Le roman des Venedey, 3/6: À cause d'un drapeau

A partir du 30 janvier 1933, le grand-père de Jakob, Hans Venedey, et son frère, Hermann, se trouvent pris dans la tourmente. Alors que la majorité des Allemands se soumettent aux Nazis, ils se dressent contre la tyrannie, au péril de leur vie.

Hans Venedey (à gauche) et son frère Hermann dans les années 1930. © DR Hans Venedey (à gauche) et son frère Hermann dans les années 1930. © DR
Jakob Theurer a rédigé cet essai en 2017 dans le cadre d'un master à l'université de droit de Columbia (New York). Je l'ai traduit et adapté en 6 épisodes avec sa coopération et celle de son père, Walter Venedey.

Après avoir raconté l'histoire de la famille et l’engagement de Hans Venedey dans les Reichsbanner anti-nazis (Episode 1), puis l’affaire Rosselli (Episode 2), des militants italiens qui voulaient inonder leur pays de tracts invitant à résister à Mussollini, Jakob Theurer continue à raconter l’histoire de son grand-père, Hans, et de son grand-oncle, Hermann, à partir de l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. 

Le 30 janvier 1933, le futur ministre de l’Education du peuple et de la Propagande Joseph Goebbels exulte. "Le temps est venu. Nous avons pris place dans la Wilhelmstraße (l’épicentre du pouvoir à Berlin – ndlr). Hitler est chancelier du Reich. C’est comme un conte de fées", note-t-il dans son journal. Bien que le parti nazi (NSAPD) ait perdu 2 millions de voix lors des élections fédérales allemandes de novembre 1932, Hitler, avec le soutien du camp conservateur national et de certains des plus importants magnats de l'industrie allemande, a été nommé Chancelier du Reich le 30 janvier 1933.

Un vent glacial souffle lorsque, ce soir-là, des milliers de membres de la SA défilent en tenant des torches pour une démonstration de force qui part de la Porte de Brandebourg aux confins de la ville de Berlin. Suivant l'exemple berlinois, dans la commune voisine de Constance, Radolfzell, environ 250 hommes – des SA et des SS – se sont rassemblés et ont organisé une procession aux flambeaux similaire. Mais à l’inverse de Berlin, ils ont été accueillis par 100 à 200 contre-manifestants communistes qui les ont bombardés de pierres.

Le but déclaré du national-socialisme est dès lors d'écraser cette résistance dans toutes les parties du Reich et de remodeler complètement le système politique allemand après la prise du pouvoir. Déjà, lors d'une rencontre en 1932 avec le banquier Kurt Freiherr von Schröder et le chancelier du Reich Franz von Papen, Hitler avait exprimé son intention, en tant que chancelier du Reich, d’exclure « tous les sociaux-démocrates, communistes et juifs des positions dirigeantes" afin de « rétablir l'ordre dans la vie publique".

La fin d’un monde

L'incendie du Reichstag le 27 février 1933 sert de prétexte au décret qui suspend la plupart des libertés civiles en Allemagne et constitue le fondement juridique d'une série d'actes de terreur contre les opposants politiques, les médias et les minorités. La prise de pouvoir à Berlin entraîne rapidement un changement du paysage politique et culturel dans toute l’Allemagne – et donc à Constance. En vertu de ce décret, les nazis ferment par exemple le journal de gauche Konstanzer Volksblatt, le 28 février 1933, alors que des membres des SA peignent une croix gammée sur le bâtiment du journal avec des excréments.

