Un dîner rue de Solférino, épisode 2

Où l'on apprend que l'alcool et les antidépresseurs ne font pas bon ménage. Le portrait d'un gars qui ne sait pas s'ennuyer, aussi.

Moreno

 

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Finalement, il était plutôt sympa, ce Moreno. Il faut dire aussi que, ce soir-là, je n’étais plus tellement en état de trouver qui que ce fût désagréable. Le mois d’avant, mon neurologue m’avait filé des antidépresseurs, à cause des séquelles de mon accident cérébral passé, mais comme, en réalité, je ne suis pas dépressive, l’effet a été totalement incontrôlé sans que je m'en fusse rendu compte.

J’avais pourtant lu la notice, elle disait « Prudence avec l’alcool», mais ça veut dire quoi, prudence avec l’alcool ? Ne pas dépasser la dose prescrite de Tequila ? Et une fois qu’on l’a bue, la dose de Tequila, éviter si possible de prendre le volant et de rouler à 180 km à l’heure? Moi, je rentre en taxi, alors…

Je n’ai donc pas vu le verre de Château-Margaux (de trop) et ho, ho, ho, même si j’ai connu une Polonaise qui en prenait au petit-déjeuner, hi, hi, car y connaissaient pas Raoul, les frères Volfoni, ni le Lino, d’ailleurs, reste que le Château-Margaux m’a tuer, ouaf, totalement explosée… Mais quelle blonne soirée, tout de même, quelle blonne soirée, kelle soirée…

En tous les cas, il était clair que je ne pouvais pas rentrer toute seule, même en taxi. En conséquence, je me suis carrément jetée sur Moreno en sortant de l’ascenseur, pendue à son cou, ce qui, à ma grande surprise, ne l’a pas amusé du tout. Il était même d’une humeur massacrante, Moreno, grognon comme pas deux, il venait de perdre au poker, et pas qu’un peu.

- Parce que, vous avez zoulé, non, cheveux dire, zoué pour de vrai ?

- Evidemment, tu ne croyais quand même pas qu’on allait faire mumuse avec des jetons en plastique et des cartons de loto? Ce Firmin, avec son air de petit joueur bien comme il faut, il m’a bien rétamé, en fait, ce roublard. Rincé, même.

- Et ça te bose un plème ?

- Ben, non, pourquoi ? Quinze-cents plaques, tu te doutes bien que je les avais mises de côté, épargnées sur mon petit Codevi ou mon petit livret A de La Poste, pas toi ?

Il me prend pour une bille, là ? Est-ce qu’on dit une bille, au fait ? Une quille, une vrille, ze sait plus, mais crois ki se fout de moi. Tant pis, lalalaire… Moule à gaufre, bachibouzouk, fonctionnaire… C’est moi, tintin, avec mon petit livret A… Et zoup, je me suis glissée, avec un peu de peine, d’accord, mais glissée avec pas mal d’élégance, quand même (ou tout au moins dans le dernier souvenir un peu net qu’il m’en reste) sur la banquette avant de son coupé de sport. C’est bas, ce genre de bagnole, vraiment très bas, mais j’imagine que c’est à ça qu’on les reconnaît.

En ce qui me concerne, j’étais donc beaucoup plus détendue que Moreno, exactement comme Mélanie Griffith dans Workinq girl, quand elle se rend à une grande soirée de gala mais qu’au bout du troisième verre, elle s’effondre dans les bras d’Harrison Ford, vu que sa meilleure copine lui avait fait un cocktail de médicaments pour la déstresser, et qu’Harrison Ford la ramène chez elle en taxi mais qu’elle ne sait même plus où elle habite, donc il l’emmène finalement chez lui, pas le choix, et lui fait monter trois étages en la portant tout entière sur son épaule droite, elle, sa robe noire à paillettes et le manteau de fourrure qui va avec, sans paraître essoufflé, ni rien.

La suite de l’histoire, en définitive, c’est Moreno qui me l’a racontée le lendemain matin au téléphone.

C’était tout aussi glamour, ou presque. Il avait garé la voiture devant la porte de chez moi, et il allait repartir illico mais, avant, il a voulu regarder ses mails, donc il s’est attardé. Heureusement, parce qu’en jetant un coup d’œil dans le rétroviseur au moment de repartir, il a constaté que n’étais pas entrée dans l’immeuble, comme il le croyait, mais que je m’étais carrément effondrée par terre, et que je gisais là, inerte, allongée sur le trottoir, devant la porte.

