Paul à la plage (Rivages noirs)

3. Du rififi à la communale

Du rififi à la communale

 

paulalaplage1
Tout avait commencé par un coup de fil, le genre de coups de fil qu'on aime bien recevoir, à huit heures du matin, au moment où l'on sort de chez soi très en retard, après avoir cherché ses clés, puis ses lunettes, puis son portable une demi-heure et que c'est raté pour les dix minutes d'avance avant la réunion de tout à l'heure.

- Ici le poste de police municipale, vous êtes bien madame Rougegorge, 25 rue du Général de Gaulle ?

- Oui.

- Et vous habitez en étage élevé, au dessus de l'école primaire ?

- Euh, oui, mais...

- Et près de la fenêtre qui donne sur la cour de l'école, est-ce qu'il y a quelque chose de rouge, chez vous, un objet rouge ?

- Euh, et bien, c'est la cuisine et, oui, dans ma cuisine assez près de la fenêtre, oui, il y a une passoire rouge, mais... Je ne vois pas bien pourquoi... (vous m'appelez à huit heures du matin pour me demander quelle est la couleur de ma putain de passoire en plastique.)

- D'accord, est-ce qu'à votre connaissance, il y avait quelqu'un chez vous, mercredi après-midi ?

- Euh, oui, je crois, il y avait mon fils.

- Avec des amis ?

- Ah, ça, je ne sais pas...

Ensuite, tout s'était enchaîné très vite : Paul était convoqué au commissariat, dès le lendemain soir, en ma présence et celle de son père. Il ressortait en effet de l'enquête qu'une bande de gamins complètement allumés avaient jeté des billes en métal dans la cour de l'école, du haut du 6e étage, qu'ils avaient même proféré des insultes et fait des bras d'honneur au gardien et à la directrice de l'école, si bien que ces derniers avaient appelé la police. Certes, il était impossible de savoir exactement d'où étaient partis les incidents, d'autant plus qu'à l'arrivée de la police, il n'y avait plus aucun bruit dans l'immeuble, mais apparemment, la passoire rouge était un indice édifiant, sinon concordant. Tous les témoins avaient repéré la fenêtre, derrière laquelle se voyait quelque chose de rouge.

Bon, comme je n'avais pas trop le temps d'enquêter moi même, j'avais juste foncé dans la chambre de Paul avant de partir :

- C'est quoi, cette histoire, tu as invité des copains à la maison mercredi après-midi ?

- Non, moi non...

- Tu es sûr ?

- Non, non, moi, non, comprends pas...

- Bon, tu ne perds rien pour attendre et tu as intérêt à trouver une explication valable. On en reparle ce soir.

 

À table, le soir, j'avais bien entendu repris le fil de mes questions :

- ?

- Moi, non, comprends pas...

- ?

- Des copains, non, comprends pas...

- ?

- Du bruit dans la cour, non, comprends pas...

- ?

- La passoire, ah bon, il y a une passoire, dans la cuisine ?

- Mais tu te rends compte, abruti, que c'est hyper dangereux de balancer des objets dans la cour, que tu aurais pu blesser un gamin et que, après, c'est toute ta vie que tu auras gâchée pour une idiotie pareille ?

- Non, ben ouais, je me rends compte, mais non, c'est pas moi et j'ai rien fait...

...

À grand peine, très péniblement, j'ai quand même fini par lui extorquer l'information selon laquelle Greg et Mat seraient passés, ainsi que Malko, à un moment, mais que personne n'avait mis les pieds dans la cuisine, sauf à un moment, mais pas Malko, vu que lui, il jouait à la console... Et que quelqu'un se serait peut-être approché de la fenêtre, à un moment ou à côté de la passoire, mais qu'en tout cas, il ne s'était rien passé.

Et ainsi de suite, jusqu'à ce que, soudain, le grand-frère intervienne. Arnaud s'était levé, dans un grand mouvement de colère et d'indignation :

- Alors, toi, il suffit que les flics te téléphonent et tu les crois ? Les flics te passent un coup de fil et, voilà, tu les crois ?? Paul te dit qu'il comprend pas, qu'il a rien fait et toi, tu crois les flics ?

- Euh, ben, oui, pas forcément en général, mais en l'occurrence...

- Viens, Paul, viens avec moi...

Blam ! Le grand s'était rué vers le couloir, suivi du petit, la porte avait claqué et ils étaient tous les deux enfermés dans la chambre du fond. À travers la porte et même sans m'approcher, j'entendais, parce qu'Arnaud parlait vraiment fort, tellement était grande son indignation, et il n'a cessé d'abreuver son frère de conseils toute la soirée : t'inquiète pas, t'as pas treize ans ils peuvent pas te mettre en garde à vue, ils seront sûrement deux, méfie-toi, dans ces cas-là il y en a un qui fait le gentil flic, t'as qu'à t'en tenir à ta version, si c'est pas toi, c'est pas toi, ne te laisse pas impressionner... Et  comme ça toute la soirée...

