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Billet de blog 19 avr. 2021

L'éclosion de l'art des jardins

En 1790, le philosophe Kant classait l'art des jardins parmi les beaux-arts, au même titre que la peinture. Dans son essai "Le Temps du paysage", paru en 2020, Jacques Rancière retrace la genèse de ce nouvel art, comme s'il s'agissait d'un printemps esthétique.

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Gilles Clément, le Tiers-paysage.
Portrait de Kant (vers 1790), Elisabeth von Stägemann.

Emmanuel Kant (1724-1804) avait l’habitude de vivre cloîtré chez lui. « Confiné », dirait-on aujourd'hui. Le philosophe Allemand ne sortait qu’une seule fois par jour pour faire sa promenade sur la grande route de Königsberg. Il méditait alors sur la nature qui l’entourait et s’intéressait de près à l’art des jardins. Une date clé ? 1790. Il publie sa célèbre Critique de la faculté de juger dans laquelle il consacre un passage à l’art des jardins qu’il intègre au système des beaux-arts.

Par ce geste, Kant signe l'acte de naissance du jardin en tant qu'art, et lui donne une portée esthétique sans précédent. C'est précisément ce point de départ que Jacques Rancière (né en 1940) a choisi dans Le Temps du paysage - Aux origines de la révolution esthétique, un essai sorti pendant le confinement de mars 2020, et relativement passé inaperçu. Or, il est riche d'enseignement sur le processus de transformation d'une discipline humaine en art.

L’originalité du livre de Rancière réside dans le fait d’analyser les conditions historiques de formation de l’art des jardins. Il en décèle les prémices au XVIIe siècle avec les fameux jardins à la française créés par André Le Nôtre pour le Château de Versailles.

Voulus par le Roi Soleil comme un lieu de représentation du pouvoir, les jardins avec leurs parterres en broderie aux perspectives infinies offrent un paysage ordonné et hiérarchisé. Allées, bosquets, statues ou pièces d’eau s’y succèdent selon une géométrie régulière et symétrique. Si le jardin glorifie le pouvoir royal, il n’est pas lui-même considéré comme un art noble, autrement dit, il n’accède pas au rang d’art libéral (art majeur et intellectuel).

Vue des jardins du Château de Versailles.

Au Royaume-Uni, une autre grande tendance voit le jour, plus libre dans sa composition car elle introduit des lignes plus courbes qui s’opposent à la rectitude française. Comme le souligne Jacques Rancière, l’auteur britannique Thomas Whately avait déjà célébré, une vingtaine d'années avant Kant, la beauté artistique des jardins à l’anglaise dans son ouvrage Observations on Modern Gardening (1770) : « L’art de former les jardins, par la perfection à laquelle il a été porté dernièrement en Angleterre, mérite une place de haut rang parmi les arts libéraux ». C’est la première fois dans l’histoire occidentale que l’art des jardins accède pour son compte à une telle reconnaissance intellectuelle.

Stourhead Landscape Garden, Wiltshire.

Au XVIIIe siècle, le jardin n’est plus seulement envisagé comme un prolongement du geste architectural (comme c'était le cas auparavant), mais comme un objet en soi, doté de sa propre finalité. Cet art renonce progressivement à sa fonction et à la nécessité de répondre à des besoins, comme celui de produire des plantes médicinales, ou des potagers et des vergers. C’est l’époque de son émancipation esthétique. Rancière en reconstitue la trajectoire : « Pour devenir un art libéral, c’est-à-dire dépourvu de toute servitude utilitaire, l’art des jardins doit changer de méthode ».

Mais de quelle méthode s’agit-il ? D’une méthode consistant à se conformer aux critères du Beau. Comme les autres arts figuratifs, l’art des jardins doit viser l’imitation de la nature, sans toutefois la reproduire servilement. Pour cela, le jardin doit assimiler les canons de la peinture, composition géométrique, sens de la perspective et des couleurs, pour s'élever au rang d'art libéral.

Gilles Clément, jardin des orpins, Saint-Nazaire, Base sous marine.

Pour faire le lien avec notre époque, point que n’aborde pas Jacques Rancière dans son essai, l’art des jardins continue de se réinventer. Le passionnant travail du paysagiste Gilles Clément (né en 1943) en est un magnifique exemple. Ce dernier opère une certaine critique de la tradition qu’il se plaît à déconstruire avec joie et ingéniosité.
Au jardin rigoureusement organisé par la main de l’homme, il oppose le « jardin en mouvement » qui prône la libre croissance des plantes, à partir de l’observation attentive de leur comportement naturel. Ainsi, Gilles Clément redonne sa liberté au paysage.

Par Eric Monsinjon

Ce texte a déjà été publié le 6 avril 2020 sur le blog La Diagonale de l'Art / Libération (rédacteur en chef : Philippe Godin). Il est repris ici et légèrement modifié. Depuis décembre 2020, le blog La Diagonale de l'Art est sur Mediapart (je vous ­en recommande la lecture).

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