Il s’est donc précipité (qu’il dit) et il m’a aidée à me relever, à prendre l’ascenseur jusqu’au cinquième étage et à ouvrir la porte (je visais la serrure avec la clé, paraît-il, mais je tombais toujours à côté.)

Ensuite, il est reparti (qu’il dit) et, quant à moi, je me suis réveillée le lendemain matin, dans mon lit, presque déshabillée, dans un état un peu vaporeux, mais en pleine forme. J’étais bien, en fait, comme dans un petit nuage de coton rose, pas la plus petite gueule-de-bois, pas le plus petit mal de tête, juste un état vaporeux, dans le coton rose. Le seul truc, c’est que je ne me souvenais plus du tout de ce qui s’était passé la veille, à part le moment où je suis montée dans la voiture.

- Mais, c’est tout ce que tu as fait, tu as ouvert la porte ?

- Oui, tu as l’air déçue.

- Non, je ne suis pas déçue, pas du tout, me demande bien pourquoi je serais déçue…

- Déjà, tu pourrais me remercier, Louise, parce que si je n’avais pas regardé mes mails, tu te serais retrouvée par terre sur le trottoir, ce matin en te réveillant.

- Oh, oui, excuse-moi, oui, merci. Non mais, vraiment, je te remercie, c’était vraiment sympa. Je ne sais vraiment pas comment te remercier mais, c’est vraiment sympa.

...

Quelques semaines plus tard, Pauline venait aux nouvelles. Cette fois-ci, elle m’avait donné rendez-vous place de la Madeleine, dans l’une de ces deux enseignes chiquissimes où, dans une très grande assiette, tu peux manger deux tomates cerise et trois petit-pois parsemés de roquette ou de parmesan (au choix) pour à peine moins de cinquante euros. Et encore, à la condition de se contenter d’une carafe d’eau et d’oublier le café, mais le cadre est très agréable.

- Et bien, tu lui as tapé dans l’œil, à Moreno, il n’arrête pas de parler de toi.

- Ah bon, ça m’étonnerait. Il ne m’a même pas reconnue, figure-toi.

- Comment ça, pas reconnue ?

- Il était à ton mariage, autrefois, non ? Ça m’est revenu. Et invité chez les parents de Franck, l’après-midi du lendemain, et il est arrivé un peu en retard à la piscine, avec un autre…

- Oui, oui, me souviens maintenant, avec Bayard. Vous étiez là aussi ?

- Tu vois, même toi, tu ne t’en souvenais plus. Ce jour-là, ils nous avaient à peine adressé la parole, les deux zouaves. Comme si nous étions invisibles, avec Thomas… Ils avaient passé toute la journée avec nous, au bord de la piscine, à téléphoner, à boire des whiskies sans jamais nous regarder, si bien qu’on n’a jamais eu l’occasion de leur adresser la parole, comme si on n’était pas là. Et maintenant, là tout d’un coup, plus de dix ans après, il ne parlerait que de moi…

- Oui, oui, tout à fait. Il m’a prise à part, l’autre jour au dîner, pour me glisser : « Elle me plaît, elle me plaît, tu crois que j’aurais une ouverture ? Tu crois que j’ai une chance ? » C’est parce que tu étais avec Thomas, la fois d’avant, c’est pour ça, qu’il ne t’a pas remarquée. En plus de ça, et très entre nous, il était tout de même un peu particulier Thomas, non ? Même Franck n’a jamais eu trop de choses à lui dire.

- Faut dire de Thomas qu’il ne buvait pas, ou alors il tournait de l’œil, ne fumait pas, ne jouait ni au poker, ni au tennis, et qu’il était mal habillé.

- Tu es de mauvaise foi, ma belle, Franck ne fume pas et Moreno non plus, alors…

- N’empêche que tu as très bien compris ce que je voulais dire. Thomas s’intéressait à sa moto, au vélo, aux bandes dessinées et à la tectonique des plaques.

- Et donc ?

- Et donc, ce n’est pas le genre de truc dont on parle au bord d’une piscine en buvant un martini, la tectonique des plaques… Alors que la dernière Alfa Roméo, ou avec qui Cynthia a fini la nuit, oui… Ou encore à combien Truc-Chausson est coté au CAC 40.

- Oh là, là, mais que tu es sérieuse. Tu es sérieuse, en fait.

