Carnets du festival (3/3): Je n’irai plus à Avignon

Trois jours, trois billets. Pour terminer, les raisons qui font que je n’irai plus au festival d’Avignon.

Pour se rendre au festival d’Avignon, il ne suffit pas de prendre le train. Il faut passer par-dessus les soixante-neuf précédentes éditions, et s’efforcer de croire que l’expérience sera neuve (même si, soyons honnêtes, je n’ai pas assisté à soixante-neuf éditions, il s’en faut de beaucoup ; mais une petite dizaine tout de même, ce qui suffit à se faire une idée). Il faut passer par-dessus les vagues de chaleur à 36 °C entrecoupées de mistral glaçant annoncées par Météo France. Il faut passer par-dessus le blog de Jean-Pierre Thibaudat, qui chronique déjà à merveille le festival au point que l’on pourrait bien se passer d’y aller (heureusement, il en est parti avant que je n’y arrive).

Et il faut passer par-dessus le dégoût du théâtre.

Qu’est-ce que le dégoût du théâtre, chez quelqu’un qui l’aime ? Qui l’a pratiqué, qui en écrit, qui écrit sur, qui a fréquenté (beaucoup) les théâtres et les fréquente encore (mais moins, c’est vrai, pour les raisons ci-dessous) ? C’est le dégoût envers un théâtre qui se fabrique avec ni assez de sérieux, ni assez d’humilité.

Le dégoût envers ce qui se prend pour du théâtre sans se donner la peine d’en être ; le théâtre qui s’y croit au lieu d’y croire, et qui pense que faire théâtre c’est faire du théâtre, que faire comme si en invoquant l’enfance suffira à briser le cœur des spectateurs. Qu’il s’agisse du théâtre branché et souvent inconsistant du in, où les moyens économiques servent à camoufler l’indigence du propos à grand renfort de bons sentiments et d’alibis sociétaux ; du grand n’importe quoi qui s’étale dans l’énorme catalogue du off ; ou encore du « cher vieux théâtre qui dure » dont parlait Chéreau, et qui se trouve aussi bien dans le in que dans le off.

Car nulle intention chez moi de vilipender particulièrement l’un ou l’autre des versants du festival. Il se trouve que cette année, la grâce ne m’est venue que du in (voir ici le deuxième volet de ces carnets d’Avignon). Il se trouve que le plus beau souvenir que je garderai de mes nombreuses visites au festival d’Avignon appartient au off. C’est le premier spectacle que j’y ai vu, la première fois que je me suis rendue au festival, en 1999 ; et il tourne encore. Mais il se trouve aussi que dans l’ensemble, ce que j’y ai vu cette année, et plus encore ce que je n’y ai pas vu, m’a laissé un triste goût que ne suffisent pas à dissiper les bonnes intentions ni le courage des comédiens.

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Ici, bien sûr, en parlant de courage, je pense surtout à ceux du off, tant le festival est pour ceux-là synonyme d’épreuve : tous les jours devoir monter le décor, jouer et démonter en un temps record parce qu’une compagnie nous précède et qu’une autre nous suit ; négocier les tarifs souvent vertigineux des loueurs de salle ; se loger dans des conditions éprouvantes, appartements bruyants et surchauffés quand ce n’est pas au camping de la Barthelasse où il fait bon cultiver sa scoliose ; et enfin, tous les jours, se livrer à l’épuisante épreuve de la parade pour être à même de rivaliser avec plus d’un millier d’autres spectacles (1 416 cette année, pour être précise). Mais malgré ce courage, malgré les qualités de certains, indéniables, difficile de ne pas voir dans cette orgie de productions spectaculaires une foire à l’image où il est réellement difficile de faire la part des choses. À l’issue d’un spectacle que je ne citerai pas, les comédiens ont pris quelques minutes de leur précieux temps de démontage pour débiter la liste des autres spectacles dans lesquels l’un ou l’autre des membres de la troupe jouaient également. Certains comédiens jouent dans trois spectacles par jour. Comment imaginer qu’ils font dès lors autre chose que produire un objet consommable de peu de densité, mal investi et mal livré par eux, donc mal reçu et mal digéré par le spectateur ?

