Polars : tribulations du sens dans un monde déréglé

Le polar peut nous aider à reformuler le sens de nos existences dans la confrontation avec les pourritures mais aussi les lueurs de nos sociétés : Polars, philosophie et critique sociale, le dernier titre de la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel…

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Notre vie a-t-elle un sens dans le chaos du monde moderne ? Le polar - et en particulier le roman noir de tradition américaine - peut nous aider à explorer cette question, via les fils noirs et gris dont sont tissées les existences contemporaines. Il le fait avec le scalpel de la critique sociale face aux dérèglements et aux fragilités générés par nos sociétés inégalitaires et inhumanisantes. C’est ce que met en évidence le dialogue, proposé dans Polars, philosophie et critique sociale, entre nos romans policiers préférés et des éclairages philosophiques et sociologiques. Une éthique du maintien de son intégrité personnelle et une sagesse teintée de pessimisme s’en dégagent. Mais se dessinent aussi des trouées utopiques. On croise sur ces chemins inquiétants des auteurs classiques (David Goodis, Howard Fast, Dashiell Hammett, Ross Macdonald, Jim Thompson…) et contemporains (James Lee Burke, James Crumley, James Ellroy, Dennis Lehane, Jean-Patrick Manchette, George Pelecanos, James Sallis, Craig Johnson…). La deuxième partie est illustrée de dessins de Charb, de Charlie Hebdo.

 

« Un chant tragique »

 

Le roman noir américain naît dans les années 1920. Deux des figures principales de ce que l’on appelle aussi la « hard-boiled school » (littéralement « école des durs à cuire ») sont  Dashiell Hammett (1894-1961), inventeur du détective Sam Spade, et  Raymond Chandler (1888-1959), créateur du détective Philip Marlowe. Certaines de leurs histoires ont d’ailleurs été adaptées au cinéma, qui a donné au roman noir une seconde vie populaire, mais dans un registre artistique différent, avec le film noir, dont l’acteur Humphrey Bogart a été une étoile marquante. Le roman noir revêt deux grandes caractéristiques : 1) un ancrage social, avec un regard critique sur la société moderne, et 2) une vision désenchantée qui tend toutefois souvent à préserver une composante morale.

 

En tout cas si l’on suit Jean-Patrick Manchette (1942-1995), lui-même auteur de romans policiers (comme Nada, Le Petit Bleu de la côte ouest, etc.) et initiateur à partir du début des années 1970 de ce qu’on a appelé « le néo-polar » français, se revendiquant de la tradition américaine. Sur le premier plan, Manchette caractérise le polar par une voie « réaliste-critique » avec un parti pris « d’intervention sociale très violent »(1). Sur le second plan, il avance que « le polar est la grande littérature morale de notre époque »(2), mais dans le cadre d’« un chant tragique »(3).

 

…aux tonalités mélancoliques

 

Se coltiner le tragique de l’existence, c’est-à-dire des circonstances qui tendent à nous écraser et à nous enfoncer dans la douleur, conduit le polar à revêtir des couleurs mélancoliques.

 

La notion de mélancolie renvoie ordinairement dans les dictionnaires à un état de tristesse, de dépression, de spleen, de vague à l’âme. Dans son livre Le pari mélancolique(4), le philosophe et militant Daniel Bensaïd a toutefois distingué deux formes historiques de mélancolie à partir du XVIIIe siècle. La première est la « mélancolie romantique » (celle des écrivains et poètes romantiques), une mélancolie fortement nostalgique, surtout tournée vers le passé. Mais émergerait également ce qu’il appelle une « mélancolie classique » (celle des révolutionnaires Saint-Just et Louis-Auguste Blanqui), que l'on pourrait aussi appeler mélancolie radicale, une mélancolie ouverte sur l’avenir, sur la construction d’un avenir différent. Une mélancolie qui puiserait dans le passé des ressources pour ouvrir un autre futur.

 

Une troisième mélancolie pourrait être dégagée : une mélancolie tragique, dont le cinéma de Jean-Pierre Melville constitue une expression limpidement sobre. Dans ses polars (Le doulos, Le samouraï, Le cercle rouge…) comme dans d’autres films (comme ce récit de la Résistance au scalpel cinématographique et éthique que constitue L’armée des ombres), Melville confronte directement la mélancolie au tragique. La mélancolie tragique est associée chez Melville à une éthique tragique : une façon de se tenir face au tragique, une manière de maintenir une certaine intégrité de soi malgré le tragique et devant le tragique. Cette mélancolie-éthique tragique est plutôt, à la différence de la mélancolie radicale, submergée par le pessimisme.

 

Le polar américain hésite alors, en fonction des auteurs ou parfois chez un même auteur, entre deux directions mélancoliques : la mélancolie tragique, qui le leste vraisemblablement le plus, et la mélancolie radicale, qui laisse ouvertes des lueurs utopiques sous la forme de « peut-être ».