- Tu as raison, trop sérieuse, coincée, et je vais donc prendre un petit verre de Chablis, pour me détendre. Au prix de la tomate cerise, on n’est plus à ça près. Suis peut-être sérieuse, mais tu crèves de curiosité, quant à toi, ma jolie. Tu aimerais bien le savoir, ce qui s’est passé l’autre nuit…

- Vous vous êtes revus ?

- Un peu.

...

Je n’allais pas tout lui raconter, quand même, d’autant plus que Moreno avait été plus que correct, il n’en avait parlé à personne. Ou alors très peu et seulement par allusions. Bon, l’un dans l’autre, j’étais encore sous l’effet des antidépresseurs, alors pourquoi pas ? Les antidépresseurs me rendaient beaucoup plus tactile que d’habitude et j’avais envie de le toucher, ce mec, de le toucher partout, chaque fois que je le voyais. De lui effleurer le visage, de glisser mes doigts sous le col de la chemise, de jouer avec la chaîne en or, encore et encore, de voir jusqu’où elle descend, la chaîne, et où elle se termine surtout, aah, tout en bas, par la médaille. Il n’était pas très grand, juste à ma taille, brun de peau et de cheveux, un peu comme un rastaquouère, mais juste ce qu’il faut. Un mec du sud, bronzé, rasé de près, et la peau d’une incroyable douceur.

On s’était revu dans un café, non loin du rond-point des Champs-Élysées, à deux pas de son bureau, qu’il n’appelait jamais le bureau mais toujours le taf. Il surveillait encore un peu sa bagnole du coin de l’œil car il l’avait garée dans un endroit à mon avis tout à fait inadapté, mais il était un peu attentif, quand même, presque prévenant, et il s’est encore passé un phénomène bizarre. Il ne m’a pas dit je t’aime, bien évidemment, ni même qu’il se verrait bien me faire grimper aux rideaux, ce qui était plus plausible, mais en définitive, il s’est mis à me parler de littérature, la dernière chose que j’attendais de lui, et donc, comme effet surprise, c’était très réussi. Il avait dû entraver de la dernière fois que c’était un bon moyen d’aller pecho, la littérature, sûrement.

- C’est quoi, tes trois romans préférés, dis-moi.

- Et bien, et bien… Je ne sais pas, en fait, je n’ai pas l’habitude de donner le tiercé dans l’ordre, moi, question littérature.

- Dis quand même, dis quand même, trois romans.

- Et bien, quand j’étais en khâgne, c’était dans les années quatre-vingts, il me semblait à cette époque que deux romans pouvaient mériter le titre de roman du demi-siècle et que…

- Abrège, lesquels ?

Belle du Seigneur et Cent ans de solitude.

- Solitude, connais pas, mais Belle du Seigneur, on me l’a acheté.

- Et alors ?

- Et alors, c’est gros. Tu l’as lu en entier, toi ?

- Oui, je l’ai lu en entier, mais je dois reconnaître que, par la suite, j’ai lu et relu cent fois toujours les mêmes passages, et en sautant le reste, quand le petit Deume est à la SDN, la Société des Nations, et qu’il fait semblant de travailler, qu’il taille ses crayons et décompte ses congés à n’en plus finir, qu’il compare son salaire au peu qu’a gagné Mozart tout au long de sa vie et qu’il file aux waters toutes les cinq minutes dans l’espoir de croiser son chef, le sous-secrétaire général, celui qui est en passe de lui piquer sa femme et de le bombarder membre A, et pourquoi pas sous-directeur, plus tard, alors il retourne aux toilettes, tout le temps, il fait de grands détours dans les couloirs pour croiser son chemin, c’est drôle… Il est d’un drôle, ce passage…

- Si c’est drôle, ça ne peut pas être un grand roman ? Non ?

- Oh, ça, je ne sais pas, c’est sûrement un peu un poncif, de se dire que quand c’est drôle, ce n’est pas grand. Mais je te rassure, ça se termine très mal, en tout cas. Le contexte est celui de la montée du nazisme et, comme tu le sais sans doute, les histoires d’amour, ça se termine mal, en général. Tu devrais le lire, quand même, ça te ferait de l’instruction. Si tu veux, je te fais une fiche de lecture, avec que les passages intéressants. Mieux que dans Camping.

- Camping ?