Mais le in, par définition sélectif (avec tout ce que cela peut aussi supposer de contestable), offre également ses outrages à l’art théâtral. Outre les inconvénients d’ordre pratique (que décrit Thibaudat ici) liés à la dérive consumériste à laquelle le festivalier est facilement amené à se laisser aller (je vois ça, après ça et puis ça, diable, je n’ai vu que trois spectacles aujourd’hui, je vends, j’échange, j’achète, c’est la bourse aux billets !), il faut souligner combien, parfois, la beauté du lieu et les moyens financiers déployés suffisent à justifier l’insertion d’un spectacle dans la programmation officielle. Faisant une seule entorse à ma règle qui consiste à ne pas parler de ce que je n’aime pas (et je me limiterai au in, ne voulant pas tirer sur les ambulances du off), je veux dire la gêne, voire la colère qu’a suscitées le spectacle de Madeleine Louarn Ludwig, un roi sur la lune. Le travail mené ici – peut-être n’est-ce pas le cas des spectacles précédents, que je n’ai pas vus – avec des comédiens handicapés ne revêt aucun sens esthétique qui vienne compenser l’ennui insondable d’un texte totalement décousu et mal audible. La probité de l'expérience est – à mes yeux cauteleux – rendue suspecte par le recours au plus branché des collaborateurs musicaux qui se puisse trouver sur la place des Carmes, Rodolphe Burger. Surtout, les rires suscités dans le public par la maladresse ou l’étrangeté des comédiens en question m’ont semblé rien moins que nobles, et l’impression d’une manipulation – inconsciente, j’en suis sûre – m’a orientée vers ce dégoût dont je parlais plus haut, un dégoût qui m’a, je dois l’avouer, éjectée de la salle avant la fin du spectacle.

Restent les autres événements, ni off ni vraiment in, le « parafestival » voire « métafestival » : les rencontres et tables rondes (et pas uniquement celles organisées par Mediapart ! voir ici mon compte-rendu de la table ronde organisée par Alternatives théâtrales sur les écritures au féminin). Rien à dire, elles sont nécessaires, forcément inégales mais pas plus qu’ailleurs, et souvent plaisantes à écouter sous les brumisateurs des jardins de l’université, dans le bruissement rassurant des feuilles de platane. Mais il y a aussi, « en marge du festival », toutes ces tentatives annexes qui visent à donner aux spectateurs non praticiens (ce qui ne doit d’ailleurs pas représenter une fraction très importante du public, tout de même largement composé de « professionnels de la profession ») une idée de la manière dont le théâtre se fait. Ainsi, j’ai assisté à une « Première approche », soit les premiers pas d’un metteur en scène et de ses comédiens autour d’un texte. L’intention est louable, et le résultat eût pu être passionnant ; mais outre l’impression désagréable que l’initiative était surtout destinée aux camarades des metteurs en scène et comédiens en question, cultivant un entre-soi peu stimulant, il n’est sorti de cette expérience que le constat qu’il est décidément nécessaire de travailler avant de livrer quelque chose au public. J’ai surtout vu là toute la petite misère de la création, les égos en marche, les mesquineries, la bêtise à l’œuvre sur un plateau quand il n’est pas investi par le génie (ce qui, il faut tout de même bien le dire, est rare – même chez les plus grands). Ce théâtre-là, qui se contemple plutôt qu’il ne s’observe, est peut-être de tous le plus répugnant.

Mais je ne veux pas donner l’impression qu’en ce festival je ne trouve plus nul attrait. Je l’ai dit, j’y ai vu de très belles choses par le passé, et nul doute que le temps comme la chance m’ont manqué cette année. En trois jours et sans une organisation optimale, je sais bien qu’il est difficile de se faire une idée exacte des possibles offerts cette année par Olivier Py (in) et Raymond Yana (off).Mais l’abondance a eu raison du désir. Trop, c’est trop. Faites ce que vous voulez, mais moi, je n’irai plus à Avignon[1].

En tout cas, pas avant l’année prochaine.

Avignon sans le festival Avignon sans le festival

(NB : À ceux qui, et je les comprends, n’auraient cure de mes récriminations, je signale que l’adaptation de Madame Bovary par la compagnie « La Fiancée du requin », que j’avais chroniquée ici, sera au Théâtre Actuel à 12 h 05 jusqu’à la fin du festival.

Aux autres, qui n'auraient pas assez de mes vitupérations, je recommande la lecture de l'article de Pascal Bély sur son blog Le Tadorne)


[1] Que l’on me permette un mot, classique mais jamais superflu, sur l’hiatus « à Avignon », qu’il est plaisant à la bouche du festivalier de contourner par l’usage de la formule « en Avignon » : cette même formule renvoie à une époque prérévolutionnaire où Avignon était encore un comtat, plus précisément un territoire papal non rattaché à la France. Ce qui s’accorde parfaitement à l’atmosphère parisiano-insulaire qui flotte sur la ville en temps de festival. J’ai donc choisi, pour mon titre, l’hiatus qui pourtant, je l’avoue, me picote l’œil.

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