Assange et le « viol » suédois. 24 façons de contrer les fanfaronnades médiatiques

« Et il se mit à raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade s'engageait dans le chemin ». Alain Fournier, Meaulnes, 1913.

En ces heures de course à l’échalotte, « c’est qui qui l’extradira le premier » entre l’Angleterre et la Suède, cependant que la docile Suède vient de relancer les poursuites contre l’homme Julian Assange, un combat parallèle se déroule : décence contre vindicte. Qui porte la vindicte, qui porte au corps la décence ?

Tentons d’y voir plus clair à l’aide des 24 poncifs démontés par la journaliste indépendante américaine Caitlin Johnstone ; les réponses sont hybrides, celles de madam Johnstone sont notées CJ.

1. « Il n’est pas journaliste. »

CJ « Publier des informations pertinentes pour que le public puisse s’informer sur la réalité du monde est la définition même du journalisme. » Julian Assange à reçu en Avril un nième prix, celui du GUE / NGL (*) dédié aux Journalistes, Lanceurs d’alerte et Défenseurs du droit à l’information, aux côté d’un lanceur d’alerte ex-Nestlé et de Rui Pinto, en prison au Portugal pour avoir déclenché les football leaks.

YES HE IS, grins LeGrandSoir.fr

No-pe, throats CNN

2. « C’est un violeur ».

Une traduction possible et insatisfaisante de l’accusation suédoise est délit sexuel de moindre gravité. La relation sexuelle avec les deux plaignantes était consentie. Dans un des cas, Assange aurait trahi la confiance de sa partenaire en ne mettant pas de préservatif au petit matin.

NO HE IS’NT! ; CJ getting impatient , but also our puzzled “ Libérez Assange. E&M ”.

NO I AM NOT ! Lire la deposition complete d’Assange lui-même.

NO IDEA !?? : Par le plus tellement Independant (The) anglais.

20 mai 2019, la Suède relance l’accusation ; VIOL fits in TITLES : SudOuest1, SudOuest2, LCI, LeMonde, L’OBS et ses soupçons de v..vvous savez quoi ?

Le titre de l’agence Reuters est peu repris :  Suède: Le parquet demande un mandat d'arrêt contre Assange. Rassurez-vous, Reuters se rattrape dès le chapô : « sur des accusations de viol… ».

Et pour le florilège viol-Suède, l’image des pages 1&2 de recherche Startpage.com (on est pas des gogol quand même) parle d’elle-même, avec un salut au camarade du club mediapart étroitement cerné en page 2, « Assange victime du puritanisme ambiant » :

Résultat recherche "Assange, Suède, viol" du 20 mai Résultat recherche "Assange, Suède, viol" du 20 mai

3. « Il s’est planqué à l’ambassade pour échapper à une inculpation pour viol ».

CJ : « Non, c’était pour échapper à une extradition aux États-Unis », alors que ni la France où il a vécu et eu une fille, ni aucun pays ne lui a accordé l’asile politique. « Et son arrestation ce mois-ci en vertu d'un mandat d'extradition américain a prouvé qu'il avait raison de le faire », termine Caitlin Johnstone.

4. C’est un agent de la Russie.

CJ : « Le récit pour lequel Assange aurait collaboré ou sciemment conspiré avec le gouvernement russe est une hallucination provoquée par l'hystérie anti-russe démentielle qui a contaminé tous les aspects du discours politique dominant » ; aux États-unis et par contagion en Europe.

Notre édition est un traitement de fond de ces aspects, et nous publions cette semaine une voir deux analyses de cette méta-question aux ramifications complexes et profondes, signes de la résurgence d’une guerre froide que d’aucuns crurent assoupie.

5. Les poursuites contre lui sont relatives au hacking, pas au journalisme.

CJ : « L’administration Obama a eu accès aux mêmes informations qu’actuellement, lorsqu’elle enquêtait pour voir s’il devait être poursuivi pour son rôle dans les fuites de Manning ; l’administration Obama a statué qu’il était impossible de le poursuivre sur la base de ces preuves, car cela mettrait en péril la liberté de la presse. » Assange est accusé pour des activités typiques de journaliste : indiquer à une source comment ne pas se faire repérer, prendre des mesures pour crypter leurs communications, et les encourager, comme pour Chelsea Manning, à fournir plus de matériel.