- Oui, tu sais, le film, lorsque Franck Dubosc arrive sur la plage, dans son petit slip de bain moule-bite, et qu’il s’efforce de faire croire à tout le monde qu’il lit Belle du Seigneur

Camping ? Tu regardes Camping, toi ? Alors là, je suis déçu. Je croyais que j’étais tombé sur une intellectuelle, pour une fois, et elle regarde Camping !

- C’est beaucoup plus fin que ça en a l’air, figure-toi ! Et le réalisateur l’a lu, lui, Belle du Seigneur. Tout de suite après, Mathilde Seigner fait tout un dégagement sur son mari, Paulo, considérant qu’il a une tête de mari, et que si elle devait choisir un amant, elle ne choisirait pas Paulo, alors…

- Alors quoi ?

- C’est l’un des thèmes du livre, ce qui différencie le mari de l’amant, donc ce n’est pas un hasard, c’est réfléchi…

- Ah, ça, ça m’intéresse, c’est quoi ?

- C’est quoi, quoi ?

- La différence entre l’amant et le mari.

- Et bien, tu sais, l’amant est plus… Tandis que le mari est moins… Un peu comme dans Madame Bovary.

- Oui, je vois, encore un truc vaseux et beaucoup trop long pour moi. Pas le temps, mais mon livre préféré c’est Mort dans l’après-midi, Hemingway. Tu aimes la corrida ?

La corrida ? Pas trop lu Hemingway, moi, je préfère Fitzgerald, je suis superficielle. C’est comme Henry Miller, jamais rien lu non plus, je ne le connais que par Anaïs Nin, le Journal, Les Petits oiseaux et Vénus Érotica, surtout. Une autre version du Rapport Hite de mes années d’étudiante, un livre de femme… Ah mais non, la corrida ? Ah oui, je me souviens… Le soir, vous étiez allés à la féria, pour le mariage de Pauline… Oui, oui, je me souviens de toi, maintenant, et de la féria...

- Tu te souviens de moi ?

- Oui, tout à fait, je me souviens de toi… Il y avait tout une bande, le soir,  et vous étiez partis à la féria, on avait parlé des taureaux, ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre, c’était chaud, ce débat sur les taureaux, me souviens… Thomas n’était pas d’accord. Déjà qu’il était contre les bonsaïs, parce que la plante souffre… Je me suis toujours demandée si c’était rationnel, cartésien, cette idée que la plante souffre, alors que le chien de Malebranche ne sent pas, ne souffre pas et que…

- Bon, alors tu me raconteras, là, je n’ai pas le temps. Viens de voir… Comment elles s’appellent, maintenant ? Ce ne sont plus des aubergines ? Des contractuelles ? J’y vais, tu me la donnes quand, ta fiche de lecture ? Mercredi vers 14 heures, ça te va ? Je n’ai que deux heures mais je peux faire un saut, chez toi ? Pas eu le temps de voir, l’autre nuit.

- Voir quoi ?

- Et bien la bibliothèque, t’as sûrement une bibliothèque de balèze et tu vas encore me battre six zéro, j’en suis certain…

...

Plus tard, Louise se dirait que dans les périodes de vide de l’existence, les mecs comme Moreno, c’était tout de même bien pratique, providentiel et très agréable. Un peu de la gymnastique, d’accord, un peu de la corrida, mais bien agréable et très hygiénique, en plus, un champion du préservatif, ce torero. Très hygiénique, ça ne laissait pas de traces et ce n’était pas péché, ni vu ni connu… Et drôle, aussi, qu’est-ce que c’était drôle, ce souvenir...

- Tu as des seins, mais alors, des seins, et ça me file une de ces érections, je peux toucher ? 

Il était marrant, remarque, parce qu’il demandait toujours la permission, comme à sa mère. Il était très inquiet, aussi, encore à cause de la bagnole, encore mal garée, mais il demandait toujours la permission : avant d’entrer, avant de me toucher, avant de se glisser sous les draps, avant d’entrer, encore – Dis, je peux ? Dis-moi ce que tu veux, qu’est-ce que tu veux, dis-le moi, je le fais, dis-le moi, qu’est-ce que tu veux, où ?  Et de terminer dans un grand soupir, après m’avoir prévenue :

- Vu l’effet que tu me fais, toi, je ne vais pas tenir bien longtemps, alors, je te connais, tu vas encore me dire… 

Pourtant, je ne disais rien. Tiens, tu ne parles plus ? 

Vraiment très drôle, aussi, à toujours commenter : Je trouve que tu ne bouges pas beaucoup. 

