Le débat d'EaN : littérature et réel. Chronique judiciaire (3)

Quelle relation la littérature entretient-elle avec le réel ? Le réel n’est-il pas à la fois son aliment et sa visée ? En attendant Nadeau lance le débat. 3e chronique judiciaire : Sous le lustre.

Sous le lustre

par Marie Etienne

Mardi après-midi. Je monte les escaliers déjà gravis la veille pour vérifier que “mon” procès (la mort de policiers, par un chauffard, sur autoroute) a lieu tel jour, telle heure, dans la salle des Assises. Quand c’est l’heure d’accéder à la salle, nouvelle fouille, après celle de l’entrée au Palais. J’ouvre mon petit sac à main. « Vous ne possédez pas de fusil mitrailleur ? » demande le policier. Je ris et dis : « Si, petit et caché. » J’ai envie d’ajouter : dans mes sous-vêtements, mais je préfère tenir ma langue. Un huissier me fait signe d’enlever mon béret.

La salle est presque vide, murs lambrissés, plafond en arrondi, parcouru d’une frise. Les parois latérales sont bleu pâle, décorées aux deux-tiers de caissons. Un grand lustre pend très bas. Tout à coup, j’ai un doute et m’approche d’une femme arrivée avant moi. « Il s’agit du procès du chauffard qui a tué deux policiers ? » Elle ouvre de grands yeux et murmure une phrase de laquelle je saisis quelques mots : “bijouterie”, et “vol à mains armées”. Je tombe encore dans un procès que je n’ai pas cherché. Tant pis ! Tant mieux ? Après tout le hasard me convient.

Une heure passe. Les prévenus, que je n’avais pas vu entrer, occupée que j’étais à attendre, sont déjà dans le box non vitré, ils sont deux. Qui sont les gens au premier rang face à la cour ? J’avise un petit homme âgé, dont seul dépasse, quand il s’assied, le haut du crâne dégarni. Peut-être le plaignant, le bijoutier ? Entrent les avocats, robes noires, jabots blancs, puis la cour, les jurés. Le Président lit la déposition du bijoutier : « J’ai vu quelqu’un entrer, je me suis dit, c’est un client, et puis j’ai vu le masque qu’il portait sur la bouche. J’ai voulu l’arracher mais il l’a aussitôt replacé sur sa bouche. Quelqu’un d’autre suivait, c’était un Africain, il a braqué son arme. » Ensuite il est question de bombe lacrymogène, de marteau, de vitrine brisée. « Ils sont partis en remontant la rue Lecourbe sur un scooter. » Brève description des deux voleurs : vêtements sombres et masque blanc de chirurgien, pour l’un. Baskets, cheveux noirs et frisés, pour l’autre.

On nous projette ce que la caméra de surveillance du bijoutier a retenu, c’est-à-dire rien, pendant un bon moment : la boutique vide, la rue derrière la vitre de la porte. Quand enfin il se passe quelque chose, les personnages sont tout petits : des silhouettes noires qui traversent l’écran, disparaissent, puis reviennent. La cloche de l’Hôtel-Dieu résonne dans le silence, comme intégrée au film. Chacun est suspendu, mais sur l’écran, il n’y a rien. On finit par l’éteindre.

Durant les interrogatoires, les inculpés sont debout à la barre ou dans le box, mais de dos à la salle, les spectateurs entendent mal. C’est pourquoi leurs réponses manquent souvent, dans le récit qui suit.

Le cousin

Un jeune homme apparaît à la barre, il était dans la salle, pas dans le box. Ses épaules sont larges sous la chemise rayée, ses cheveux bien coupés.

Le Président :
— La première fois, il vous a dit, tu vas à la bijouterie, direct, c’est ce qu’il vous a dit ?
Le prévenu :
— Oui, m’sieur.

Il y a une pause, on attendait quelqu’un qui n’est pas arrivé, la cour et les jurés quittent la salle, les inculpés du box et le jeune homme aussi. Quand ce dernier revient, il a passé sur sa chemise un blouson vert. Je remarque son nez droit, qui prolonge son front, un nez grec. L’homme est petit, costaud, presque gracieux.