 

Mélancolie tragique dans le Wyoming : Craig Johnson

 

Un exemple de mélancolie tragique, adossée à une éthique du maintien de soi ? Je prendrai un des polardeux récents les plus intéressants, Craig Johnson, avec son shérif Walt Longmire dans le Wyoming. Le roman Little Bird (2005, trad. franç. chez Gallmeister) travaille de manière incandescente la tension entre l’humour (dont l’auto-ironie) et le tragique. Á la fin du roman, la femme dont Walt tombe amoureux se révèle être la criminelle. Elle cherchait à venger le viol d’une jeune indienne, Little Bird, resté impuni, alors qu’elle avait elle-même été victime de la pédophilie de son père. Elle se suicidera à quelques pas de lui :

 

« - Walter, je veux que tu détournes les yeux.

- Vonnie, ne fait pas ça.

Il y eut un long silence. (…)

Elle le dit comme s’il s’agissait d’un commentaire sur le temps.

- Je t’aime.

Ce fut mon tour de détourner les yeux. Elle savait que je le ferai. »

 

Dans l’épilogue, la mélancolie apaisera la douleur, mais ne la supprimera pas, en offrant un appui pour tenter malgré tout de se tenir, de manière bancale, face au tragique.

 

Mélancolie des « peut-être » chez David Goodis

 

Un exemple de mélancolie radicale, ouverte sur l’utopie ? Je m’arrêterai sur un classique du roman noir américain, David Goodis (souvent adapté au cinéma, notamment en France : Tirez sur la pianiste, La lune dans le caniveau ou Rue barbare). Goodis est un auteur particulièrement noir et pessimiste, mais reste parfois disponible à des trouées utopiques, notamment sous la forme de la rencontre amoureuse.

 

Dans peut-être, le verbe être est caractérisé par lepossible (peut). Mais cette possibilité est marquée par le doute et l’incertitude souvent induits par l’emploi de l’adverbe. Justement l’adverbe peut-être exprime une hésitation entre le pessimisme et l’optimisme, appréhendés comme deux éventualités incluses dans un processus non strictement déterminé à l’avance. C’est la figure du pari, avec son lot de risques, qui émerge de la philosophie du peut-être qui se dessine chez Goodis, comme chez d’autres auteurs de polars. Cette figure du peut-être apparaît directement dans son roman La blonde au coin de la rue (1954, trad. franç. chez Rivages) :

 

« Tout ce temps passé, c’était un pari sur l’avenir. Leur numéro sortirait peut-être un jour, ou il ne sortirait jamais. Mais, tant que les dés n’avaient pas cessé de rouler, il y avait toujours un certain éclat dans ce qu’ils faisaient. Le simple fait de se dire que leur numéro sortirait peut-être, ou qu’il pouvait ne jamais sortir...Peut-être et encore peut-être ou peut-être pas. Mais tant qu’il y avait un "peut-être", il leur restait l’éclat. ».

 

Le peut-être est l’aiguillon du rêve, malgré la conscience de la noirceur du réel, en affrontant la noirceur du réel, sans se la masquer dans la mièvrerie. « L’éclat », c’est l’éthique du maintien de soi susceptible de déboucher (ou pas) sur un ailleurs utopique.

 

Une politique du polar ?

 

L’orientation éthique du roman noir pourrait déboucher sur une politique du polar en nos temps incertains, où une nouvelle politique d’émancipation se cherche dans le brouillard au milieu des périls. Et si l’on suit les quelques explorations que l’on vient d’amorcer, cela pourrait s’effectuer au moins sur deux plans :

 

* Une politique qui incorporerait une bonne dose de pessimisme, contre le poids des contes de Noël optimistes à gauche, en faisant son miel de l’expression du penseur marxiste italien Antonio Gramsci inspirée de l’écrivain français Romain Rolland : « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté ». Il faut bien tenir compte de deux siècles d’échecs et d’impasses des tentatives pour bâtir une société non-capitaliste émancipée et pluraliste de manière durable ! Non pas pour abandonner l’horizon émancipateur, mais pour se débarrasser des nunucheries qui nous accompagnent trop souvent en chemin…

 

* Dans le sillage de ce lestage pessimiste de l’espérance, le polar pourrait aider une politique émancipatrice à se doter de tonalités mélancoliques, de la mélancolie tragique à la mélancolie radicale. Pourraient ainsi être retissés des fils entre le présent et le passé, et peut-être l’avenir, contre soit la focalisation aveuglante dans l’immédiateté sans arrêt recommencée et décevante, soit l’enfermement nostalgique dans un passé fantasmé (le « c’était mieux avant »).

 

On a vraisemblablement plus à apprendre quant à une politique pour demain de nos meilleurs polars que de nombre discours politiciens !

 

 

Notes :

 

(1) J.-P. Manchette, Chroniques, Paris, Rivages, 1996, p.12 (juin 1980).

(2) Ibid., p.31 (janvier 1978).

(3) Ibid., p.36 (février 1978).

(4) D. Bensaïd, Le pari mélancolique, Paris, Fayard, 1997.

