« Les ruses sont médiocres, mais les secrets sont bien gardés ! » Bien dans sa manière, toujours ironique, ne se prenant jamais trop au sérieux, c’était l’une des formules fétiches de celui qu’avec Georges Marion, nous avions surnommé, par précaution afin d’éviter de trahir son identité, « le Consul ». Littéraire, cette trouvaille avait pour clé une boisson qu’il me fit apprécier : tout comme un autre Consul, personnage central d’un de mes romans préférés, Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, notre interlocuteur aimait bien le whisky, pur malt évidemment.

Jusqu’à sa mort, « le Consul » était protégé par le secret des sources. Même si nous l’avions évoqué dans certains de nos livres respectifs, ni Georges Marion ni moi n’avons brisé ce pacte professionnel qui nous liait, même quand certains interlocuteurs, mieux informés que d’autres sur l’histoire du ministère de l’intérieur, tombaient juste. Nous coupions court, faisant rapidement diversion.

Ses obsèques passées – elles se sont tenues dans l’intimité familiale –, nous avons décidé de lui rendre publiquement hommage. Non seulement pour rappeler que les journalistes ne sont rien sans ces sources qui, elles, prennent de vrais risques, mais aussi afin de rappeler la nécessité d’avoir, au cœur de l’Etat, des hommes et des femmes qui sachent résister aux abus de pouvoir (le texte de Georges Marion est à lire sur Arrêt sur images).

Dans les années 1980, sous le premier septennat de François Mitterrand, Georges et moi faisions tandem, enquêtant de concert. Plus âgé et plus expérimenté, il travaillait alors au Canard Enchaîné, avant de me rejoindre au Monde, en 1986. Nous avons fait la connaissance de Pierre Verbrugghe quand il fut nommé directeur général de la police nationale (DGPN), en juin 1983, au lendemain d’une manifestation factieuse de policiers place Vendôme à Paris, sous les fenêtres du ministère de la justice et de son occupant, le garde des sceaux Robert Badinter.

Pour ce premier contact, un quatrième personnage fit le lien : Bernard Deleplace, alors principal dirigeant du syndicat policier majoritaire, la FASP. Aujourd’hui retraité en Corse, le gardien de la paix – un titre qu’il a toujours revendiqué avec fierté – Deleplace, socialiste aussi libre que fidèle, à qui j’ai annoncé le décès de Pierre Verbrugghe, a souhaité s’associer à notre hommage à ce « démocrate », « un grand monsieur » insiste-t-il.

Ce fut d’abord une relation purement fonctionnelle – je tenais la rubrique « Police » dans le quotidien du soir –, avec les prudences et, surtout, les distances d’usage, d’autant que le choix de ce préfet avait surpris à gauche. Nommé préfet de Seine-et-Marne après l’élection de 1981, Pierre Verbrugghe était en effet étiqueté comme l’un de ces hauts fonctionnaires qui avaient servi la droite, au cœur du pouvoir policier : dans les années 1970, il avait occupé les postes décisifs de directeur du personnel et des écoles de la police nationale, puis de directeur des personnels et des affaires politiques au ministère de l’intérieur (un résumé de sa carrière ici).

Nous ne savions pas encore qu’il avait noué un lien ancien avec François Mitterrand, pour qui notre futur « Consul » était de cette trentaine de fidèles avec lesquels, en président quelque peu aventurier, il disait pouvoir « tenir l’Etat ». Pierre Verbrugghe avait en effet été, de 1967 à 1969, secrétaire général de la préfecture de la Nièvre, le fief électoral du futur leader de l’union de la gauche qui traversait alors l’un des trous d’air de sa longue carrière politique. Il y avait aussi accueilli un jeune et brillant stagiaire de l’Ecole nationale d’administration (ENA) qui, par la suite, gâchera quelque peu son talent : Jacques Attali.

Ce que nous ne savions pas non plus, et que nous allions non seulement découvrir mais aussi dont nous allions profiter – après avoir été DGPN de 1983 à 1987, un temps renvoyé à la Cour des comptes sous le gouvernement de Jacques Chirac, Pierre Verbrugghe sera préfet de police de Paris de Paris de 1988 à 1993 –, c’est que ce haut fonctionnaire aussi efficace que discret cachait une révolte enfouie. Né le 8 avril 1929 à Wattrelos, dans le Nord – dont il avait gardé l’accent –, entré dans l’administration comme auxiliaire de préfecture en 1948, Pierre Verbrugghe fut ensuite élève de l’ENA (1955-1957), dans une promotion au nom terriblement d’époque, celle des guerres coloniales : « France-Afrique ». Mais ce fut aussi pour lui, enfant de ce Nord alors terre socialiste où il comptait des amis de jeunesse requis par les idéaux démocratiques et sociaux, l’occasion d’en découvrir la trahison quand la SFIO s’égara au point de perdre la République dans la sale guerre d’Algérie.

