Traverser le fleuve. Par Nicolas Bonneau

AI France a demandé à des comédiens, écrivains, compositeurs, réalisateurs, journalistes, de donner leur regard personnel sur une personne en danger mise en lumière durant le Marathon des Signatures. François Morel, Jean-Claude Guillebaud, Dan Franck, Nicolas Lambert, Coline Serreau, Marc Kravetz, Nicolas Bonneau, Franck Pavloff, Agnès Bihl,Romain Goupil, Milk, Coffee and Sugar, Gérard Mordillat, se sont prêtés au jeu, en toute liberté, afin d'offrir un éclairage et un point de vue personnel, une perspective différente sur la personne.

Des textes librement inspirés de la situation proposée, qui n'engagent que leur auteur. Des textes d'une très grande qualité que nous présentons en avant-première dans le cadre de cette édition.

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

Aujourd'hui, pour Germain Ndabamenya, Médard Mabwaka et Bosch Ndala, Nicolas Bonneau.


23 mai 2012. Je suis sur le tarmac de l'aéroport Roissy Charles de Gaulle, Paris, France. Dans quelques minutes notre avion va partir pour Kinshasa, République Démocratique du Congo, ancien Zaïre. Xavier et Mikael, compagnons artistiques, m'accompagnent. Je les regarde parler de quelque chose que je n'entends pas ; peut-être de cuisine, ils adorent parler de bouffe tous les deux.

C'est la première fois que je voyage en Afrique noire. Je vais bientôt créer un spectacle sur le combat de boxe mythique de Mohammed Ali contre Georges Foreman, en 1974, à Kinshasa. Ali, qui était donné battu d'avance, l'a finalement emporté grâce à la force de sa parole. J'ai un besoin physique de me coltiner à mes sujets. Il y a un an, je me suis inscrit dans une salle de boxe. Et maintenant Kinshasa. J'aime connaître les images que je devrai un jour décrire sur scène.

Stade de Kinshasa. 68 000 personnes. Millions de blancs devant leur écran. Ring. Mobutu. Affiche géante du dictateur à la chapka couleur panthère. Odeur du sang des torturés par son régime sanguinaire.

J'imagine Mobutu chez lui, regardant le match à la télé, savourant son plaisir : un combat de deux noirs, dans un pays noir, regardé par des millions de blancs !

Je compte bien rencontrer des gens qui ont assisté au combat, aller dans le stade, fréquenter les salles de boxe.

Je me demande s'il y a des salles de boxe à Kinshasa ?

Je suis à la fois excité et effrayé. J'ai toujours repoussé les occasions d'aller en Afrique noire. Une peur incertaine. Peur du monde. Du bruit. De la misère. De n'être jamais seul. De me sentir comme une anomalie. Envahi. Pas assez généreux ni joyeux.

Je dois être rempli de clichés. Je pense à Tintin au Congo.

- Oui Missié !

- Oui Bwana !!

Époque colonialiste. Sourire Banania. Langage petit nègre. Ma propre culpabilité peut-être.

Je pense au discours de Sarkozy à Dakar.

- Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine ni pour l'idée de progrès...

On en est toujours là !

J'ai parlé de ce voyage à Jorus, un ami conteur en tournée en France, lui faisant part un peu penaud de mes appréhensions sur l'Afrique.

Il a éclaté de rire.

- Oublie tes clichés, tu verras, tu vas adorer.

Jorus est congolais. L'autre Congo. Celui de la République du Congo. Ex colonie française. De l'autre côté du fleuve. Juste en face de Kinshasa. Et Jorus m'invite à traverser le fleuve lors de mon séjour, pour venir raconter chez lui, à Brazzaville.

D'accord, je dis. Enfin, on verra.

Retour sur le tarmac.

J'ai dans mon sac le rapport d'Amnesty International sur la République du Congo. Il y a quelques mois, Amnesty m'a proposé d'écrire un texte sur le sort des victimes de violations des droits humains, en choisissant parmi douze rapports. Quand est venu mon tour, il n'en restait plus que deux. Dont celui sur le Congo... pas de hasard je me suis dit.

Je sors le rapport.

Est-ce que je l'emporte comme un geste de résistance puéril et vaguement provocateur ? Je me demande si on fouillera mon sac à l'aéroport ? Si on va me le confisquer ou si tout le monde s'en fout du rapport d'Amnesty ?

Page de couverture.

République du Congo. Des détenus politiques dans un vide juridique.

Je tourne la page.

