Thor en visite à l’exposition Globes : « une vraie réussite ! »

Pour déchiffrer l’imaginaire architectural contemporain, on peut interroger les blockbusters comme Thor Ragnarok ; on peut aussi visiter l’exposition Globes à la Cité de l’Architecture. Loin de l’architecture pour architectes, une spectaculaire exploration de la manière dont cet art s’inscrit dans la saisie symbolique du monde.

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Coïncidence ? Le mercredi après-midi, c’était Thor Ragnarok en famille ; le jeudi soir l’exposition Globes à la Cité de l’Architecture. Thor Ragnarok, comment dire ? Concentrons-nous sur les décors. Sur Asgard, ville-planète comme nous les aimons… et son arc en ciel qui permet de relier le reste du monde à travers l’espace intersidéral. L’esprit des lieux, extrapolé des mythologies nordiques, ne date pas d’hier. Mais de nos jours, il prend des couleurs nouvelles : c’est là une belle image de la métropolisation, qui nous rappellerait volontiers les planètes de Jupiter ascending, des sœurs Wachowski.

Sur le pont arc-en-ciel, il est d’ailleurs une architecture qui mérite un peu d’attention : l’observatoire de Heimdall. Véritable verrou, évitant que la métropole soit envahie par les pauvres hères de l’espace intermédiaire, il permet par contre, depuis Asgard, de se projeter presque immédiatement dans tous les points de cet espace, et, muni d’un passeport valide, d’en revenir à son gré. Une sorte d’aleph, tel que le décrivait Borges dans la nouvelle du même nom : un point où tout le reste de l’univers est perceptible. Et joignable désormais. Le gardien, Heimdall lui-même, dédouble d’ailleurs les puissances du lieu, lui qui, mentalement, est à même de communiquer avec le reste des galaxies.

Thor, c Studios Marvel, 2011, photogramme Thor, c Studios Marvel, 2011, photogramme

Concrètement, c’est une sorte de globe, ou de demi-globe, selon les angles de vue, comme bien des observatoires astronomiques. Une planète conduisant à toutes les autres planètes, comme un rêve de monades, de planètes pures sans le moindre espace entre elles. Une Ur-planète qui, par la vertu de l’image, résume déjà toutes les autres, les englobe – les domine. A l’intérieur la décoration semble une adaptation art-déco new-yorkais des gravures qui, en leur temps, accompagnaient les Entretiens sur la pluralité des mondes, de Fontenelle. Nous sommes au cœur de cet infini. Mais au cœur, justement. En position de force. Les cercles au sol redéfinissent de la centralité.

Thor, c Studios Marvel, 2011, photogramme et gravure pour les Œuvres diverses de Fontenelle (1729) Thor, c Studios Marvel, 2011, photogramme et gravure pour les Œuvres diverses de Fontenelle (1729)

Le demi-globe est doré, aristocratie oblige. Sur sa base, il peut sembler un casque antique au royaume d’Odin, ou un navire rêvé par Jules Verne. Il est surmonté d’une pique, un obélisque peut-être, qui coulisse le long du globe, et vise le point de l’espace où vous souhaitez vous rendre. Le télescope. Dans l’épisode précédent, l’obélisque se transformait en canon, à même de détruire ce qu’il visait. Günther Anders remarquait déjà que la vue aérienne avait été contemporaine des bombardements du même type, et que l’envol spatial accompagnait pour sa part la possible destruction nucléaire de la planète.

Une clé de l’observatoire – en dehors de ses modèles scientifiques – se trouvait pourtant à l’exposition Globes, à la Cité de l’architecture. Normal, me direz-vous. Consacrée aux rapports entre architecture et science, l’exposition présente nombre de dômes étoilés et autres cosmoramas, ancêtres eux-mêmes des observatoires astronomiques. Il est pour le moins révélateur que ces derniers conservent leur forme symbolique – la demi-sphère – alors même que leur principe a été profondément modifié, et qu’ils sont censés dépasser la pure représentation du ciel.

Etonnamment, c’est pourtant une autre section de l’exposition qui évoquait le mieux l’observatoire de Heimdall : celle des expositions universelles, et de la multiplication des globes monumentaux. On en a déjà vu ici, à propos de Tomorrowland. Il n’est pas jusqu’à leurs alliances historique avec la tour et la fusion rêvée des deux formes antagonistes qui n’annonce l’observatoire de Thor, et l’étrange protubérance de son télescope. Ne prenons qu’un exemple : le projet de globe imaginé par Borgel et Gavard pour l’exposition internationale de Paris, en 1900.