Il lui en était resté une aversion profonde pour les « glorieux » – c’était son mot – qui, par certitude idéologique, obéissance aveugle ou ivresse du pouvoir, accompagnent ou précipitent la perdition des principes républicains. C’est cet homme que nous avons appris, Georges Marion et moi, à connaître et à apprécier, et que nous avons surnommé « le Consul ». Un discret et efficace gardien de la République qui n’a pas hésité, à plusieurs reprises, à prendre le risque de nous alerter afin que nos révélations publiques entravent des agissements néfastes pour les libertés fondamentales et nuisibles à la vitalité démocratique. A la manière de ce directeur du FBI américain, brutalement remercié par Donald Trump, qui vient d’assumer, lors de son audition au Congrès, d’avoir alerté la presse afin de provoquer la nomination d’un procureur indépendant sur l’affaire russe (lire ici).

Bref, Pierre Verbrugghe, au-delà de sa brillante carrière administrative, fut de ces fonctionnaires démocratiquement républicains qui savent combien l’Etat doit être protégé de ses propres abus et combien une presse libre en est l’indispensable garde-fou. L’histoire la plus emblématique de cette alliance nécessaire fut, pour Georges et moi, l’affaire Greenpeace, ce feuilleton de l’été 1985 où nous avons finalement réussi à faire tomber le mensonge d’Etat qui recouvrait l’ordre politique donné aux services secrets français de faire couler, dans le port d’Auckland en Nouvelle-Zélande, le navire amiral du mouvement écologiste, le Rainbow-Warrior.

J’ai raconté cette histoire, il y a deux ans, dans La troisième équipe, ces souvenirs de l’affaire Greenpeace, pour son trentième anniversaire (lire ici, et ), où « le Consul » est évidemment très présent. En hommage final à cette rencontre rare, privilège d’un métier qui permet de découvrir de belles personnes, rétives aux identités assignées et libres de tout préjugé, j’en reproduis ici quelques passages où je brossais le portrait de notre « Consul », l’autre Pierre Verbrugghe (paru aux éditions Don Quichotte, le livre est disponible ici en poche, dans une édition revue et augmentée) :

Ce fut, d’abord, un grand serviteur de l’Etat, en son cœur. Mais de l’Etat de droit, pas d’un Etat qui s’émanciperait de toute règle juridique et de toute contrainte démocratique. Ce fut vrai, aussi, dans notre relation : jamais il ne viola les obligations de sa charge. Jamais il ne nous confia un secret, clef en mains. Seul le journalisme assis, de connivence et de fréquentation, s’imagine que nos enquêtes nous sont servies sur un plateau, à la manière d’une commande qui nous serait faite. D’où son obsession, quand nos révélations le dérangent, à chercher et à dénoncer d’hypothétiques sources pour nous discréditer en prétendant que nous avons été manipulés. Comme si la manipulation la plus ordinaire n’était pas la soumission du journalisme, notamment politique, aux agendas de la communication officielle.

Face au secret d’Etat, les meilleurs informateurs sont ceux qui vous permettent de comprendre, de bien travailler en somme. Et certainement pas ceux qui voudraient vous dicter ce qu’il faudrait révéler. Le Consul était un interlocuteur, bien plus qu’une source. Un pédagogue à sa manière, qui plus est de l’école socratique, pratiquant cette lente maïeutique par laquelle Socrate, fils de sage-femme, prétendait faire accoucher les esprits des pensées qu’ils contiennent sans le savoir. Ne révélant rien, il se contentait de mettre sur la bonne piste. Tout au plus pouvait-on obtenir des recoupements, un « oui » ou un « non » à une question factuelle. Mais rarement, tant il préférait botter en touche dès que nos curiosités devenaient trop précises. Et c’est alors qu’il ressortait son « Môsieur » : « Môsieur Plenel, comme vous y allez !… », suivi d’un grand éclat de rire. […]

Au fond, le Consul ne nous confiait pas de révélations. Il se contentait de nous donner du travail. D’ailleurs, quand nos questions se faisaient trop insistantes, il coupait court en répliquant : « Mais c’est à vous de travailler, faites votre boulot ! » Cette pédagogie de la besogne et de l’ouvrage est sans doute son seul point commun avec Deep Throat. « Gorge profonde », dont le surnom était emprunté au titre d’un film pornographique, avait été inventée par Bob Woodward et Carl Bernstein, deux journalistes du Washington Post, afin de masquer l’un de leurs informateurs décisifs dans l’affaire qui les rendit célèbres, le Watergate. Dans le film qui en fut tiré, All The President’s Men (Les hommes du Président), Deep Throat lance aux deux enquêteurs le fameux Follow the money (Suivez l’argent) qui est devenu le mantra de la nouvelle génération de journalistes attachés à remonter les fils des corruptions, prévarications, évasions et fraudes financières.