6. Il devrait tout simplement aller aux US et répondre aux accusations. S’il n’est pas coupable, il n’a rien à craindre.

Le cœur a ses raisons que la raison d’État ne connait point, dirait un moderne. C’est la version bissée de « Il peut quitter l’ambassade quand il le souhaite. », constate CJ

7. Enfin, il a tout de même violé les « conditions de sa liberté provisoire au Royaume-Uni » ! Le Royaume Uni devait l’arrêter, c’est évident !

Le 2 mai, le tribunal londonien de Westminster inflige à Julian Assange 50 semaines de prison pour « violation des conditions de liberté provisoire » ; on se demande bien quelles conditions il pouvait respecter dans sa cellule scrutée d’ambassade. Pour le billet non signé du Monde, c’est simple : la rédaction ne parle que du chef d’extradition lié au « piratage informatique », édicté par les États-Unis. La « violation » n’est gravée que dans le titre. « Julian, y’a un bug journalistique ; on fait quoi dîit ? ». Le 3 mai, le groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire, estime « disproportionnée » la condamnation du tribunal, et déplore « qu'il ait maintenant encouragé la privation arbitraire de liberté de M. Assange ». LeMonde.fr ne juge pas utile de relayer le fait divers, contrairement au Figaro ou à Liberation, qui en bas des dix lignes de sa brève, nous fait bifurquer vers la rubrique Récit, dans « Julian Assange, un champion de la transparence en eaux troubles », lequel conclut que « la trajectoire nimbée de zones d’ombre d’Assange n’en pose pas moins une question vieille comme le monde : à quel point, à utiliser dans un combat tous les moyens nécessaires, on peut finir par s’y perdre ».

Libération va à la case Poncif 9 sans passer par la case prison.

CJ : « D’un coup, des loyalistes de l'establishment se mettaient à crier la nécessité qu'Assange réponde de son crime horrible consistant à s’octroyer l'asile politique au nom d’une persécution qui serait orchestrée par le gouvernement le plus violent de la planète, au léger inconvénient de l’obligation afférente de remplir la paperasse ».

CJ : « Il est faux et diffamatoire de suggérer que Julian Assange a déjà “violé sa caution“…  En fait, la mise en liberté sous caution n’est pas violée à moins que les conditions de mise en liberté sous caution ne soient pas remplies sans motif raisonnable. »

Belmarsh, 2 mai 2019. © @L.Assange.E&M Belmarsh, 2 mai 2019. © @L.Assange.E&M

8. C’est un crétin mégalomaniaque narcissique.

Conséquence : « Julian Assange a reçu ce qu'il méritait », titre The Atlantic, qui sous-titre : « Ne vous abaissez pas à lui offrir l’empathie qu’il vous réclame faussement ; sa mégalomanie et sa promiscuité à l’épreuve des faits ».

Détail linguistique : en anglais, promiscuity a deux sens. Le 2ème est « Promiscuous sexual union » selon Oxford Dictionary.

CJ : « Assange a enduré des épreuves bien pires que la plupart des gens de leur vivant, en raison de sa pratique dévouée d’un art perdu, celui d'utiliser le journalisme pour responsabiliser le pouvoir. »  

Le Figaro : « Autodidacte, ne tenant jamais réellement en place (il dit avoir fréquenté 37 écoles)… génie pour les uns, mégalomane pour d’autres, [Assange] aime cultiver les zones d’ombre sur sa propre histoire. Il laisse ainsi planer le mystère sur sa propre date de naissance… ».

Avant de demander qui sont ces « autres » (la ligue des mÉdias-Unis ?), apprécions la force et la solidité des brèves de comptoir ainsi énumérées ; Le Figaro partage avec Libération sa part de « zones d’ombre ».

Ah au fait : les 37 écoles, c’était quand sa mère fréquentait le milieu du théatre. Le petit Assange biaisait déjà : il allait où sa mère habitait, le vicieux.

9. C’est un épouvantable affreux monstre pour les raisons X, Y et Z mais je trouve qu’il ne faut pas l’extrader.

Innovation médiatique digne du concours Lépine : la guillotine qui fait moins mal à la conscience du bourreau qui la manie.