Cinq jours plus tard seulement, le 3 mars 1933, neuf membres du Parti communiste allemand (KPD) sont arrêtés et placés en détention préventive à Constance. Le même jour, mon grand-père Hans Venedey est arrêté dans sa voiture à la frontière germano-suisse par un groupe d'hommes armés de Schutzstaffel (SS) et de SA. Un membre des SS reconnaît en lui un membre de l'aile paramilitaire des sociaux-démocrates allemands (les Reichsbanner, dont je parle dans l’épisode 1) et l’insulte violemment. La réaction de Hans montre peut-être qu'il n'avait pas encore pleinement réalisé à quel point le NSDAP était déterminé à éliminer toute opposition politique et à quelle vitesse les nazis réorganiseraient les structures du pouvoir en Allemagne. En effet, il dépose une plainte officielle auprès du bureau de douane allemand de Constance – une entreprise vouée à l’échec si l'on considère que tous les membres de la SS et de la SA sont officiellement assermentés cinq jours plus tard en tant que policiers et douaniers à Constance.

Une lettre et le néant

Lors des élections du 5 mars 1933, sur laquelle plane déjà la terreur fasciste, le NSDAP devient pour la première fois le parti le plus puissant de Constance avec 34,2 % des voix, mais il reste 10 % en dessous de la moyenne nationale. Le lendemain, une délégation du NSDAP se présente à l'hôtel de ville de Constance et annonce qu'elle lèvera le drapeau à croix gammée sur le conseil municipal le même jour.  Depuis 1930, Hans Venedey était un membre élu du conseil municipal de Constance pour les sociaux-démocrates. En cette qualité, il avait participé à une décision du conseil municipal interdisant le hissage des symboles du parti sur les bâtiments publics. Sa colère éclate lorsqu'il apprend que le maire de Constance, Otto Moericke, a l'intention de céder à la pression et d'autoriser la croix gammée sur le fronton de la mairie. Hans demande une réunion extraordinaire du conseil municipal pour l’en empêcher dans une lettre de protestation sans équivoque :

"Le drapeau rouge avec la croix gammée noire dans un cercle blanc est le drapeau d’un parti. Ce n’est en aucun cas le drapeau constitutionnel, mais un symbole de guerre. Ce symbole est dirigé de la manière la plus forte possible contre tous les citoyens qui ne sont pas membres du parti nazi, et surtout contre tous les républicains, qui après tout, constituent encore la majorité de la Ville de Constance. Le fait de hisser le drapeau nazi est un défi pour tous les citoyens à l'esprit libéral et une insulte envers nos concitoyens juifs, puisque la croix gammée est utilisée dans ce drapeau comme un signe d’antisémitisme."

Ses arguments n’ont pas été entendus. Au milieu des acclamations d'un grand groupe de personnes, le drapeau à croix gammée a été hissé au fronton de la mairie. Quatre jours plus tard, le conseil municipal s'est penché sur la question lors d'une réunion. Cependant, les membres ne parviennent pas à se mettre d'accord sur une position commune. Les institutions démocratiques sont devenues incapables de faire rempart à l’irrésistible gangrène. Au contraire, la majorité de l'appareil administratif de Constance s'accommode rapidement des nouveaux dirigeants. Sur les quinze chefs de bureaux administratifs de Constance, treize restent en poste après la prise de pouvoir par Hitler.

Adieu, Monsieur le Professeur

Le 12 mars 1933, la croix gammée est adoptée comme deuxième drapeau national de l'Allemagne. Cela signifie qu’elle doit être hissée aux côtés des couleurs nationales de l'Allemagne sur tous les bâtiments publics de Constance. Une décision inacceptable pour le professeur Hermann Venedey, 29 ans, le frère cadet de Hans. Hermann s’est marié récemment et est le père d'un garçon de deux ans, mais il prend une décision audacieuse qui allait entraîner des conséquences très graves pour lui et sa famille. Le 13 mars 1933, le jour où le drapeau à croix gammée devait être hissé sur son école, le Heinrich-Suso-Gymnasium à Constance, il annonce en présence de ses collègues, lors d'une réunion académique, qu'il démissionne de son poste en signe de protestation.

