Des tas d'urgences

Un communiqué, « La photographie à la pointe de la création » publié sur le site du Ministère de la Culture (et de la communication...) le 13 novembre 2015 au moment d'un « Paris Photo » interrompu par les conséquences des actes terroristes signe une nouvelle fois l'absence d'une politique pour la photographie que des effets de communication ne combleront jamais !

Lewis Hine, Empire State Building construction worker touching the top of the Chrysler building © Lewis Hine - 1930 Lewis Hine, Empire State Building construction worker touching the top of the Chrysler building © Lewis Hine - 1930
Des millions de chômeurs, une économie frelatée par une spéculation débridée, une absence de réflexion pour construire un nouveau mode de vie assis sur d'autres espérances qu'une frénétique concurrence, terrorisme permanent bien plus insidieux accoucheur de victimes que celui, sinistre idéal de fous de dieu, une éducation sclérosée dans ses utopies normatives, une culture devenue caricature aux mains de marchands spéculateurs ; autant de tas d'urgences qui se font montagne devant notre incapacité à tenter d'en araser ne serait-ce qu'une miette de sommet. Devant ce tas d'urgences, espérer de nos édiles une thérapie salvatrice pour les photographes et la Photographie relève sans doute d'une préoccupation maladive incurable. Dans un précédent article, « une politique pour la photographie », j'avais tenté de profiter d'une annonce de la Ministre de la Culture lors des Rencontres d'Arles 2015 de la création d'un « Conseil National des Professions de la Photographie », pour proposer les grandes lignes de ce qui (pourrait) devrait fonder cette politique. La récente mise en ligne sur le site du Ministère d'un article titré « La photographie à la pointe de la création » (Publié le 13.11.2015) nous porte la parole de la Ministre :

«Création d’un Centre national de la photographie, relance de la commande publique, soutien à la profession… Avec ces initiatives, Fleur Pellerin veut faire de la photographie – un secteur en pleine vitalité artistique mais qui doit faire face à d’importantes mutations – un fer de lance de la création.»

Me voilà dans l'obligation d'un bref rappel historique : en 1981 Jack Lang avait réuni les « États généraux de la Photographie » qui accouchèrent de la création du Centre National de la Photographie qui devait se consacrer à la création contemporaine pendant qu'une « Mission pour la Photographie », sous la houlette de la direction du Patrimoine, devait prendre en charge l'abondant Patrimoine de notre pays, le valoriser et le conserver. Ce CNP confié alors à Robert Delpire était mis sous la tutelle de la toute jeune « délégation aux Arts plastiques ». Robert Delpire sut s'entourer pour organiser de grandes expositions au Palais de Tokyo (avant travaux...), puis rue Berryer dans l'Hôtel de la fondation Rothschild. La délégation aux Arts plastiques (DAP) était chargée de tout ce qui concerne la vie d'une profession. Le hic c'est que trop peu sont ceux qui reconnaissent sa véritable nature,  la Photographie est un média original qu'il est imprudent de fondre dans les Arts plastiques. Art, passe encore, mais plastique, le mot convient mal aux deux dimensions d'un multiple tributaire d'une industrie.

En 2002, le ministre Jean-Jacques Aillagon à qui il était apparu que la Photographie était un peu abandonnée et écartelée par des directions de son ministère qui refusaient de collaborer profita de difficultés de l'association qui gérait le Jeu de Paume pour proposer la fusion du CNP et de Patrimoine Photographique (association qui avait pris la suite de la Mission à la Direction du Patrimoine). C'est le successeur d'Aillagon qui concrétisa la fusion et imposa un de ses amis à la Présidence du Jeu de Paume qui devait préfigurer la création d'un « établissement public industriel et commercial » (EPIC). Utopie qui ne vit jamais le jour bien que l'association qui gère le Jeu de Paume rêve autant de commerce qu'elle en ferait une industrie. Le Jeu de Paume ainsi réanimé se déchargera habilement des charges de conservation et de diffusion de notre Patrimoine.

La vie politique est si trépidante que les ministres défilent. Certains se défilent quand on leur parle de Photographie, d'autres trouvent que c'est un bon cheval à enfourcher pour assoir leur communication. La COMmunication plaie rattachée à ce Ministère de la Culture. Frédéric Mitterrand voulait laisser une trace. Il proposa d'attribuer un hôtel historique en ruine à la Photographie et créa une « Mission Photographie ». Personne ne sut vraiment qui était la véritable tutelle de cette Mission qui perdure sans moyen et sans politique, mission fantôme en réalité.

Aurélie Fillipetti alertée par l'invisibilité de l'action de cette Mission Photographie demanda une IGAC sur la politique de la Photographie. Une inspection générale des affaires culturelles, c'est une affaire sérieuse en charge d'un rapport. Celui-la était prévu en juin 2014. Pas de chance c'est une nouvelle Ministre qui s'attribue les mérites de cette IGAC pour annoncer en avril un Conseil National des Professions de la Photographie ou Conseil National de la Photographie, le terme restait encore à préciser... L'annonce publiée par un malheureux hasard quelques heures avant les sinistres attentats du 13 novembre semble donc réincarner un CNP, Centre National de la Photographie.

Le jour où vous prenez conscience que l'administration française est dans sa « réserve » et que son devoir est de n'en pas sortir, vous ne vous étonnez plus du culte du secret qui, comme celui qui protège les grands prototypes industriels, met sous une chape de plomb le contenu d'une IGAC. Seule la Ministre peut autoriser une publication publique d'un rapport d'inspection, protégeant ainsi son administration qui peut ronronner quiètement. Bien sûr vous avez, comme savent le faire les bons journalistes, toujours un moyen de vous procurer le contenu d'un rapport. Mais attention à ne pas mettre vos sources en danger. Enfin quand les tas d'urgences sont victimes de l'État d'urgence on vous conseille de rester calme, de faire confiance à ceux qui travaillent dans l'ombre. Et si vous êtes bien sage ou habillement insistant on vous proposera au détours d'une conversation une petite décoration. Plus tout jeune, à l'approche de Noël, vous trouvez que ça sent le sapin !

