Ad Vitam et l’architecture du spectacle

A la rencontre du blob et de la crise sur la côte espagnole. Suite et fin de la lecture architecturale de la série Ad Vitam (3/3). Attention : si vous tenez au suspense, mieux vaut avoir vu les quatre premiers épisodes de la série.

Un édifice, finalement, retient l’attention : le musée Stern, où se prélasse, tous tentacules déployés, la première méduse régénératrice, Eva (Eva, Christa, la seconde sauvant du péché de la première, toujours, en SF, cette onomastique si raffinée…). Disons même qu’il attire d’autant plus le regard qu’à reparaître bien souvent, il n’est jamais saisi que d’un seul point de vue – ce qui sent assez son image construite

Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

Alors ? Collage informatique ? Banco ! Le bas de l’édifice appartient à l’Auditorium de Teulada, petite bourgade en hauteur, à deux-trois kilomètres de la mer, une vingtaine de Benidorm. Un peu plus tard, les personnages arpenteront, à l’intérieur, sa longue façade vitrée, rythmée de colonnes anguleuses… et l’on devinera même ses terrasses dans la toute fin de la série. Comme à Ivry, l’équipe s’est bien gardé d’en filmer la façade la plus spectaculaire, qui seule, à vrai dire, en fait le prix. Il y aurait là quelque loi à approfondir, tant le cinéma aime à filmer des sites au revers de leur image la plus connue (en dehors, bien sûr, des moments où ils servent de référent géographique prestigieux, ou sont censés conférer de leur aura à la production…). Ici, le geste retrouve pourtant l’implantation de l’auditorium : les architectes, en l’orientant vers la mer, n’ont réservé au village que ses arrières. Au point que l’on se demande à qui pouvait bien être destinée cette infrastructure démesurée, presque invisible aux habitants avant de le rejoindre, si ce n’est, fort mal, et l’espace d’un instant, depuis la route qui mène chez eux depuis la côte…

Le rond-point retrouvé ! (Googlemaps) Le rond-point retrouvé ! (Googlemaps)

Sur cet arrière, légèrement épaissi, l’infographiste a donc collé une coupole de résilles superposées, largement inspirée du musée du Louvre Abu Dhabi réalisé par Jean Nouvel. Une coupole pour abriter une méduse ? Ah mais c’est bien sûr ! Vive l’architecture parlante !

Et puis, parce que c’est la loi des séries, surgit celui qu’on n’attendait plus, et qui pourtant s’annonce bruyamment, en dessin, en affiche… L’étrange coquillage / pomme de pin que finit par découvrir l’inspecteur Darius (on a dû hésiter avec Hérode…). Là, tout seul, sur une colline. On remarquera que le bâtiment, dans l’histoire, ne tient quasiment aucun rôle, que rien ne s’y est vraiment passé, que rien non plus ne s’y passera… Le coquillage sert juste de landmark, de point aisément reconnaissable dans le territoire fictionnel (ce pour quoi il apparaît en entier ?). Immédiatement, l’action se détourne vers la bâtisse d’à côté… que l’on prend d’assaut arme au poing.

Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

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Impossible, pourtant, de ne pas voir le paradoxe à l’œuvre. L’édifice par lequel transite la jeunesse supposément rebelle, et qui hante son guide apocalyptique… n’a rien à voir avec eux. Il ne prend langue ni avec l’église ni avec le local du phare. Le coquillage poursuit de toute évidence le musée Stern, il est du côté de la méduse, des bienfaits de la mer. Il n’est jusqu’au nom du restaurant qu’il abrite : « Le Cocon », qui ne renvoie au caisson de régénération, dont il offre une image sublimée…

Moins de dix minutes après son apparition, l’inspecteur Darius doit se faire une raison : il faut changer de piste. Mais tout l’intérêt naît de la logique formelle qui, visuellement, s’est mise en place, avant la découverte des preuves. Car il faut bien parler de logique : le « cocon », formellement, fait l’exacte transition entre la coupole-méduse et la créature monstrueuse découverte sur la plage… Il y a là une énigme, proprement architecturale.

Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

On ne révélera pas tout. C’est assez ainsi. Architecturalement, la piste lance en tout cas le spectateur bien loin des cases accumulées de Benidorm. Le cocon comme le monstre renvoient de manière décidée à une architecture bien plus contemporaine, que nos lecteurs les plus assidus connaissent bien : l’architecture-blob, née de l’importation de l’informatique dans la conception architecturale. Et ce, jusque dans leur ambivalence foncière : les blobeurs historiques, confrontés à l’ordinateur qui produisait ces formes nouvelles, et comme dépassé par ses possibilités de dessin, de calcul, de la machine, ne cessèrent d’alterner figures maternelles et références plus inquiétantes. Jusque dans la mise en scène de l’évolution génétique, qui fascinait nos architectes, au mitan des années quatre-vingt-dix. Qu’on y pense un peu : Kas Oosterhuis analysait alors en termes darwinien l’évolution des carrosseries automobiles ; l’agence FOA présentait ses travaux sous formes d’arbres génétiques, conduisant de l’un à l’autre de ses projets…

Kas OOsterhuis - ONL, Trans-ports Kas OOsterhuis - ONL, Trans-ports

C’est aussi que l’architecture, on ne le répétera jamais assez, possède sa part de fiction. Qu’architecture et cinéma, au final, se confrontent ici à une même évolution : celle du progrès scientifique,  et interrogent directement l’avenir qu’il semble nous offrir. Avec un même enthousiasme, peut-être. Une même terreur, assurément.