Auparavant, il a annoncé sa décision à ses élèves et leur a expliqué que la liberté d’enseigner ne serait plus possible dans ces circonstances.  Bien que ses élèves l’aient soutenu, il reste, comme son frère, un cas isolé parmi ses collègues. Le cœur lourd, il doit quitter l'école au-dessus de laquelle flotte désormais la croix gammée. Il est le seul, parmi des centaines de fonctionnaires de Constance, à avoir démissionné.

Violence policière

Le jour suivant, la situation devient particulièrement difficile pour les frères Venedey. En raison de sa protestation devant le conseil municipal, Hans est dans le collimateur de la police secrète de l'État ("Gestapo") berlinoise. Son nom figure parmi une liste d'avocats membres du parti communiste ou travaillant pour l'Aide rouge dans tout le Reich.

Un soir, alors qu’il est assis dans le restaurant Brotlaube à Constance, il sent une main lui saisir brutalement l'épaule par derrière. Arrêté par la Gestapo, il est placé en détention préventive le 14 mars 1933. Selon les autorités, Hans a été interpellé « pour sa propre protection ».  Le 17, le député SPD du parlement local de Baden, Christian Nußbaum, tire sur deux hommes qui se sont introduits chez lui par effraction : il s’avèrera qu’il s’agissait de deux policiers venus l’arrêter. Mis en cause en tant que juif, il est accusé d’avoir commis « un crime marxiste » et une vague d'arrestations fait suite à son inculpation de meurtre dans le sud-ouest de l'Allemagne. Fin juillet 1933, 26 000 personnes avaient été arrêtées et placées en détention préventive en Allemagne. L’Etat de droit se disloque et les prévenus sont à la merci d’une autorité entièrement vouée aux nazis. Les violences et la torture deviennent monnaie courante dans les commissariats. Il n'est donc pas surprenant que la santé de Hans, qui n'a pourtant que 31 ans, se soit brutalement détériorée pendant sa détention préventive. C'est pourquoi son père, Martin, se bat sans relâche pour sa libération.

Cependant, dans un pays qui ne respecte plus l’Etat de droit, les moyens juridiques traditionnels ne pouvaient pas suffire. La seule chose qui pouvait être d’une quelconque utilité étaient d’avoir des relations bien placées. Martin, en tant qu'ancien membre du parlement de la République de Bade-Wurtemberg, était toujours bien entouré. Et c’est finalement parce qu’il a réussi à faire inscrire son fils sur la liste des personnes susceptibles d’être amnistiées pour célébrer l’anniversaire de Hitler, le 20 avril 1933, qu’il obtient sa libération, après quelques semaines d’emprisonnement. Il n’en reste pas moins que Hans était désormais dépourvu de toute perspective professionnelle. Un an plus tard, il sera même retiré définitivement de la liste des avocats admis au barreau de Constance.

Entre-temps, la situation de son frère Hermann s'était également détériorée. Le 18 mars 1933, le journal "Bodensee-Rundschau" publie un texte contenant des menaces voilées contre le professeur démissionnaire, lui demandant même de quitter Constance.  Le 27 mars 1933, les autorités scolaires ont officiellement licencié Hermann de son poste d'enseignant et les multiples tentatives de Martin pour obtenir un nouvel emploi pour son fils échouent : personne n’a le courage d’embaucher un dissident politique connu. Le régime met par ailleurs tout en œuvre pour empêcher Hermann de gagner sa vie. Bientôt, il perd son seul élève privé après que la Gestapo ait rendu visite au père du garçon et se soit assurée qu'il comprenait bien qu'un contrat de travail avec Hermann n'était pas tolérable.

Pour les deux fils aînés de Martin Venedey, il ne restait désormais que deux possibilités : soit rester et risquer d’être déportés dans les premiers camps de concentration réservés aux opposants dès 1933, soit quitter le pays.

 

A SUIVRE...

Episode 4 : Chercher refuge, 22 décembre 2020

Episode 5 : Paris, Paris, 29 décembre 2020

Episode 6 : Guerre et paix, 31 décembre 2020

 

 

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