Document présenté à l'exposition Globes Document présenté à l'exposition Globes

L’exposition fourmille de modèles de ce genre, de projets abandonnés, oubliés, farfelus, impressionnants. La petite histoire qui accompagne le nôtre est savoureuse. M. Borgel, visiblement séduit par Jules Vernes et les exploits de Philéas Fogg, entendait que les spectateurs parcourent son globe en 80 minutes, ascenseurs et wagonnets à l’appui. Une saisie du monde figurée, bien sûr, mais qui eût possédé quelque efficace. Par son entremise, et celle du globe étonnamment pointu, Paris eût affirmé plus fortement encore sa position au centre même des terres les plus diverses. L’exposition universelle ne concentre le globe que pour mieux le dominer et y inscrire un point privilégié – que toute sa géométrie, pourtant, devrait démentir. L’étrange obélisque, c’est aussi la tour Eiffel, qui signe le lieu. On retrouverait la trace de ces singulières constructions dans le tout récent projet de rénovation de la tour Montparnasse, par Dominique Perrault, que nous commentions dans le post précédent.

Dominique Perrault, diapositive sur le projet de rénovation de la tour Montparnasse, 2017, c DPerrault Dominique Perrault, diapositive sur le projet de rénovation de la tour Montparnasse, 2017, c DPerrault

Asgard, revisitée une fois encore par les équipes Marvel, prolongerait-elle le modèle de la ville d’exposition universelle, et le rêve d’un pouvoir symbolique sans égal ? Assurément. Mais du parcours en 80 minutes aux téléportations spectaculaires, c’est aussi le changement de médium qui s’affirme, et la toute puissance d’internet. Entre le globe de l’exposition universelle de New York, en 1964, et l’observatoire d’Asgard, ou le spectaclon de Tomorrowland, il faudra peut-être situer le globe des Studios Universal à Los Angeles. Après tout, nous étions au cinéma. L’observatoire de Heimdall, on ne l’avait peut-être pas remarqué, est un œil, comme le spectaclon, et ce n’est surement pas un hasard si nous passons progressivement de la figuration du globe terrestre à celle de la vision comme fantasme de maîtrise universelle.

Globe Universal, Los Angeles Globe Universal, Los Angeles

Architecture et fiction sont sœurs. Et c’est une des grandes qualités de l’exposition Globes que de réinscrire la première dans les fils et réseaux de la seconde. Non seulement parce qu’y pullulent les fantaisies ; mais encore parce que l’effort architectural lui-même s’y intègre parfaitement à la tentative de saisie symbolique de l’univers – et, ajouterons-nous, à sa domination. Passant par le Panthéon romain ou le Mausolée de Newton rêvé par Boullée, Globes se termine presque sur l’Etoile Noire de Star Wars et son double architectural : le Centre d’exposition dessiné par Koolhaas pour les Emirats Arabes Unis. Une arme de destruction massive pour modèle de monument et de mise en spectacle. C’est assez parlant, aurait dit Ledoux, dont le projet de cimetière de la ville de Chaux est visible un peu plus loin.

OMA, projet pour les Emirats Arabes Unis OMA, projet pour les Emirats Arabes Unis

Dans le temps long des architectures et des villes, que parcourt l’exposition, il est d’ailleurs assez évident que les globes de la globalisation se sont vus substituer des formes nouvelles, à la mesure justement des nouvelles possibilités informatiques : ces fameux blobs, globes déformés jusque dans la lettre, que nous rapprochions naguère de l’émergence de la classe capitaliste transnationale, et dont nous suivrons très prochainement la géographie à l’échelle de la planète. La cohérence formelle de l’exposition ne les aurait pas supportés : ils sont envahissants. Mais cela n’interdit pas un peu de teasing.

Heimdall, dans Thor, c Studios Marvel, 2011, photogrammes Heimdall, dans Thor, c Studios Marvel, 2011, photogrammes

 

A voir : la belle exposition Globes – architecture et science explorent le monde, conçue par Yann Rocher à la Cité de l’Architecture, du 10 novembre 2017 au 26 mars 2018.

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