10. Trump va le sauver et ils vont travailler ensemble pour mettre fin au Deep State.

… et ils auront des enfants et fileront le parfait amour ?

11.12.12bis. Il pue. Il ne savait pas se tenir chez les autres, Il est antisémite, C’est un fasciste, Il a maltraité son chat. C’est un pédophile.

La désinformation n’est pas toujours très subtile. Les ragots de caniveau, on évite de les ramasser ; ça fait mal au dos. Respect à Caitlin Johnstone pour son endurance.

13. Il a conspiré avec Donald Junior.

CJ : « Non, il ne l’a pas fait. Les échanges de courrier électronique entre Donald Trump Jr et le compte Twitter de WikiLeaks ne révèlent rien d'autre que deux parties essayant d'extraire des faveurs l'une de l'autre, sans succès. »

14. Il publie uniquement des fuites sur les US.

Archi-faux. Wikileaks a fait trembler les oligarques russes, et tous les continents de la planète sont concernés par les câbles diplomatiques et affairistes dévoilés. En outre Assange dépend des lanceurs d’alertes, même si Wikileaks créé des vocations et protège ses sources avec une efficacité remarquable.

15. Il a soutenu Trump.

NEVER ! Dans tous les pays occidentaux, les élections nationales n’assurent plus le minimum syndical de caution démocratique. Julian Assange agit sur le plan éthique de la transparence, soutenir un candidat ou un autre n’est pas un critère de décision chez Wikileaks.

CJ : « Il détestait Hillary Clinton pour son bilan épouvantable et ses efforts en tant que secrétaire d'État pour fermer WikiLeaks, mais ce n'est pas la même chose que soutenir Trump. »

Hillary Clinton a-t-elle nié avoir dit « On peut pas droner ce mec? », à savoir tuer Julian Assange ? Sa réponse sur CNN : « … je ne me rappelle d’aucune blague ; ç’aurait été une blague si cela avait été dit, mais je ne me rappelle pas ». Pour sûr, elle ne prend aucun risque de parjure, avec une dénégation aussi franche. Son mari n’avait pas pris tant de précautions à l’époque Levinski.

On ne peut résumer ici la question du « Russia-gate ». Lisez-nous ici, ou l’intéressante video retranscrite du media indépendant américain democracynow. Sans aborder l’histoire et la géopolitique avec patience, nous sommes condamnés à gober la doxa in-digest. Nous publions cette semaine à ce sujet !!

Libération ne chatouille pas même les pouvoirs établis dans La preuve d’une collusion entre Trump, WikiLeaks et la Russie ?

16. Il me plaisait bien et puis il a foutu en l’air la présidentielle américaine de 2016 / Je le détestais et puis il a sauvé la présidentielle de 2016.

L’amour, ça va ça vient. Les cœurs d’artichaut pourront lire ici , ou bien là, et ailleurs.

17. «  Il a du sang sur les mains ».

NO ! C’est le responsable américain du contre-espionnage lui-même qui le dit. Cette accusation est souvent associée aux fuites de Chelsea Manning dans le contexte irakien. Robert Carr a dirigé la commission du Pentagone sur les retombées des révélations de secrets d'Etat de WikiLeaks. Il a déclaré lors de l'audience de condamnation de Bradley Manning, qu’il n’a identifié aucune personne tuée par des forces ennemies du fait des divulgations de Manning/WikiLeaks.

Il n’existe aucune preuve nulle part que WikiLeaks ait contribué à la mort de quiconque dans le monde. Ceci dit il est évident que comme tous les journaux à fort impact, certaines nouvelles ont pu sauver des vies ou provoquer des suicides, des assassinats… Aucun journaliste ne se demande s’il a « du sang sur les mains », pas plus que Julian Assange.

18. Il a publié des données sur des millions d’électrices turques.

Réponse de Wikileaks : « WikiLeaks n'a pas publié la base de données. Quelqu'un d'autre l'a fait. Ce que WikiLeaks a publié sont des courriels du parti au pouvoir en Turquie… ».

Sur ce coup, Wikileaks arrive après la bataille. Le hacker Phineas Fisher s’est introduit dans l’intranet de l’AKP, le parti turque au pouvoir, puis la journaliste-activiste de la transparence Emma Best a récupéré et republié ces données en deuxième main. Faisant confiance par procuration, elle n’a pas réalisé que les données contenaient des informations personnelles sensibles.

