, au départ d’Hendaye, jusqu'à Bayonne. Le dispositif policier et militaire est tel qu’il n’est pas possible d’échapper aux contrôles, à moins de mettre sa vie en risque ou d’avoir l’argent d’un passage sûr. »

La guerre aux migrants est vieille comme l'Europe...

Dans le livre noir de Ceuta et Melilla de Migreurop, Amina Traoré, l’ancienne ministre malienne de la culture dénonçait déjà en 2005 (ou 13 personnes étaient mortes aux mains des policiers marocains et espagnols) cette guerre menée aux migrants. « L’Europe qui vante les bienfaits de l’ouverture de toutes les frontières et qui s’immisce, sur cette base, dans chaque aspect de l’existence des peuples qu’elle domine, se barricade. Elle développe une conception de sa sécurité qui l’amène à externaliser ses frontières et à faire de la lutte contre l’immigration dite clandestine l’une des composantes de sa politique étrangère, dont la coopération avec l’Afrique.

Cette réalité ouvre une nouvelle page, tragique, de l’histoire de ce continent pillé et meurtri dont les peuples croyaient révolues les pratiques de la traite négrière : chasse à l’homme, menottes (en remplacement des chaînes), coups et blessures, camps d’internement. Les évènements dramatiques de Ceuta et Melilla et l’insupportable scénario des noyades de centaines de jeunes d’Afrique au large des côtes mauritaniennes — cette semaine, rappelons-le, 22 subsahariens sont morts noyés en Méditerranée ! —, après le verrouillage de l’axe Maroc-Espagne, sont autant de faits qui mettent à nu non pas la pauvreté de l’Afrique et les conflits qui la déchirent, mais la poursuite du pillage qui l’appauvrit en sécrétant la peur et la haine dans les cœurs. L’ampleur actuelle des départs n’est que l’expression de l’aggravation de ce processus, à l’heure du libéralisme mondialisé. »

 ... et vieille comme le racisme !

Le CADTM, Comité pour l'Abolition des Dettes Illégitimes, insiste quant à lui sur le lien entre migration et dette illégitime. « Les personnes migrantes du Sud proviennent pour la plupart de pays affaiblis par des siècles de néocolonialisme. Leurs économies sont actuellement asphyxiées par l’endettement auprès d’institutions financières internationales telles que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM). »

Le Comité rappelle aussi que l'Europe n'est pas la seule (hélas !) à pratiquer cette ignominie. 

« La frontière sud est un symbole douloureux du racisme institutionnel, un lieu où les droits humains sont violés en toute impunité et où les personnes migrantes sont criminalisées et dénigrées sans vergogne. La même barbarie se répète ailleurs dans le monde comme aux États-Unis où ce lundi 27 juin une cinquantaine de migrant·es ont trouvé une mort horrible dans un camion près de San Antonio au Texas. »

Les 51 personnes mortes asphyxiées dans un camion au Texas n'ont pas soulevées d'indignation générale. Au contraire, les politiques là-bas aussi ont redoublé de férocité pour criminaliser ceux qui tentaient de fuir des lieux devenus inhabitables. Les Républicains n'ont pas hésité à sauter sur l’occasion pour critiquer la politique soit disant trop laxiste de Biden. On dit déjà que ce sera leur cheval de bataille pour la campagne des midterms. Ça promet ! 

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