 

 

 

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Sommaire de Polars, philosophie et critique sociale par Philippe Corcuff

(octobre 2013, 208 p., 15,90 euros)

 

Introduction

Ma vie a-t-elle un sens dans ce chaos ? Range ton flingue un moment…

 

Partie I

Les fils noirs et gris de l’existence moderne

1. Éthique du polar, entre nostalgie des absolus et tentation du nihilisme. Robin Cook, James Lee Burke, Harrison Hunt, Howard Fast et James Crumley

2. Le roman noir américain, entre quête du sens et critique sociale. De David Goodis à Dennis Lehane

3. Fragilités existentielles et sociales dans la tradition du polar américain. Dashiell Hammett, Ross Macdonald, Dennis Lehane, Craig Holden, Craig Johnson et R. J. Ellory

4. Shutter Island ou les voies de la perplexité raisonnée

5. La sagesse grise de James Sallis

 

Partie II

Chroniques noires de l’actualité contemporaine (avec des dessins de Charb)

Phil noir 1 : Des mots qui flinguent lentement (en partant de Dashiell Hammett, septembre 2005)

Phil noir 2 : Actualité de notre servitude volontaire (en partant de David Goodis, octobre 2005)

Phil noir 3 : Guerre sociale dans les banlieues (en partant de Dennis Lehane, novembre 2005)

Phil noir 4 : Désenchantements et utopie (en partant d’Howard Fast, décembre 2005)

Phil noir 5 : Je ne suis pas raciste, mais… (en partant de George Pelecanos, janvier 2006)

Phil noir 6 : Jeunes cons idéalistes et vieux cons cyniques (en partant de Richard Hugo, février 2006)

Phil noir 7 : Le sous-commandant Marcos chez de Villepin (en partant de Paco Ignacio Taibo II et du sous-commandant Marcos, mars 2006)

Phil noir 8 : Mélancolie du dernier baiser (en partant de James Crumley, mai 2006)

Phil noir 9 : Du Bobo de la Croix-Rousse à Bourdieu (en partant de Christian Roux, septembre 2006)

Phil noir 10 : Humaine inhumanité (en partant de William McIlvanney, novembre 2006)

Phil noir 11 : Á l’écart du coït final (en partant de James Lee Burke, décembre 2006)

Phil noir 12 : Manchette et Wittgenstein dépouillés (en partant de Jean-Patrick Manchette, février 2007)

Phil noir 13 : Les rêves au risque du réel (en partant de James Ellroy, avril 2007)

Phil noir 14 : Sarko dans la merde (en partant de Richard Price, septembre 2007)

Phil noir 15 : Zones grises du polar féminin (en partant de Laurie Lynn Drummond, mars 2008)

Phil noir 16 : De nos identités métisses (en partant de James Crumley, novembre 2008)

Phil noir 17 : De nos dérisoires et sympathiques héroïsmes (en partant de Cornelius Lehane, octobre 2009)

Phil noir 18 : Happy New Complots ! (en partant de Robert B. Parker, janvier 2010)

Phil noir 19 : Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir… (en partant de Jim Thompson, février 2011)

Phil noir 20 : La foire électorale aux truffes et le polar : Sarkozy, Hollande et les autres (en partant de James Sallis, mars 2012)

Phil noir 21 : Qu’est-ce qui a défiguré la gauche…et m’a rendu politiquement mélancolique ? (en partant de Ross Macdonald, juillet 2013)

 

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LE LIVRE POLARS, PHILOSOPHIE ET CRITIQUE SOCIALE Á LA RADIO

 

 

* Entretien  de Philippe Corcuff avec Monique et Serge, émission Trous noirs, Radio Libertaire, 21 octobre 2013 (16h-18h), à écouter ici (cliquer)

* « Fictions policières au prisme des sciences sociales », entretien de Lilian Mathieu (Columbo : la lutte des classes ce soir à la télé) et Philippe Corcuff avec Sylvain Bourmeau, émission La suite dans les idées, France Culture, 26 octobre 2013 (13h30-14h), à écouter ici (cliquer)

 

* "Lumières noires (polar et sciences humaines)", entretien de Philippe Corcuff avec François Angelier, Jean-Pierre Dionnet et Jean-Baptiste Thoret, émission Mauvais genres, France Culture, 2 novembre 2013 (22h-minuit : 1e heure), à écouter ici (cliquer)

 

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Philippe Corcuff est maître de conférences en science politique à l’Institut d’Études Politiques de Lyon. Co-fondateur de l’Université Populaire de Lyon et de l’Université Critique et Citoyenne de Nîmes, il est aussi membre du conseil scientifique de l’association altermondialiste ATTAC et de la Fédération Anarchiste. Il a notamment publié : La société de verre. Pour une éthique de la fragilité (Armand Colin, 2002), Bourdieu autrement (Textuel, 2003), Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs (La Découverte, 2012), Marx XXIe siècle. Textes commentés (Textuel, 2012) et La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? (Textuel, 2012). Voir aussi son blog sur Mediapart : Quand l’hippopotame s’emmêle...

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