La Shenzhen de Zhan Wang : de la légèreté à la satire (Rêves de ville 4)

Avec la présentation satirique d’une Shenzhen directement reliée à la lune, Zhan Wang promeut une autre approche de la numérisation flottante des villes. Un coup de plus dans une partie rejouée sans cesse, jusque dans le festival des sculptures de glace de Harbin.

Zhang Wang, Lunar Boulevard Zhang Wang, Lunar Boulevard

Si la conscience d’un genre se voit largement favorisée par l’émergence de sa parodie, il faudra finalement mentionner l’excellent projet de fin d’étude présenté par Zhan Wang, en 2014, à l’Architectural Association de Londres. C’est un petit film d’animation, guère plus long que ceux qui parent habituellement de lumière les résidences et les villes. Shenzhen, transformée en port lunaire, y accueille en 2028 les minéraux venus de notre satellite naturel, pour une économie entièrement renouvelée, et naturellement triomphante.

Zhang Wang, Shenzhen 2028, 2014 © zhan wang

Branchée sur l’autre monde, la ville offre la reprise exacerbée des Zones Economiques Spéciales (Shenzhen fit partie des toutes premières), et de leur rapport à l’économie globalisée. Mais c’est la mutation du décor qui se révèle la plus sensible. Prise par les démons conjoints des hauteurs et de l’iconicité, Shenzhen multiplie les silhouettes de tour les plus fameuses, à commencer par la tour enroulée de Shanghai, l’hôtel-donut dessiné par MAD pour le lac de Huzou, la bourse de Shenzhen d’OMA – légèrement passée du côté du manège –, la tour TV de Canton, non loin de l’estrade de Haixinsha Park, opportunément dédoublée, ou un mixte du Lippo Centre  et d’Exchange Tower à Hong Kong. RMB City n’est pas loin. La CCTV de Koolhaas, emblème de Pékin, ne peut non plus manquer à l’appel. Elle se superpose à elle-même pour atteindre des dimensions respectables. Au milieu, une énorme émergence, comme à Dubaï, comme à Changsha bientôt, peut-être (la tour la plus haute du monde devait y pousser prochainement, mais ses fondations semblent avoir été finalement transformées en ferme piscicole)… et la descente en parachute du minerai merveilleux.

Broad Sustainable Buildings, Sky City, rendu Broad Sustainable Buildings, Sky City, rendu

La légende de Shenzhen est bien connue. Le village de pêcheur, la petite ville, sont devenus en quelques décennies à peine le poumon industriel de la Chine, et comptent désormais 10 millions d’habitants. Pourquoi, après tout, ne pas continuer sur cette route exponentielle ? La voix off,comparant la parade à l’œuvre aux Jeux Olympiques de Pékin, tisse le lien entre développement industriel et urbanisme iconique, à même de signer l’entrée de la Chine dans les échanges globalisés, et d’attirer si possibles les capitaux étrangers. Le tout, combinant le rose, l’orange et le jaune acidulés, vire néanmoins au vertige psychédélique, comme pour mieux laisser apparaître une propagande – une économie ? – définitivement intoxiquée. L’ironie du film, de toute évidence, se déploie d’autant mieux que celui-ci échappe aux rets économiques qui conditionnent ses modèles. Mais c’est aussi l’alliance parfaite entre les volutes informatiques et la dure géométrie angulaire qui frappe le regard. Dût-on négliger la manière dont les porte-minerai, sur leurs chenilles, ressemblent à s’y méprendre à des chars, on ne manquera guère l’organisation ultra-rationnalisée de la réception et du transport. Les mouvements du monde ne vont pas sans ceux de la production. La société des volutes n’est pas encore née. L’image sublime l’asservissement du réel au travail le plus rationnalisé, le plus oppressif. Ici aussi, les belles envolées préparent de difficiles retours au réel.

La fin du film, de ce point de vue, se révèle des plus saisissantes. Distanciation oblige, la ville revient. La ville d’aujourd’hui s’entend. Vide parfois, spéculation oblige. Bien diverse, à coup sûr, des lignes lumineuses qui l’annoncent. Mais celles-ci n’ont pas tout à fait disparu. Sur les écrans, elles réapparaissent… et tissent à nouveau cette architecture seconde qui se mêle au métal et au verre, au bois, au béton… Est-on d’ailleurs si loin de la réalité ? On a déjà rappelé ces portraits de villes idéales qui posent à même la cité son double de lumière. En Chine, ils sont partout : sur les palissades des chantiers, dans le métro, dans les gares, les aéroports… Ils colorent les passants de leur éclat, dans les endroits les plus animés. La production filmique, artistique, n’a pas d’autre horizon : elle travaille à même une urbanité littéralement hantée.

Gare routière d'Ordos, 2016, ER Gare routière d'Ordos, 2016, ER

Etonnamment, ce rêve de cité idéale aura d’ailleurs fait feu de tout bois. Comme dans Diamond Island, Zhan Wang superpose finalement la lumière informatique et celle des fêtes foraines qui en offrent comme le triste succédané. Mais de la même manière que les visions aérienne de Zhao Tao, dans The World (2004), recyclent les dessins animés que regardaient deux ans plus tôt les personnages de Plaisirs inconnus, la ville chinoise semble capable de réactiver quelques-uns de ses spectacles les plus enjôleurs.  C’est ainsi que s’est ouvert, il y a de cela quelques jours, le festival des scultpure de glace de Harbin, en Mandchourie. C’est là une des manifestations les plus spectaculaires du pays. Le froid aidant (il descend en ce moment jusqu’à - 20), on y édifie chaque année une cité d’eau pure. Une cité de pagodes, de tours, de bulbes… d’abstractions plus modernes, ou de Sphinx – tous d’une blancheur immaculée, translucide. Le soir, la ville s’illumine, s’allège, devient pure lumière. Chaque nuit, au milieu des centaines de tours analogues de Harbin, basiques, sans la moindre frivolité – sur l’autre rive plutôt, de l’autre côté du pont – brille cette féérie de jaune, de vert, de violet… tellement irréelle, mais où l’on glisse joyeusement pour quelques yuans.

Harbin, Festival de sculptures sur glace, 2015 Harbin, Festival de sculptures sur glace, 2015

Oh, bien sûr ! Le festival de glace existait avant les villes de pixels ! Pensez donc : il date de 1985. Deng Xiao Ping venait juste d’ajouter aux premières zones économiques spéciales les zones de développement économique et technologique, que Harbin devait rejoindre en 1992. Coïncidence ? Le festival des sculptures de glace devait de fait accompagner le nouvel essor des villes chinoises… et en offre aujourd’hui, en trois dimensions, l’image fantasmatique la plus prégnante.

Architecture, cinéma, informatique, n’ont pas fini de se répondre, ni les villes de se confronter à leurs rêves.

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