Le Président :
— Qu’est-ce que votre cousin vous a dit ? Pourquoi vous parle-t-il de son projet un mois avant ? Allez-y, répondez, nous connaissons les faits. Votre cousin était déjà venu pour repérer les lieux ?
— Oui, m’sieur.
— Il vous dit “tu” ou “vous” ?
— Il me dit “tu”.
— Qu’est-ce qui a fait que vous avez accepté sa proposition ? Il vous a proposé de l’argent ?
— Oui, m’sieur.
— Vous l’avez dit vous-même, il vous a promis quelque chose, vous ne saviez pas combien.
— Oui, m’sieur.
— Un chapeau et un parapluie, ça, c’est ce que vous deviez porter le jour du crime ?
— Oui, m’sieur.
— Pour vous cacher ?
— Oui, m’sieur.
— Est-ce qu’il vous a dit de faire des mouvements avec le parapluie ?
— Non, m’sieur.
— Le jour du crime, vous allez directement à la bijouterie, vous passez plusieurs fois devant pour voir s’il y a du monde ?

Ah, vous avez fait un repérage le matin ! Alors, le jour du crime, vous êtes allé sonner directement.

Bon, vous attendez qu’ils arrivent, c’est à ce moment-là que vous sonnez et quelqu’un vient ouvrir.
— Oui, m’sieur.
— Vous n’entrez pas dans la bijouterie. Pourquoi, vous avez peur ?
— Oui, m’sieur.
— Vous retournez dans l’appartement de votre tante. Votre cousin arrive, il portait encore sa perruque ? Il avait encore son arme à la main ?

Il vous a un peu raconté ce qui s’était passé dans la boutique ?
— Non, m’sieur.
— Vous parlez de quoi, alors ? Il ne vous donne pas de détails sur ce qui s’est passé ?
— Non, m’sieur.
— Est-ce qu’il connaissait des gens qui pouvaient revendre les bijoux ?
— Je ne sais pas, m’sieur.
— Est-ce qu’il vous avait obligé à vous déguiser et à sonner à la porte de la bijouterie ?
— Non, m’sieur.
— Vous n’aviez pas de casier judiciaire, vous n’étiez même pas repéré par la police. Vous acceptez parce que vous avez besoin d’argent ?
— Oui, m’sieur.
— Vous n’aviez pas réfléchi, vous avez pensé que pour vous ce serait moins grave de seulement vous présenter à la porte et de ne pas entrer ?
— Oui, m’sieur.
— Vous êtes parti parce que vous avez eu peur ?
— Oui, m’sieur.

L’Avocate générale, blonde et souriante, voix agréable :
— Avez-vous auparavant parlé à quelqu’un de ce qui se préparait ?
— Non, madame.
— Et pourquoi, après, vous n’avez pas demandé votre part ?
Silence.
— Bon, d’accord, vous avez eu peur. Alors pourquoi avez-vous continué à voir votre cousin ? Est-ce qu’il vous donnait des conseils ?
— Non, madame.

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L’ami

Il est vêtu d’un pull et d’un pantalon gris, il est costaud, aimable et répond volontiers, longuement, aux questions, mais la plupart du temps de manière inaudible.

Le Président :
— Quand vous êtes interpellé par des fonctionnaires de la RATP, vous portez une sacoche qui contient un casque, un marteau, et des gants. Pourquoi des gants ?

Pourquoi avez-vous volé des bijoux ?
— Nous avions besoin d’argent.
— Alors, une première fois vous passez devant la bijouterie, vous pensez la cambrioler, puis vous n’y pensez plus, puis vous repassez devant une autre fois et vous vous dites, tiens, on va faire ça demain… C’est ça que vous vous dites ?

La cagoule, c’était pour ne pas être reconnu ? Il y avait donc préméditation ?

Qui procure le scooter ? C’est vous ? C’est lui ?

Il l’avait trouvé avec les clefs dessus ?

Alors, ça s’appelle comment ? Du vol ?

Le casque, c’était celui qui se trouvait dans le scooter ? Et le marteau, c’était pourquoi ?

Pour casser la vitrine, d’accord. Et le pistolet ?

Qu’est-ce qui vous permet de dire qu’il était en plastique ?