Louis-Marie Mizigou. Alphonse Miyalou. Nzassi. Berthel Dibondo. Pandi Ngouari. Nerré Osséré. Séraphin Massengo Singouayi. Silvère Ntsoumou. Yves Makita. Jean-Bosco Binama. Francis Ngolo Ngampeni. Bardol Massala Gondo. Jean Rivé Niaty. Magoud Beconith Cotody. Anicet Rodrigue Poaty. Serge André Mpassi. Jean Romain Tsiba. Eric Nzambi. Jacques Boussoukou. Alain Moukala. Eric Lakibi. Germain Ndabamenya Etikilonne. Médard Mabwaka Egbonde. Bosch Ndala Umba.

Des militaires, opposants au régime du président Denis Sassou N'Guesso, et trois demandeurs d'asiles de la République Démocratique arrêtés à Brazzaville : un magistrat, un aumônier militaire et un capitaine de police. Eux aussi opposants au régime de leur pays et du président Kabila.

Prisonniers politiques sans visages. Formes humaines croupissant dans le noir obscur d'une prison de Brazzaville. Depuis des mois. Des années. Sans visites. Sans acte d'accusation. Sans droits. Corps sans importance. Corps malades privés de nourriture. Corps sous les coups. Corps enlevés à leur famille, à leur vie de chaque jour. Corps privés de parole pour en avoir prononcé une de trop.

Notre avion roule sur la piste. Prêt à décoller.

Tout à coup, une image m'apparaît. Il fait nuit. Un homme marche le long du fleuve Congo. C'est moi. Je regarde les lumières de Brazzaville. Y'a t'il seulement des lumières ? Ou un simple gouffre noir ?

J'accoste un homme qui dort dans son bateau.

- Vous pouvez m'emmener de l'autre côté ?

Le bateau démarre. Je pense à Heart of Darkness Fleuve noir. Vertige. Labyrinthe. Jusqu'au Colonel Kurtz.

Port de Brazzaville. Le bateau accoste. Le jour se lève. Je marche. Gendarmerie. Ministère de la défense. Maison d'arrêt. Je montre les noms sur ma liste. Je demande à les rencontrer. Savoir ce qu'ils sont devenus. Un bureau. Puis un autre. Ça téléphone. Rien. Personne ne sait. On me demande qui je suis. On me demande ce que je cherche. Je réponds que je suis en visite. Là-bas. De l'autre côté du fleuve. Mohammed Ali, vous vous souvenez ?

Puis, je prends le bus. Mon premier bus en Afrique. Direction Pointe noire. Région traditionnellement hostile au président et d'où sont originaires les opposants. Je montre les noms encore. On me parle. On me répond. On me questionne. La rumeur se répand. On m'entoure. Comme Ali courant à l'entraînement, suivi par des centaines d'enfants. Quelqu'un me prend par la main et me laisse devant une maison. J'entre. Une vieille femme m'accueille. Le visage ridé, creusé. La peau très noire. Elle se tient droite. Elle me montre une photo de son mari. Emprisonné depuis sept ans. Elle dit qu'elle a essayé de savoir. De le voir. Plusieurs fois. Qu'on lui a refusé. À chaque fois. Alors elle a payé un gardien. Elle l'a vu. Elle lui a tenu la main dans sa cellule sombre. Il était malade. Il toussait. Il saignait du rectum. Et des problèmes de vision. Il lui a dit de ne pas l'attendre. Elle l'attend.

C'était il y a quatre ans. Je la regarde. Elle ne dit plus rien. J'ai envie de parler à sa place, lui redonner des mots, à elle, à son attente, à son mari emprisonné. Je repense à Ali. Poète du ring contre la force pure de Foreman.

J'entends la voix de Jorus.

- Alors petit blanc, tu as changé de combat ?

Nicolas Bonneau

Avec Amnesty International, le 3 décembre, agissez sur www.marathondessignatures.com !

 

L'auteur

 

3584184057.jpgNicolas Bonneau est conteur, auteur et comédien. Il fait partie de cette nouvelle génération de conteurs qui construisent un pont entre une certaine tradition du conte et de l'oralité et une forme plus moderne et spectaculaire du récit. Depuis Sortie d'Usine, crée en 2007, il a atteint une reconnaissance au niveau national. Son travail se porte notamment sur un aspect collectage et documentaire. On lui doit également Inventaire 68 (2008), A nos héros (2010), Fait(s) Divers (2011). Sa prochaine création prévue en janvier 2013, portera sur le combat de Mohammed et Georges Foreman, en 1974 à Kinshasa, ancien Zaïre, et s'intitule Le Combat du siècle. Il est publié aux Éditions Paradox.

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