Alors, la tête dans les coussins, emprisonnée de tout son corps doux et léger de torero musclé, je grommelais :

- Là, je trouve que tu exagères ! Je ne peux plus, bouger. Tu as vu la marge de manœuvre que tu me laisses ? 

Puis il s’ébrouait, joyeux, la médaille de son baptême scintillant sur le torse bronzé, car il était si délicieusement caricatural, Moreno, presque trop beau pour être vrai, clamant de sa voix chaude que, maintenant, on allait manger, puis repartant vers d’autres corridas où il était toujours question d’argent, de business et de fric et de tant d’autres paillettes…

Après quoi, je dormais. Rassasiée comme une bûche.

Je l’aime bien, Moreno. Les mecs du sud, je ne suis pas certaine que ce soit eux, les pires, même quand ils circulent dans des bagnoles hors de prix et qui leur pompent de l’essence, et tout machos qu’ils sont.

Bon, mais tout de même, pas très disponible, le mec du sud. Il m’a un peu baladée, aussi, avec son histoire du Portrait de Dorian Gray. Encore un truc pour aller pecho, le portrait. Je suis profond, tu vois, j’ai lu Oscar Wilde. Rudement pratique, Oscar Wilde, on peut y picorer ce qu’on veut.

Les hommes se marient par lassitude et les femmes par curiosité.

Voilà qui va avec tout. Ou encore :

Mon petit, ce sont les gens qui n’aiment qu’une fois dans leur vie qui sont superficiels.

Rudement pratique, non, pour un torero ?

Parce que le coup de la tauromachie, alors là ! Une véritable métaphore de la vie, la tauromachie. Une culture, un univers. Le torero Caracho, celui de Ramon Gomez de la Serna, tu ne vas pas me dire que ce n’est pas profond ? Il faut au moins quinze notes de bas de page pour arriver à comprendre de quoi ça parle. Et Mort dans l’après-midi, cette histoire de sang et de mort… À la fois picturale, profonde, littéraire, la tauromachie… Et virile, en plus.

Et bien, non, mon pote. Pictural, profond, littéraire, on ne peut pas être tout ça, quand on ne sait pas s’ennuyer.

Oui, c’est ça, c’est quelqu’un qui ne sait pas s’ennuyer, Moreno, jamais. Il veut rentabiliser : son temps, le temps des autres, le temps qu’il perd avec les autres…

Alors, forcément, c’est prouvé, il ne peut fonctionner que sur des idées reçues. Ça va plus vite, les idées reçues, c’est plus pratique : ma mère est la seule femme de ma vie, les filles préfèrent le sucre et j’ai un gros bazar, c’est tout ce qu’elles veulent, alors je suis heureux. Il vaut mieux investir les royalties dans la pierre, aussi, c’est plus sûr.

Sauf que Socrate ment, en disant que tous les Grecs sont menteurs, mon petit vieux. Il ment et c’est un syllogisme. Que tous les Grecs soient Grecs, ça passe encore, mais que toutes les femmes soient comme ci ou comme ça, tu repasseras… Alors, comment feras-tu, pour apprivoiser l’idée de ta propre mort, mon tout beau ? Pour tracer ton chemin et penser par toi-même ?

...

Et ça ne pouvait pas durer, bien sûr que non. Il n’avait pas d’odeur, Moreno, aucune. Une corrida hygiénique, drôle et tactile, colorée mais sans odeur : sans les baisers, sans la foudre et sans les abandons, sans les morsures et sans les petits matins frileux…

La grande passion, elle a forcément une odeur, c’est forcément un mélange de sucs et de muqueuses, de draps froissés et de morsures… Quand je me jette sur toi et que nous nous jetons sur nous… Je me souviens d’une interview de l’un des Ritals d’Hollywood, je ne sais plus lequel, même si mon préféré c’est Robert de Niro, mais, bon, c’était peut-être Al Pacino ou un autre. La journaliste lui demandait comment diable il avait pu rester avec la même femme, sa femme en plus, aussi longtemps. Ce n’est pas courant, à Hollywood, de rester avec la même depuis quarante ans. Et il a répondu, non, ce n’est pas sorcier, c’est juste une question de peau et d’odeur.

J’avais retenu ça, la peau et l’odeur, mais je ne savais pas encore quoi en faire…

 

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La semaine prochaine : La passion, la vraie

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Épisode 1 : Retrouvailles dans le 7e arrondissement

Bande annonce : Les trois sujets intéressants, dans la vie

 

 

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