A l’instar de « Gorge profonde », le Consul se contentait d’indiquer la piste à suivre. Mais la comparaison s’arrête là. Prolongés, nos rendez-vous ne se passaient pas furtivement dans les sous-sols d’un garage. Moins instrumentale, me semble-t-il, notre relation était plus riche, tissée d’estime mutuelle et de confiance réciproque. Plus ambiguë aussi. Comme si, malgré des rôles sociaux très opposés, nous partagions sinon des idéaux, du moins des principes communs. Je m’illusionne peut-être mais je reste certain que ses motivations étaient non seulement désintéressées mais également profondément démocratiques. Rétif au pouvoir personnel, à son autoritarisme foncier et à sa privatisation de l’Etat, il donnait un coup de pouce au contre-pouvoir qui pouvait l’équilibrer ou le contrecarrer auprès de la société : la presse.

Ce n’était pas un dissident, et sa carrière administrative en témoigne. Mais, dans les contraintes de ses fonctions, sans rompre ni s’exposer, il affirmait devant nous son autonomie, jouant avec l’institution pour se prouver qu’elle ne l’avait pas dévoré et qu’il restait un homme libre. Je me souviens d’un texte de son cru, une courte nouvelle fort bien écrite, qu’il me lut un jour – c’était bien après 1985 : il y narrait d’une plume mordante l’atmosphère des réunions de cabinet, les ministres satisfaits, les courtisans empressés et les conseillers tétanisés. Dans ces rencontres improbables qui font le privilège du journalisme – son déplacement d’un milieu social à l’autre, sans assignation à une place fixe –, le Consul reste dans mon souvenir comme le symbole de cette liberté qui nous oblige, où que l’on soit. Toujours à conquérir, sans cesse à inventer, quelles que soient les pesanteurs ou les obstacles.

Le symbole, pour le dire d’un mot, du courage.

[…] Sans que nous soyons rentrés dans des discussions philosophiques, le Consul partageait spontanément ce refus des aveuglements grégaires où la nation, loin de se renforcer, s’égare dans le déni de justice et la haine de l’autre. Mais il était aussi de ces hommes qui tenaient l’Etat à la demande de François Mitterrand, choisis par lui hors de toute camarilla militante, sur la foi d’un lien dont ils étaient tous deux les seuls à connaître l’origine. Pour autant, ce n’était pas un fidèle, avec ce que ce mot induit de croyance jusqu’au risque de l’aveuglement. Dissident secret, le Consul n’appartenait à personne. Mais il était indéniablement impressionné par l’audace du personnage, son côté aventurier de la politique – même s’il me confia, plus tard, que l’homme n’avait pas été au rendez-vous de son aventure.

S’est-il dit qu’il fallait protéger François Mitterrand contre lui-même, voire le sauver, sinon de lui-même, du moins d’une partie des siens, Charles Hernu au premier chef ? Je n’en sais rien car le Consul ne nous a évidemment pas donné de mode d’emploi ni de consigne. Aurait-il tenté de le faire que notre relation serait devenue toute autre, empreinte de méfiance et de distance. La confiance avec nos sources suppose, au besoin, de les éduquer : nous respectons leurs motivations ; elles n’empiètent pas sur nos libertés. Sa condition rédhibitoire, c’est qu’elles ne nous mentent jamais. Se taire est évidemment leur droit sacré. Mais si, d’aventure, elles nous trompent, nous avons l’obligation de mettre fin à notre relation. Par respect non seulement de nous-mêmes mais de ceux que nous servons, les citoyens et leur droit de savoir.

Avec le Consul, j’avais franchi de longue date ces étapes de validation d’une confiance réciproque. Anciens, nos liens garantissaient l’authenticité de ses réponses – ou de ses non-réponses. Quand je repense à ce dîner, ainsi qu’au rapide rendez-vous suivant, le lundi 16 septembre [1985] vers midi [nos ultimes rencontres avant nos révélations, publiées le 17 septembre 1985], je me dis qu’il n’avait aucune stratégie préétablie et que, si les lignes ont bougé, c’est à cause de la dynamique de nos échanges. Nous ne lui avons certes pas forcé la main, mais la maïeutique s’est quelque peu inversée : Marion et moi étions devenus les accoucheurs. C’est évidemment la version qui nous avantage. Mais, quand je revisite ces quelques jours de tension, je reste convaincu que c’est la bonne.

> Sur l’affaire Greenpeace, lire et voir le témoignage en 2015 du colonel Jean-Luc Kister, provoqué par la parution de La troisième équipe.

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