19. «  Il soutenait les partis politiques de droite en Australie ».

Wikileaks a monté un parti, duquel un membre a outrepassé ses droits en donnant une consigne de vote à un parti de droite dure. Plus significatif est le fait que dans son parti « figuraient un avocat des droits de l'homme, un éthicien, un Vert, un ancien diplomate, un professeur de droit et un ancien président du conseil des communautés ethniques de l'État de Washington. C'était une offre très à gauche avec des arguments politiques inhabituels. »

20. « Il a mis en danger la vie des homosexuels saoudiens ».

WikiLeaks : « Le contenu des câbles saoudiens a été publié en juin 2015 …  il s'agit de données dont disposait déjà le gouvernement saoudien… La fuite a révélé une corruption massive des médias par l'Arabie Saoudite, l’armement investi par le gouvernement saoudien, des attaques brutales contre des citoyens et au Yémen ».

21. C’est un agent de la CIA qui s’est trahi et qui fait maintenant des révélations partielles pour cacher des choses plus graves.

CJ : Cet argument « n’existe que dans les cercles conspirationnistes. Il n’y a donc pas de pensée organisée autour de cela et quand je demande aux gens pourquoi ils sont si sûrs qu’Assange est un agent du Mossad ou de la CIA, j’entends des tas de réponses différentes, mais aucune qui soit cohérente ».

22. Il a menti au sujet de Seth Rich

Seth Rich était un jeune salarié du Parti Démocrate, mort de deux balles dans le dos en 2016; balles collatérales ou ciblées, l’enquête n’a pas conclu. Avant de se rétracter, Fox News a publié une enquête faisant de Seth Rich le lanceur d’alerte qui aurait livré à Wikileaks les DNC Leaks. Peu de certitudes dans cette affaire dans l’affaire WikiLeaks-Clinton Hillary-“Russia-gate“. Dieu seul sait si Julian Assange « a menti ». L’évidence est qu’en tant que protecteur de ses sources, il ne peut dire la vérité complète. Que Rich soit mort n’y change rien. Question de principe, de prudence, de non-mise en danger d’éventuels associés de Seth Rich. La myriade d’indices à disposition en fait une affaire passionnante et fort éclairante. Nous publierons notre propre enquête d’ici peu (notre visa américain est en cours de validation).

23. «  Il n’a jamais rien “leaké“ sur Trump ».

CJ : « Tout d’abord, Assange n’est pas un divulgateur (“leaker“), c’est un éditeur [en relation directe ] avec les lanceurs d’alerte ; ce que WikiLeaks ne fait jamais est de publier des fuites fournies par des tierces personnes ; WikiLeaks a publiquement sollicité des fuites sur Trump, avant et après les élections ». Dès mars 2017, ils enragent l’administration Trump en publiant les « CIA Hacking Tools », grâce auxquels tout citoyen peut pénétrer les entrailles de Big Brother. Il suffit de se rendre sur wikileaks.org, taper donald trump, pour tomber sur une mine de modes d’emploi « d’où et comment chercher des poux à Donald Trump ».  Exemple foisonnant : What is Donald Trump hiding ?

24. « Il a conspiré avec Nigel Farage ». 

Assange reconnait avoir rencontré le célèbre Brexiteur Nigel Farage une fois, et une fois seulement, en mars 2017. En tant que journaliste pour la radio LBC, Nigel Farage avait sollicité à Assange un entretien, ce qu’Assange avait poliment refusé de visu. Les soi-disantes autres rencontres à l’ambassade d’Equateur n’ont apparemment pas été captées par l’arsenal d’espionnage mis en place par les services britanniques.

 

(*) : Le GUE/NGL est le Confederal Group of the European United Left/Nordic Green, présidé par l'élue du parti Allemand Die Linke, Gabriele Zimmer. C'est la deuxième fois que le groupe décerne un prix pour les lanceurs d'alerte et journalistes. En 2018, leur choix était allé vers deux journalistes assassinés : la maltaise Daphne Caruana Galizia, et le slovaque Ján Kuciak ; ainsi qu'au lanceur d'alerte des LuxLeaks Raphaël Halet.

Liste des prix reçus par Julian Assange, source wikipedia :

 

 

 

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