« Vitalité artistique, fragilité professionnelle »

Fleur Pellerin nous dit que le public le plus large plébiscite la photographie. Passons sur le choix du vocabulaire mais la référence à la foire annuelle, Paris Photo, révèle la préférence de notre gouvernement pour le marché. Le choix des mots est aussi le révélateur des maux ; évoquer les territoires explorés chaque jour par des auteurs avides de créativité et d’invention n'est pas innocent. L'administration a fait sienne la doxa de l'art contemporain, tout au moins la part du marché qui monopolise les média. La créativité serait l'invention débridée de formes nouvelles. C'est méconnaître la nature profonde de la Photographie, rendre compte du réel subjectivé par la sensibilité d'un auteur maîtrisant les règles de la composition, de la perspective et de la lumière. L'utilisation d'une technique pour matérialiser les fantasmes d'un artiste, pour respectable qu'elle soit n'est pas faire de la photographie.

La réflexion de la Ministre sur la préoccupante précarité qui serait devenu l'attribut de la profession de photographe provient d'une étude commandée à un groupe de sociologues par son Ministère. Une nouvelle fois le constat est fait mais l'analyse de la situation se garde bien d'en analyser les véritables fondements. Faire la distinction entre l'emploi salarié et l'exercice indépendant d'une profession relève d'un constat technocratique qui ne tient aucun compte de la nature de l'activité. Rien dans cette étude ne permet d'apprécier les véritables changements intervenus ces dernières décennies. Si l'on prend l'exemple de ce qui existait en 1975 notamment, un photographe indépendant qui était choisi pour son talent pouvait miser sur une journée rémunérée entre 3000 F et 6000 F. Quelle dégringolade quand on sait qu'aujourd'hui obtenir 300 € relève de l'exploit.

Fleur Pellerin affirme  qu'un photojournaliste doit pouvoir vivre de son œuvre. Ceci pour nous annoncer une mission « Brun-Buisson » pour établir un code de bonnes pratiques professionnelles entre les éditeurs, les agences de presse et les photojournalistes. Comment prendre au sérieux l'annonce d'une soi-disant nouvelle mission quand celle-ci réunie par la Ministre précédente a déjà rendu son rapport et qu'un accord a été signé, voilà près d'un an, par une seule organisation professionnelle ? A cela s'ajoute l'affirmation par Fleur Pellerin qu'elle demande à ses services la définition d'un salaire minimum pour les photojournalistes. On se doute que cette annonce n'a aucune chance de prospérer tant les règles de la concurrence imposée par la politique néo-libérale européenne et mondiale s'y opposeront. Plus grave encore cette annonce révèle l'ignorance de la Ministre sur l'état réel de la profession de photographe et de l'urgence extrême qu'il y a à définir un véritable statut professionnel basé sur la qualité d'auteurs de tous les photographes vivant de leur activité.

Création du Centre national de la photographie

Annoncé le 6 juillet aux rencontres d'Arles ce Centre national de la photographie devrait entrer en action au début de l'année 2016. La Ministre affirme qu'il devrait devenir un espace de dialogue entre les pouvoirs publics, les professionnels et les organismes qui œuvrent dans le domaine de la photographie et conclut-elle constituer une « véritable force de propositions ».

Demandé début 2014 par Aurélie Fillipetti l'IGAC a publié son rapport en juin 2014 en préconisant la constitution d'un GIP*, Groupement d'Intérêt Public. Les rapporteurs constataient l'absence de dialogue entre les trois directions du ministère sur la photographie. Ils insistaient sur l'urgence à définir le statut professionnel de photographe, à ne pas en rester aux contradictions entre l'affiliation à un régime de sécurité sociale et des statuts fiscaux incohérents. Le rapport de l'IGAC affirme que le GIP, par regroupement, peut symboliser une politique publique, conduite par des opérateurs responsables – associés plutôt que concurrents -, convergents plutôt que séparés .

Inutile de reprendre ici l'ensemble des dysfonctionnements que dénonçait le rapport de l'IGAC et égrenés dans l'article précédent, l'abandon par Fleur Pellerin de la proposition de GIP pour faire de cet encore très flou Centre National de la Photographie une structure de dialogue et de propositions nous incite à penser qu'à l'aune de la politique générale en œuvre il sera essentiellement un lieu de paroles en l'air, démuni d'un budget indispensable et par conséquence incompétent à passer aux actes.

 *Pour information : Un groupement d'intérêt public (GIP) est en France , une personne morale de droit publicdotée d’une structure de fonctionnement légère et de règles de gestion souples.

Il peut être constitué entre différents partenaires publics ou entre un partenaire public au moins et un ou plusieurs organismes privés. Ayant un objectif déterminé devant répondre à une mission d'intérêt général à but non lucratif, le groupement d'intérêt public a une mission administrative ou industrielle et commerciale. Il met en commun un ensemble de moyens et existe pour une durée déterminée ou, depuis la loi no 2011-525 du 17 mai 2011 de simplification et d'amélioration de la qualité du droit, indéterminée.

Mise à jour le 7 décembre à 21h30: à la suite de la parution de cet article le Ministère de la Culture a modifié le communiqué de Fleur Pellerin mis en ligne sur le site du Ministère pour substituer Conseil National de la Photographie à Centre National de la Photographie...

Ceci ne change rien au fond; il semble bien qu'un Conseil ne soit qu'un conseil à faire, mais qui fera et avec quoi?



 

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