Sans oublier, naturellement, le territoire, dont le cinéma se sert, et qu’il explore tout à la fois. Le « cocon » en effet, est plus connu en Espagne sous le doux nom de Caracola, le coquillage. Il est dû au grand architecte japonais Toyo Ito, auquel la municipalité de Torrevieja l’a commandé en 2000. Il doit alors illustrer le Parc de la Relaxation, au milieu de bains à valeur thérapeutique, et attirer un public plus exigeant vers cette partie de la côte ibérique, à 50 kms au sud de Benidorm. Concurrence oblige, il faut se différencier, vers le haut si possible, le culturel. Et le renom international de l’architecte sert ainsi de garantie. A défaut de culture véritable – il ne s’agit que d’un spa, après tout –, l’architecture en offrira le spectacle, au plus loin des géométries obtuses de Benidorm.

La Caracola fait ainsi partie de la génération spontanée d’architectures spectaculaires qui a poussé sur tout le territoire espagnol à la suite de la fondation Guggenheim de Bilbao, et de son fameux « effet » financier, pour tenter de passer d’une richesse industrielle à l’industrie de la culture comme économie véritable. Non loin de là, la ville de Valencia a inauguré en 1998 l’Hemisfèric de Santiago Calatrava, banal cinéma 3D qui a pourtant pris une forme arrondie des plus extraordinaires, et formera deux ans plus tard, associé au musée des sciences du même architecte – un palais de la découverte des plus vides –, une magnifique forme de poisson. On l’a largement évoqué ici. Et pourquoi ne pas inclure dans le lot l’Auditorium de Teulada réalisé entre 2004 et 2011 ? Son étrange situation, sa démesure y prenne évidemment tout leur sens : il a été fait pour un contexte élargi, et de virtuels spectateurs venus d’ailleurs.

Ecoutons un instant son architecte, Francisco Mangado : si l’auditorium de Teulada est orienté vers la mer, c’est pour établir une relation avec Moraira, dont il dépend également, et qui se trouve situé sur la côte… à 5 kms de là. Quant aux plis qui le caractérisent… « En termes métaphoriques, cette façade recrée une topographie assimilable à une plage de pierre qui, depuis la distance, et par sa profondeur, permet d’être lue comme fondue dans la mer »… à 5 kms de là ! Détruire la nature en en donnant le (prétendu) spectacle, on ne fait pas plus retors. Mais on n’est pas loin non plus du programme de la Caracola défini par Ito : « j’aimerais créer des sortes d’empreinte du vent, comme des dunes, et au milieu, quelques édifices cachés en forme de coquillage. » « Le maire de Torrevieja est conscient du désastre de l’urbanisation de cette zone et souhaite changer les choses. Dans mon cas, je crois que mon architecture, faite dans la nature et non contre elle, peut faire voir aux gens qu’existe cet autre concept d’architecture, et provoquer un changement de mentalité. »

Toyo Ito, projet pour la Caracola Toyo Ito, projet pour la Caracola

Renseignements pris, il se trouve que le maire avait justement choisi une zone naturelle protégée. Ce qui, outre sa condamnation, bloqua les travaux une fois la Caracola achevée. Survint la crise : la zone fut définitivement abandonnée. Les groupes de jeunes qui trainent dans les parages, dans Ad Vitam, ont certainement leur répondant dans le monde réel. La Caracola reste comme un des nombreux symboles de la bulle économique espagnole. Avec un investissement massif dans une architecture du spectacle en apparence pleine de vie – mais véritablement porteuse de mort. Tiens, on pense à la manière dont la fête initiale d’Ad Vitam tourne tout à coup au vinaigre…

La série pour finir, ne s’en tient pas à la génération Benidorm. Elle ausculte aussi bien la seconde grande poussée architecturale de la Costa Brava… et en interroge frontalement la mise en scène. Et comment, dans la Société du spectacle, l’architecture ne traduirait-elle que la mise au carré des individus, sans leur offrir en retour l’image d’une plénitude retrouvée ?

Ad Vitam, Arte Ad Vitam, Arte

Darius, on l’aura remarqué, parcourt une Caracola en ruine. Et pour cause. En 2012, mal entretenue, la Caracola fut définitivement mise à mal par un incendie. L’ère du spectacle, décidément, était guettée par la mort.

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