La glottophobie, un type de discrimination largement ignoré

Professeur de sociolinguistique, Philippe Blanchet explore dans un petit livre original, "Discriminations : combattre la glottophobie" (Textuel), quelque chose de quotidiennement répandue et pourtant souvent ignorée des débats publics : les discriminations par le langage.

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Quand on s’intéresse à la fois à la question des discriminations et à celle des pratiques linguistiques, notamment en France, on constate très vite que les discriminations linguistiques sont généralement ignorées, au double sens d’« inconnues » (on ne sait pas que ça existe, on ne les voit pas) et de « négligées » (on n’y accorde aucune attention quand on en voit). Très peu de liens sont faits entre ces deux questions, à part quelques vigilances de militants ou de chercheurs spécialisés. Et pourtant, on constate aussi rapidement que les discriminations linguistiques sont très fréquentes, ordinaires, banales, dans la vie quotidienne de beaucoup de gens et de beaucoup de sociétés.

 

Glottophobie : qu’es aco ?

La glottophobie peut être définie comme « le mépris, la haine, l’agression, le rejet, l’exclusion, de personnes, discrimination négative effectivement ou prétendument fondés sur le fait de considérer incorrectes, inférieures, mauvaises certaines formes linguistiques (perçues comme des langues, des dialectes ou des usages de langues) usitées par ces personnes, en général en focalisant sur les formes linguistiques (et sans toujours avoir pleinement conscience de l’ampleur des effets produits sur les personnes) ». Le terme glottophobie insiste sur le fait que, comme pour la xénophobie, l’homophobie ou la judéophobie, c’est bel et bien sur les personnes et pas seulement sur leur caractéristique réelle ou supposée (ici l’étrangeté, le comportement sexuel, la religion) qu’elle s’exerce. Cette discrimination linguistique s’appuie non seulement sur des façons de parler une langue (comme « avoir un accent » en français) mais aussi sur le fait de parler d’autres langues que la langue attendue, imposée, survalorisée.

La plupart des grands textes juridiques internationaux prévoient, dénoncent et interdisent les discriminations linguistiques comme toutes les autres discriminations. Mais, par exemple, la loi française de lutte contre les discriminations, qui date de 2001, complétée en en 2006 et en 2014, ne mentionne pas les discriminations linguistiques. Pire : plusieurs textes juridiques français sont clairement glottophobes, en contradiction avec les textes internationaux ratifiés par la France, comme les lois de 2005-2008 portant sur le séjour des étrangers en France ou l’acquisition de la nationalité française. Ainsi, alors que par ailleurs la loi française impose aux couples mariés d’avoir une vie commune, les conjoints étrangers de Français-es ou d’étrangers/-ères résidant en France ne peuvent obtenir de visa ou de carte de résident pour accompagner ou rejoindre leur conjoint et pour vivre en France avec leur conjoint et/ou leurs enfants qu’à condition de faire la preuve d’une connaissance suffisante de langue française comme garantie supposée de leur intégration effective ou potentielle dans la société française. Les règles officielles françaises interdisent ainsi à un couple ou à des parents et enfants de vivre ensemble si l’un des parents est supposé ne pas connaitre suffisamment le français. On discrimine par conséquent les conjoints non ou peu francophones par rapport aux conjoints francophones. Ces exigences sont illégales dans les États membres de l’Union Européennes (dont la France) car pour ce qui concerne l’immigration familiale, l’Article 7, paragraphe 2 de la Directive européenne sur le droit au regroupement familial, précise que les États membres n’ont pas la possibilité d’imposer des conditions restrictives pour des questions d’intégration...

 

Un livre pour comprendre, un livre pour lutter

Dans ce livre, Discriminations : combattre la glottophobie, j’explique comment a été construite, déployée, amplifiée cette glottophobie au point de passer inaperçue, car pour lutter contre un phénomène et ses effets pervers, il faut le connaitre, en comprendre les mécanismes, les enjeux, les modalités.

Je donne aussi dans le livre de très nombreux exemples de glottophobie pratiquée, voire « légitimée », par des institutions (comme l’Education Nationale, l’INSEE, des rapports parlementaires…), des personnages médiatiques et politiques (élus, journalistes...), mais aussi des gens « ordinaires » dans la vie de tous les jours. En voici quelques uns :

 

* Dialogue observé et recueilli dans une classe d’accueil d’une école primaire française (où des enfants non francophones dits « nouvellement arrivés » apprennent le français) :

- « Professeur d’école (PE) : « Comment tu t’appelles?

- élève nouvèlement arrivé (ENA) : « Ahmed » (il prononce le h)

- PE: « En France on prononce pas les H. Tu t’appelles Amed. Répète ton nom. Amed »

L’enfant pleure.

 

* Exemple dans un lycée de Marseille :

« L'enseignante m'a coupé devant la classe alors que je lisais un poème à voix haute, parce que j'avais "mal prononcé" le mot "rose", avec un [o] ouvert dû à mon accent méridional. Je ne me souviens plus des mots exacts mais elle m'a fait comprendre en se moquant que ce n'était pas acceptable d'avoir cet accent pour passer les concours des grandes écoles qu'on préparait telles que l'ENS... puisque bien évidemment on doit se conformer à la prononciation de l'élite parisienne même si l'on vient de la prépa du lycée Thiers à Marseille (...). Pour une correction sur un mot j'ai eu l'impression d'être totalement ridicule et de ne pas avoir ma place dans cette classe ».

