Quand j'ai commencé à y réfléchir... (3)

lLe couloir des années 1990

Le couloir des années quatre-vingt-dix (1)

 Que faire ?

 

Ces dix premières années, elles se présentent à ma mémoire comme un long couloir. Je ne sais pas si la Faculté le sait (je veux dire par là, si elle se rend compte de ce que cela signifie en termes de désinformation) mais le premier contact d’un malade avec la médecine ressemble à un couloir, à une salle d’attente - plus ou moins spacieuse, la salle, et plus ou moins longue, l’attente - qui débouche toujours sur un long couloir, avec des portes. Le long du couloir, où l’on peut même avoir droit à la perfusion, parfois, lorsqu’il manque de la place, on attend. Avec tous les dangers que cela représente, à savoir le contact avec les autres, la rumeur, les bruits, les on-dit, les certitudes et la nouvelle méthode qui marche bien en ce moment, par exemple les abeilles. Bien sûr, cela aussi, ça dépend.

Aujourd’hui, lorsque je me présente dans le couloir, plus personne ne fait attention à moi, rançon de l’âge, et l’attente se passe un peu comme dans le métro, sans rien dire à personne, tout le monde concentré sur soi, ou les quelques-uns qui sont venus à deux chuchotant comme à la messe, ou quelques-uns, encore, pianotant sur leur smartphone (un peu, mais beaucoup moins que dans le métro où c’est devenu le sport universel.)

Dans les années quatre-vingt-dix, en revanche, on me remarquait beaucoup. La petite jeune, toute pimpante, avec son joli tailleur et son ordinateur portable (à l’époque, c’était bien plus étonnant qu’aujourd’hui), qu’est-ce qu’elle est venue faire ici ? Ou alors, c’est une erreur ? Même le prêtre qui était entré dans ma chambre, au CHU des urgences, alors que j’attendais la ponction lombaire, m’avait dit quelque chose comme : « Cela sent vraiment très bon, dans votre chambre, c’est agréable. Je me suis dit, en entrant, que vous n’aviez vraiment rien à faire ici, mon enfant. Vous ne devriez pas être là. » C’était très gentil et, en même temps, il m’a semblé, je ne sais trop pourquoi, que c’était un peu choquant (Ah bon, quand on est vieux et moche, on a quelque chose à y faire ?) mais je n’ai rien dit, inutile de froisser le clergé quand on est devenu aussi dépendant de la Faculté. Je l’ai remercié poliment (merci, mon père) mais j’ai décliné son offre de réconfort spirituel, quand même, parce que j’avais trop l’impression qu’il allait me donner l’extrême onction par avance. C’était trop soudain, ça datait de la veille, et j’étais vraiment dans le doute, à cette époque-là.

Bon, mais quelques semaines plus tard, à Paris, dans le couloir, la dame d’à côté, piquée par la curiosité, ne peut s’empêcher de se pencher vers moi :

- Vous aussi, vous attendez le Professeur Lambda ?

- Oui, on m’a dit d’attendre devant la porte E (sourire.)

- Ah, et vous aussi vous venez pour une sclérose en plaques ?

- Oui, enfin, non, pour l’instant j’ai une inflammation du système nerveux central.

- Alors, ça, n’y comptez pas trop, tu entends ça, Roger ?

Je lève le nez et me tourne un peu de côté, rencontre le regard perçant de la dame, environ la soixantaine ou un peu plus, et visualise l’attitude de Roger, son mari, replié sur lui-même dans le fauteuil roulant, muet, regard inexpressif.

- Parce que, vous aussi ?

- Ah non, pas moi, Dieu soit loué, mais mon mari, oui. Mon mari, on lui avait dit ça, aussi, et maintenant, vous voyez…

- Mais ce n’est pas certain, non ?

- Ils ne vous le disent pas, vous pensez, mais bien-sûr que si. C’est quoi, vos symptômes ?

- Et bien, un voile noir devant les yeux, très opaque à droite, un peu moins à gauche et, avant cela, la sensation qu’une de mes jambes s’était bloquée, ensuite qu’elle était devenue plus grosse que l’autre, comme enrobée dans du coton ou de la laine de verre. Mais, là, ça va mieux, je vois un peu plus et…

- Exactement comme Roger, n’est-ce pas, Roger ? Sa jambe s’est bloquée, puis l’autre, et alors, maintenant, vous voyez… Et, si je peux me permettre, vous travaillez, vous faites quoi, dans la vie ?

- Euh, c’est un peu compliqué, je viens de réussir un concours mais, en ce moment, je travaille dans une préfecture.

- Exactement comme Roger. Enfin, pas la préfecture, mais le concours et il avait passé une licence, aussi, mais, maintenant bien sûr, il ne travaille plus. Et vous avez des enfants ?