Et le lendemain, c'était encore le masque. Bizarrement, Paul ne la ramenait pas trop, mais alors, Arnaud... Il ne cessait de grommeler, disant que c'était bien la première fois, à dégouter de tout, que cette putain de famille de merde, qu'on aurait tout vu, que c'était comme l'Affaire Dreyfus, exactement pareil, que les flics étaient bien connus pour maquiller les preuves, que y'avait qu'à voir l'affaire de Tarnac...

Bon, à dix-sept heures, moi, le délinquant et son père nous sommes donc rendus au commissariat. Et pour tout dire, la police municipale, surtout dans une banlieue résidentielle et sans trop d'histoires, ce n'est quand même pas la BRI ou le GIGN. Le policier qui est venu nous chercher a fait monter Paul le premier et, tandis qu'il était dans l'escalier, m'a chuchoté sous cape :

- Alors, vous avez pu en savoir plus ?

- Non pas vraiment, il semblerait qu'ils étaient trois, plus un quatrième mais c'est pas sûr...

- Bon, allons-y.

Et là, il a été trop sympa. On a eu droit à la totale, un vrai interrogatoire de cinéma. Il s'est carré sur sa chaise d'un côté du bureau, nous a fait asseoir en face tous les trois, a regardé Paul droit dans les yeux, penché vers lui : lève la tête quand je te parles ! Alors il y avait qui, dans la cuisine ? Greg et Mat, tu es sûr ? Et Malko, qu'est-ce qu'il faisait ?

Paul a tenu un bon moment, faut le reconnaître... Ne levant la tête que par intermittences, buté, le regard sombre, accroché à sa version que non, pas lui, mais pas non plus les autres... Un bon moment, il faut le reconnaître...

Jusqu'au moment où ses parents se sont comportés comme des traîtres :

- Écoute, Paul, pour toi, pour Greg et pour Mat, ce n'est peut-être pas important, mais tu sais très bien que pour Malko, c'est peut-être plus compliqué (de fait, ce Malko a, depuis, eu quelques ennuis avec la police, et pas seulement la municipale.) Alors, si ce n'est pas vous...

- Non, lui, il jouait à la console, parce qu'il en a pas chez lui...

- Et vous ?

- Ben, on était dans la cuisine.

- Et donc ?

- Et donc, pff...

Ensuite, il y a eu des explications, tu te rends compte, Paul ? Tu te rends compte ? et je n'ai pas pu m'empêcher de demander :

- Les billes, je veux bien, mais quand même, les insultes et les bras d'honneur, t'as pas fait ça ?

- Emma..., a dit le père d'un air amusé.

- Madame..., a dit le policier d'un air tout aussi amusé.

- Ah oui, vous voulez dire que...

Ils continuaient à me sourire gentiment tous les deux, tandis que Paul plongeait encore la tête.

Bon, OK, a conclu le flic municipal. Je vais contacter les parents de ce Greg et de ce Mat. Ensuite, je verrai avec la mairie, mais vous irez vous excuser, et l'on décidera de quelques travaux d'intérêt général. Mais je te préviens, mon gars, je suis nommé ici pour un petit bout de temps et à partir de maintenant, je t'ai à l’œil et je ne te lâcherai pas !

En disant cela, il avait un peu de mal à ne pas rigoler, heureusement que Paul baissait la tête.

On a remercié, on s'est excusé, on est sorti avec le coupable. On s'est dit également qu'on avait bien de la chance, qu'il fallait en être conscients, parce que ce n'est certainement pas dans toutes les banlieues qu'ils perdent une heure à interroger un gamin de douze ans qui a lancé trois billes par la fenêtre, et en y mettant autant de doigté.

...

Quant aux conséquences de l'aveu, me direz-vous ? Elles furent terribles, terribles...

Le pauvre Arnaud, il était dévasté. Son monde venait de s'écrouler et il a refusé d'adresser la parole à son frère pendant au moins vingt-quatre heures.

- Mais moi, maman, je le croyais... Je le croyais innocent, et ce p'tit salaud... Alors ça...

Il était allé se servir un coca à la cuisine, puis revenu vers moi, très interrogatif :

- Tu crois que ? Tu le crois, c'est ça ?

- Qu'est-ce que je crois ?

- J'ai été naïf, c'est ça, je suis naïf ?

- Mais non, mon chéri, mais non... Juste... Enfin, je sais pas, mais plutôt sympa quand même.

 

-----------------------------------

2. La Blonde et moi

1. Lonesome Paul by le long du périphérique

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.