 

* Répondant à une mise en cause publique d’Eva Joly pour son accent étranger, le journaliste Emmanuel Schwartzenberg confirme en 2011 que :

« Les télévisions comme les radios n'ont pas attendu l'avis péremptoire de François Berléand pour écarter de l'antenne les journalistes comme les animateurs qui parlent avec un accent (…) Les présentateurs des JT [journaux télévisés] de France 3, eux, savent bien qu'ils n'ont aucune chance de mener une carrière nationale s'ils font entendre leur terroir. Qu'il s'agisse du Sud Ouest, de l'Alsace ou de la Corse, l'accent n'est pas toléré (...) Au nom de la diversité, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel se saisira peut-être, un jour, de ce dossier ».

 

* En janvier 2014, suite à la publication du rapport Dhume et Hamdani sur l’intégration qui recommande de valoriser les langues des migrants dans le système éducatif français, un ancien journaliste du Figaro, Thierry Desjardins, publie sur son blog un texte où il fustige ce rapport qui « prévoyait notamment – excusez du peu – d’“assumer la dimension arabe-orientale de la France“ et de considérer les borborygmes des patois africains sur le même plan que la langue française » (c’est-à-dire comme des langues).

 

* Voici le témoignage d’une étudiante étrangère à Rennes recueilli en 2014 :

« j'essaie de trouver un appartement, j’ai rencontré quelques propriétaires qui ne pouvaient pas parler un mot d'anglais donc je souviens qu'il y avait deux propriétaires qui m'ont refusé à cause du fait que mon français n'était pas parfait parce que même quand nous avons parlé au sujet de louer le appartement le fait que j'ai eu quelques difficultés à comprendre tout ils ont m'ont dit ''désolé euh le niveau de ton français c'est pas parfait donc nous ne nous ne nous ne voulons pas te donner te laisser le ce appartement'' (…). A la fin j’ai fait téléphoner un camarade français et j’ai trouvé un appartement ».

 

Mais un autre monde est possible où l’on adapterait les langues aux humains et à leurs besoins plutôt que de forcer les humains à s’adapter aux langues prédéfinies par celles et ceux qui s’arrogent le pouvoir de le faire et d’en faire un moyen de sélection et de domination. Un monde où le respect de l’humain et de sa parole serait préféré au respect de « la » langue. Un monde où toutes les « langues » fonctionneraient sans glottophobie, c’est-à-dire sans exclusion de la parole des personnes qui les parlent ni de ces personnes elles-mêmes. Bref, un autre monde : humaniste, juste, équitable et hospitalier.

 

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10 secondes pour le dire / BLANCHET, Discriminations : combattre la glottophobie, Éditions Textuel © Anne Arnaud

Sommaire de Discriminations : combattre la glottophobie par Philippe Blanchet

(Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 13 janvier 2016, 192 p., 14,90 euros)

 

 

Partie I : Introduction

Les pratiques linguistiques, un domainede discrimination largement ignoré

1. Une absence dans les textes juridiques français

2. Une certaine négligence dans les travaux érudits sur les discriminations

3. Une présence inégalement condamnée dans les grands textes internationaux relatifs aux Droits humains

4. Une pratique massive d’après les observateurs des dynamiques sociales et linguistiques

5. Objectif de ce livre

6. Remerciements

Partie II

Voir les choses autrement...

1. Les pratiques linguistiques sont des pratiques sociales

2. Les langues sont des moyens et des enjeuxde domination et de pouvoir

3. Pratiques spontanées et normes prescrites

4. Les discriminations linguistiquessont des discriminations

5. Glottophobie : un terme pour insistersur les dimensions humaines et socialesdes discriminations linguistiques

6. Le cercle vicieux de la minorationet de la majoration sociolinguistiquesou le trio infernal glottophobie, glottophilie, glottomanie

7. L’hégémonie impose la croyancedans une idéologie

8. Diversité linguistique et communication

9. La communication linguistique et le mythede la maitrise de la langue commune

Partie III

Comment s’est déployéeet se maintient la glottophobie ?

1. Les rôles des agents et des instances glottopolitiques dans la diffusionde la glottophobie

2. Désocialisation et déshumanisationdes « langues » : la responsabilitédes grammairiens et des linguistes

3. Contrôle linguistique et contrôle social

4. Standardisation, diglossieet insécurité linguistique

5. Enseignement, insécurité linguistiqueet glottophobie

6. L’élaboration des langues standardcomme procédé d’exclusion sociopolitique

7. Quand les dominés veulent devenirdominants à la place des dominants

Partie IV

La glottophobie en pratique : étude d’exemples

1. Discours et comportements glottophobes

2. Exemples de glottophobie institutionnelle

3. Exemples de glottophobie institutionnelleet individuelle

4. Exemples de glottophobie individuelle

Partie V

Des pistes et des principespour combattre la glottophobie

1. Réaffirmer le caractère profondémenthumain, social et culturel des « langues »

2. Demande sociale et mise en œuvre d’une glottopolitique autogestionnaire de la pluralité

3. Repenser l’éducation linguistique et les aspects linguistiques de l’éducation

4. Commencer par une pratique personnelle consciente et vigilante

5. Réinsérer la question linguistique dans un projet de société

Bibliographie

 

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Philippe Blanchet est professeur de sociolinguistique à l’université Rennes 2. Il est spécialiste de la diversité linguistique et culturelle dans le monde francophone et expert en politique linguistique et éducative pour de grands organismes. Chercheur et enseignant engagé contre toutes les discriminations, il est membre de la Ligue des Droits de l’Homme. Il vient donc de publier Discriminations : combattre la glottophobie (Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 13 janvier 2016, 192 p., 14,90 euros). Il tient un blog sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/philippe-blanchet/blog .

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