- Oui, j’en ai un mais…

- Mais vous ne pourrez plus en faire d’autres, n’est-ce pas ?

- Oh ? Si, pourquoi pas ? Moi, tout le monde me dit que, contrairement à ce que l’on croit souvent, il n’y a aucune contre-indication et que l’on peut tout à fait mener à bien une grossesse quand on a une SEP.

- Une grossesse, peut-être, mais le problème n’est pas là.

- Ah bon ?

- Non, le problème c’est qu’il faut pouvoir les élever, les enfants, vous comprenez. C’est ça le problème. Je ne voudrais pas vous décourager, ma pauvre petite, mais, c’est bien ça, le problème, il faut pouvoir les élever, les enfants…

Soulagement, quand la porte E s’est enfin ouverte et qu’ils sont partis consulter le Pr Lambda. J’avais au moins une demi-heure devant moi pour digérer tout ça…

J’avais l’impression d’être placée devant le bébé, ou plutôt le futur enfant, et que ce bébé gazouilleur, tout mignon, soudain devenu le futur enfant-à-élever,  me regardait plein de reproches : comment ? Tu m’as fait, moi, un enfant-à-élever, alors que tu n’en es même pas capable ? Essaye de m’élever, essaye un peu, pour voir, je suis certain que tu n’y arriveras pas ! Et quant à son frère, trois ans à l’époque, il entrait aussi dans la pièce et se joignait au futur petit frère à élever : et moi, alors, moi je suis déjà fait, alors, comment tu vas faire ? Moi aussi, je suis un enfant-à-élever, moi aussi, j’ai le droit d’être élevé !

Quelle galère…

Et taisez-vous, les mômes, on ne s’entend plus penser, dans ce couloir. Si vous n’êtes pas contents, vous irez vous faire élever ailleurs !

Non, mais.

...

Ce qu’elle me disait, cette dame, finalement, c’est que je n’avais plus le choix. Non, je n’avais plus le choix, moi non plus, comme quand Marie-Christine avait dû épouser Tonio. Qu’est-ce qu’elle était devenue, d’ailleurs, cette Marie-Christine déguisée en meringue ? Est-ce qu’elle avait des enfants à élever, au moins ? Si j’avais bien compris, elle avait flashé, ou plutôt, si j’avais  mieux compris, sa famille avait flashé sur Tonio à cause du Loto, non ? Mais le Loto, ça aide ou ça n’aide pas ? À élever un môme, j’entends.

Remarque, si… Comme ça, tu recrutes une nurse, et c’est la nurse qui se lève, la nuit, quand le bébé crie qu’il a faim et que cette putain de famille de bobos n’est même pas capable de l’élever. La nurse, c’est sûrement la bonne solution, à part que je n’ai pas gagné au Loto et que je ne vois pas bien comment on va la payer, la nurse…

Encore que…

Si c’est simplement des problèmes de fric, dans mon cas, je pourrais peut-être m’organiser : par exemple, si je deviens complètement aveugle, je pourrai enregistrer des pièces de théâtre pour la radio ; et si je ne deviens pas aveugle mais muette, je pourrai écrire tout en étant muette. Et les personnes en fauteuil élèvent leurs enfants, tout de même, et beaucoup travaillent. Le seul problème, c’est si je deviens aveugle, muette, et qu’en plus, j’ai des problèmes de concentration, parce que, c’est sûr, si ça devient un peu intellectuel, ce sera beaucoup moins pratique pour lire à la radio des feuilletons radiophoniques…

Oui, mais ça, c’est le pire, et le pire n’est jamais certain, non ? Parce qu’à l’inverse, si je ne les fais pas, les enfants à élever, et qu’à la fin, je ne suis ni aveugle, ni muette, ni paralysée, j’aurai l’air con, non ? Si on ne faisait des enfants que lorsqu’on est sûr de pouvoir les élever à cent pour cent, on n’en ferait jamais. Personne ne peut dire qu’il n’a aucune chance de se faire écraser par un autobus. C’est aussi pour cela que j’aimerais bien un arbre, des cas de figure, des pourcentages et la liste des symptômes, parce que tous les symptômes ne sont peut-être pas incompatibles avec le fait de savoir élever un enfant ? À part les problèmes de fric, peut-être, là, oui, je peux comprendre, mais, dans mon cas, en imaginant que la rémission, si rémission il y a, dure sept à dix ans, je pourrais continuer à travailler et ça pourrait coller…

Pff, en fait, je ne sais plus du tout ce que je dois faire.

 

(1) Parce que, c'est long, un couloir...

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 La suite du couloir = Il y a toujours deux façons de voir les choses

 

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