Le «politiquement correct» et les médias

Pour un dossier sur le «politiquement correct», L’Obs m’a demandé une tribune: il fallait une voix «pour» ! Le problème, c’est que tout le monde est contre. Nul ne s’en réclame: c’est une construction polémique. J’ai pourtant accepté; mais L’Obs a finalement refusé ma tribune («Les nouveaux damnés de la terre. Soliloque»), de crainte de provoquer la confusion dans son lectorat. Et sur mon blog ?

 On ne peut plus rien dire ! Il y a trente ans, le politiquement correct, c’était les campus américains. En France, on pouvait encore flirter. Vive les baisers volés ! Mais aujourd’hui, adieu la gauloiserie : on n’ose plus complimenter une femme, de peur qu’elle ne vous colle un procès. Il faudra bientôt signer un contrat avant de passer au lit. #MeToo, au départ, c’était justifié. Mais maintenant, c’est exagéré : il faut arrêter avec la victimisation. Et les violences envers les hommes ? On n’en parle jamais ! C’est la dictature du féminisme.

Tout compte fait, Finkielkraut avait raison : la parité aura été la boîte de Pandore du féminisme à l’américaine. Les féministes critiquent tout, et on n’a plus le droit de les critiquer. Elles feraient mieux de défendre les femmes musulmanes, qui n’ont pas encore secoué le joug de leurs maris polygames. Mais la parité aura aussi été le cheval de Troie du multiculturalisme. À quand les quotas de handicapés, d’homosexuels et d’Arabes ? En tout cas, fini de rire : ces gens-là n’ont aucun humour. Sur Twitter, si l’on se permet d’interpeller poliment une femme « racisée » (comme ils disent), on se fait traiter de raciste. C’est la tyrannie des minorités.

Même à L’Obs, on dirait que les lesbiennes noires ont pris le pouvoir. Oh, bien sûr, les minorités visibles n’y sont pas très visibles. Mais il n’y en a que pour elles. On ne parle que de ça. Elles ont gagné la bataille idéologique. On passe pour un fasciste dès qu’on rappelle que l’Europe a des racines chrétiennes. Et si on se permet d’ajouter que la France est un pays laïc, on se fait traiter d’islamophobe. Pourtant, l’universalisme républicain est inscrit dans notre culture judéo-chrétienne – comme la laïcité, et comme le féminisme à la française. Mais personne ne dit rien contre les étudiantes voilées, sous prétexte que c’est légal ! C’est le triomphe du communautarisme.

À l’université, d’ailleurs, il n’y a plus de liberté d’expression : seuls les islamo-gauchistes ont la parole. La gauche identitaire se réserve les postes. On ne comprend rien au jargon de ces indigénistes, mais on sait que c’est dangereux : « intersectionnalité », « blanchité », « postcolonial » ou « décolonial »… Car dénoncer le « racisme d’État » dans une institution publique, c’est abuser de la liberté d’expression. C’est une police de la pensée.

Et la liberté artistique ? Dans les pièces de Koltès, on voudrait imposer des Arabes pour les rôles d’Arabes. Et si un Blanc se grime en Noir, on crie au « blackface ». Assez de repentance ! La France n’est pas le Canada ; on a bien le droit de monter une pièce sur les autochtones sans autochtones. Car seul compte le talent. On va bientôt nous forcer à faire jouer Molière par des minorités. C’est du racisme à l’envers.

Il est urgent de sortir de l’angélisme. C’est justement parce qu’on est de gauche qu’il ne faut pas abandonner les vrais sujets à l’extrême droite. On doit avoir le courage de briser les tabous : l’immigration, la délinquance, le terrorisme. Heureusement, il reste quelques dissidents, comme Zemmour ou Houellebecq. Ils disent tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Mais on leur donne de moins en moins la parole. C’est le règne de la bien-pensance.

Le racisme dont on ne parle jamais, c’est le racisme anti-blanc : dans certains quartiers, il ne fait pas bon être un homme blanc hétérosexuel. Ce sont les vraies victimes, les nouveaux damnés de la terre. On n’en peut plus des clichés. La France va finir comme l’Amérique. Là-bas, pour devenir président, on est presque obligé d’être noir ou femme. Est-ce qu’on a encore le droit d’arborer un toupet orange ? Il faut arrêter avec ces discriminations. C’est un maccarthysme de gauche.

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C’est la deuxième fois que L’Obs me commande une tribune pour finir par la refuser. J’ai déjà publié sur ce blog la première : « La danse des 7 lois ». On peut faire l’hypothèse qu’hier comme aujourd’hui, c’est l’ironie qui pose problème. Autant dire que l’époque appelle l’ironie. Car « prendre le parti de rire de la situation, c’est tout le contraire d’en prendre son parti » : l’épilogue de mon livre Démocratie précaire, en 2012, s’intitulait déjà « Ironie ». J’y revendiquais « une arme dont la critique politique pourrait se saisir. » Dans ce recueil, tribunes et chroniques, y compris des pastiches, s’y employaient ; et j’ai continué depuis (voir par exemple ma « Modeste proposition (en réponse à la question rom) »).

Si j’ai été sollicité par L’Obs pour participer à un dossier sur le « politiquement correct », ce n’est pas en raison de mes écrits sociologiques anciens sur cette polémique lancée par les néoconservateurs aux États-Unis, et sur sa reprise à gauche en France. Gageons que c’est plutôt en tant qu’incarnation du « politiquement correct » à l’américaine. Las de devoir répéter, un quart de siècle plus tard, le même travail de déconstruction d’une expression qui parle plus des personnes qui l’utilisent que de celles qu’elle vise, je n’ai accepté d’être la caution « politiquement correcte » de ce dossier qu’à condition d’écrire un texte ironique sur le mode : « On ne peut plus rien dire ». J’avais d’ailleurs annoncé d’emblée la formule provocatrice qui figure bien ici : « Même à L’Obs, les lesbiennes noires ont pris le pouvoir ! »

Toutefois, à réception de la tribune, la rédaction m’a demandé, à deux reprises, d’abandonner l’ironie au bout de quelques paragraphes pour passer au registre sérieux. À deux reprises, j’ai refusé : l’ironie s’accommode mal d’un panneau pour éviter au lecteur d’y tomber. J’ai toutefois rajouté le  « toupet orange » en conclusion, pour dissiper toute ambiguïté ; j’ai même accepté, à contrecœur, un chapô de la rédaction avertissant de la posture ironique. Cela n’a pas suffi. Redoutant que son lectorat ne se laisse abuser, L’Obs a préféré renoncer à me publier. Peut-être effectivement de tels discours sont-ils devenus si communs, et pas seulement dans cet hebdomadaire, qu’on s’y tromperait. C’est précisément ce que je voulais démontrer. Ironie des choses, L’Obs s’apprête à publier un dossier pour défendre l’humour et la liberté de pensée contre les pisse-froids et les censeurs, mais sans ma tribune. Cela en dit long. Mieux vaut en rire ; mais ce n’est pas drôle.

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