A quel moment vous l’avez eu en main ?
— Le matin, quand je suis venu.
— Qui, de vous deux, a décidé qu’il fallait un complice ?

Vous saviez que c’était son cousin. Est-ce que vous aviez confiance ?

C’est vous qui aviez le pistolet et la bombe lacrymogène ? Dans quelles mains ?

Lui dit que c’est vous qui avez gazé.

Ah, ce n’est pas vous qui avez gazé ?

C’est pour maitriser les employés que vous aviez une bombe, c’est ça ?

Votre complice veut aller dans le bureau du fond pour maîtriser un employé et vous, vous seriez intervenu pour dire : c’est pas la peine. Il y a une altercation. Pourquoi ?

Il est juste à côté de vous, vous ne voyez pas ce qu’il fait. L’un de vous aurait dit : Je vais tirer, je vais tirer.

Vous cassez la vitrine, vous prenez les bijoux et vous les mettez dans votre sac ?

Ah, c’est dans le sien. Vous partez seul sur le scooter, à gauche, et lui part sur la droite. Qu’est-ce qui était prévu ?

A vous entendre, tout s’est passé au débotté, sans vraie préparation. Pourquoi n’allez-vous pas chez la tante, elle habite juste à côté ?

Vous n’aviez pas rendez-vous avec un receleur ? Vous aviez déjà volé ce genre de choses ?


Une avocate :
— La cagoule avec les deux trous de couleur pour les yeux, c’était pourquoi ?


L’Avocate générale :
— Pourquoi n’avez-vous pas cherché à voler de l’argent plutôt que des bijoux ?

Ah, vous pensiez trouver des espèces, et vous vous êtes rabattu sur les bijoux !

Le meneur

Il est petit et mince, vêtu d’un pantalon et d’un haut noir.

— Le scooter, vous l’avez trouvé ? Avec les clefs dessus ? Combien de temps avant ?
— Deux mois.
— Vous l’aviez repéré ?

C’est vous qui avez eu l’idée du scénario ? Mais pourquoi des bijoux ?
— On pensait les vendre petit à petit.
— Donc, le but, c’était de vous cacher dans l’appartement, d’attendre un peu. Comment l’avez-vous eu, ce pistolet ?

La veille au soir, vous vous êtes retrouvés dans l’appartement. Vous aviez dit à votre mère que vous alliez faire un vol avec des armes ?
— Non.
— Dans la bijouterie, avez-vous le souvenir d’avoir dit : Je vais tirer, je vais tirer ?
— Non.
— Vous avez mis les bijoux dans votre poche.
— Non, pas du tout, il y avait les sacoches.
— Répondez par oui ou par non. Donc, vous partez, vous n’avez pas de bijoux sur vous.
— Oui.
— Vous restez combien de temps dans l’appartement ?

Vous sortez le soir, tard ?
... Et votre scooter, vous l’avez pris les jours suivants ?

Vous aviez promis une somme à votre cousin ?
— Non, pas somme exacte.

L’avocate générale :
— Vous portiez une perruque ?
— Oui, avec  des cheveux noirs, bouclés.
— De quelle longueur ?
Il désigne son cou.

Un huissier amène une lettre au Président ; il la lit à voix haute. Le prévenu qu’il est en train d’interroger y demande pardon à sa mère et lui affirme qu’elle n’a rien à se reprocher. « Inch Allah ! » conclut le Président.

Durant l’audience, le Président, les avocats, sont affables ; les deux voleurs, pas mécontents, me semble-t-il, du scénario du vol, de son déroulement, surtout des accessoires : chapeau et parapluie, cagoule, masque de chirurgien, perruque bouclée. Une mise en scène dont ils sont les acteurs.

Les deux cousins sont du Maghreb et l’ami d’Afrique noire (pas d’autre précision possible : leurs pays d’origine ne sont pas évoqués dans le cours de l’audience). L’opposition entre la majesté du lieu, sous le grand lustre de la salle, la courtoisie du tribunal et les peines à venir pour les trois jeunes gens donnent une impression d’irréalité.

Décembre 2016

Retrouvez ici notre premier et là notre deuxième épisode.

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