Emmanuel Macron: la rhétorique ne fait pas les politiques de santé

« 60 millions de procureurs » ? Au vu du bilan catastrophique de la politique qu'il mène face à la pandémie, Emmanuel Macron devrait enfin adopter une positon plus humble et écouter les critiques constructives de la société civile. L'arrogance et le sentiment de supériorité permanent ne font pas des politiques publiques en santé. Face au Covid-19, la France a besoin de la société civile.

 

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Communiqué de presse de l'Observatoire de la Transparence dans les politiques du médicament (OTMEDs) - 22 janvier 2021

Ce jeudi 21 janvier, le Président de la République a assimilé les critiques de son action politique face au COVID-19 à des entraves à la recherche. Il a amalgamé le droit à l'erreur inhérent au travail du chercheur, au droit à l'erreur d'un dirigeant dans sa gestion d'une crise sanitaire. Il a parlé des citoyen-nes comme d' « une nation de 66 millions de procureurs1 ».

Au vu du bilan catastrophique de la politique qu'il mène face à la pandémie, Emmanuel Macron devrait enfin adopter une positon plus humble et écouter les critiques constructives de la société civile. L'arrogance et le sentiment de supériorité permanent ne font pas des politiques publiques en santé. Face au Covid-19, la France a besoin de la société civile :

  • Les entraves à la recherche sont avant tout causées par les politiques d'austérité qui ont asséché le secteur public et l'ont soumis à des logiques de rentabilité à court terme. De telles logiques sont incompatibles avec les études longues que nécessitent des familles de virus pouvant se transformer en menaces sanitaires. Au cours des quinze dernières années, le soutien public à la recherche sur les coronavirus a été un parcours du combattant chaotique et notre réactivité pour trouver des thérapies ou des vaccins rapidement en est réduite. La politique d'Emmanuel Macron et de Frédérique Vidal a aggravé cet état de fait et nous condamne à de nouvelles vulnérabilités face à des menaces futures. Le gouvernement vient ainsi de créer une grande agence de recherche sur l'ensemble des maladies infectieuses, en élargissant les domaines de travail de l'ancienne ANRS (Agence Nationale de Recherche contre le sida et les hépatites virales), mais sans lui donner les moyens supplémentaires que nécessite une telle extension.

  • En assimilant les critiques de son action politique à des critiques du travail scientifique, le chef de l'État continue d'entretenir la confusion entre le temps de la recherche, l'élaboration de recommandations et l'action politique. Ces trois domaines distincts ont sans cesse été confondus par le Président : pense-t-il par exemple qu'aller soutenir Didier Raoult ait servi les intérêts d'une recherche médicale rigoureuse et attentive à sauver des vies ? En empêchant de distinguer études scientifiques, recommandations médicales et présupposés politiques, de telles confusions entretiennent le complotisme, la méfiance envers tous les scientifiques et les réactions d'hostilité aux gestes-barrière ou aux vaccins.

  • Les critiques de l'action gouvernementale sont légitimes et nombreuses. Le bilan accablant d'Emmanuel Macron ne le met pas en position de les ignorer. Nos dirigeant-es se sont avéré-es incapables de fournir des masques et des tests en temps et en heure. Encore aujourd'hui, les masques FFP2, courants en population générale dans de nombreux pays, voire parfois obligatoires, manquent. La majorité a refusé aux soignant-es et à l'hôpital public les moyens indispensables pour accueillir tous les malades et sauver plus de vies. Les campagnes de promotion pédagogique sur les gestes-barrière et les problèmes qu'ils peuvent poser sont restées invisibles ou inexistantes. Les personnels et élèves des établissements scolaires sont abandonné-es. Ce ne sont que quelques exemples.

  • Avec un tel mépris, le chef de l'État ne peut se rendre compte que les critiques sont constructives et se coupe aussi des pistes de solutions proposées par les acteurs et actrices de la société civile. La nouvelle agence de recherche exclut les représentant-es de malades, qui étaient inclus-es à la suite des combats activistes dans la gouvernance de la recherche. Pendant le premier confinement, les député-es En Marche ont obstinément refusé d'ouvrir le conseil scientifique à la société civile. En mars, les pouvoirs publics ont ignoré des propositions de chefs d'entreprise pour fournir des masques. Le désastre de la campagne de vaccination tient en grande partie au refus du gouvernement d'inclure dès mars dernier des élus locaux, des experts en santé publique, des médecins généralistes, dans l'élaboration des stratégies possibles. La proposition récente de Jean-Michel Blanquer d'un circuit de dépistage dédié pour les établissements scolaires avait été formulée dès le mois d'avril par un syndicat de professeurs. Une initiative prometteuse des marins-pompiers de Marseille pour tester les eaux usés de lycée ou d'EHPAD et identifier des clusters potentiels a été ignorée du gouvernement qui ne l'a toujours pas soutenue et étendue à d'autres territoires. Etc, etc.

  • De notre côté, dès le 5 mars, nous appelions le président à faire toute la transparence sur les recherches sur les technologies contre le COVID-19 financées par l'argent public. Le 12 mars, nous proposions des mesures de bon sens pour reprendre le contrôle sur la pandémie, notamment en matière de dépistage. Ce ne sont que quelques exemples des propositions concrètes que nous avons faites tout au long de cette crise et qui ont été ignorées par nos dirigeant-es.

Au vu du bilan catastrophique de son action, Emmanuel Macron n'est pas en position de mépriser les critiques, encore moins les propositions concrètes de la société civile. Il ne peut non plus se permettre de faire autant de dégâts à l'image de la science en s'en servant comme bouclier contre des critiques légitimes. Il est temps de se rendre compte que l'arrogance, l'entêtement dogmatique dans les choix politiques et l'incompétence tuent.

 

1« Nous sommes devenus une nation de 66 millions de procureurs. C'est pas comme ça qu'on fait face aux crises ou qu'on avance. Et donc chacun fait des erreurs chaque jour. Celui ou celle qui ne fait pas d'erreur, c'est celui ou qui ne cherche pas ou qui ne fait rien, ou qui mécaniquement fait la même chose que la veille. Nous avons besoin d'avoir des femmes et des hommes qui cherchent, qui ont la capacité à inventer ce qui n'est pas encore perceptible et à se tromper, pour pouvoir corriger le plus vite possible et s'améliorer. C'est ce qui fait une grande nation. »

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