Joris cherche un avenir meilleur et découvre que «c’est un peu atroce, en fait»

Quatrième témoignage de la situation qui est faite aux mineurs non accompagnés de Moselle, situation sur laquelle nous alertons le président du département et l’opinion publique.

Joris a seize ans quand il décide de risquer l’aventure. Son père est décédé, sa mère est épuisée par les tâches quotidiennes et la misère. Elle ne sait comment subvenir aux besoins de Joris et de son petit frère. Cela se passe dans un pays dont le sous-sol détient des richesses colossales, réduit à l’état de dépotoir par les choix politiques de son ancien colonisateur…

Paysage urbain ordinaire dans certaines anciennes colonies françaises Paysage urbain ordinaire dans certaines anciennes colonies françaises

« C’était trop dur, nous avons décidé que je parte pour un avenir meilleur. » Ici, tout est trop dur, même les frais d’inscription dans une école sont au-dessus des moyens de sa famille.

De Libye en Moselle en passant par la Sardaigne

Première étape, la Libye où, par chance, Joris réussit à ne pas s’attarder, pour rallier les côtes sardes, où il séjourne six mois, à Cagliari. De là, il prend au hasard divers bateaux et trains : « Parce que moi, normalement ma destination, c’était de venir en Allemagne, mais j’ai vu que je parlais français, ça serait mieux pour moi de rester en France, puisque chez moi encore, tu sais, c’est une colonie française. »

Certes le pays s’est détaché du nôtre depuis bientôt sept décennies. Mais il reste de la colonisation, outre la langue officielle et la monnaie CFA, la surexploitation des ressources naturelles. Bref, le colonialisme survivra longtemps encore à la prétendue décolonisation, et les enfants de ces pays parlent de colonie au présent…

Le hasard de ses pérégrinations au fil du réseau ferroviaire le fait arriver à Metz où il se présente à l’hôtel de Police en tant que mineur. On l’amène au Centre Départemental de l’Enfance (CDE). Il y séjourne presque deux mois, jusqu’à ce que lui soit contestée sa qualité de mineur. Comme il ne dispose pas de documents probants, on le déclare, par défaut, majeur.

Prouver son âge

Carlos Gimenez © Paracuellos Carlos Gimenez © Paracuellos

Le droit français est en train d’accomplir une révolution, un changement de paradigme fondamental dont le département de la Moselle est le pionnier. Exit la présomption d’innocence. Par défaut, jusqu’à preuve du contraire, l’on peut vous déclarer coupable de faux et usage de faux pour peu qu’un travailleur social proclamé compétent pour la chose par sa hiérarchie porte contre vous cette accusation. Ce n’est pas à lui d’établir votre culpabilité, c’est à vous de prouver votre innocence. C’est ainsi que Joris subira la pire des humiliations : on le jette à la rue.

La boutique « Solidarité »

Créée en 2014 par la Fondation Abbé Pierre, la « Boutique Solidarité » assure un accueil de jour inconditionnel à toute personne en galère, accueil concret sous la forme élémentaire du petit déjeuner, de la douche et de la lessive, et soutien qualifié aux démarches de réinsertion.

La Boutique Solidarité de la Fondation Abbé Pierre, rue Clovis à Metz La Boutique Solidarité de la Fondation Abbé Pierre, rue Clovis à Metz

C’est un lieu cool par excellence. Il y a quelque chose de poétique dans l’accolement des deux termes de « boutique » (tout le monde peut y entrer, il n’y a pas à y montrer patte blanche, et il va y avoir de l’échange au sens le plus immanent du terme) et « solidarité », au sens où l’on s’interdit ici de laisser quiconque en rade,  quand bien même l’on ne trouvera pas la solution à toutes les misères. L’expérience prouve cependant que l’on s’y démène pour ne jamais se résigner. Sur les bancs et les tables à l’entrée, puis dans le grand hall, et dans les petites salles dédiées au travail social, s’improvisent des lieux d’écoute et d’attention.

Protection de l’enfant ou contre l’enfant ?

Bref, sans la Boutique, notre enquête n’était pas possible. « Ils m’ont foutu dehors et je suis venu à la Boutique Solidarité », exactement là où nous rencontrons Joris, mineur selon sa mère et majeur selon des autorités autrement plus compétentes.

La coordinatrice du lieu, Martine Hoerner, connaît le problème, les manigances du CDE qui « rend son jugement le vendredi après-midi, quand toutes les structures, y compris la Boutique, sont fermées. Dans le meilleur des cas, ils vont passer le week-end dehors, seuls et sans rien », ce Centre Départemental de… l’Enfance dont les finalités sont désormais inversées : ce n’est plus l’enfant qu’on protège mais la société contre les enfants systématiquement suspectés de tricher sur leur âge.

Les travailleurs sociaux sont les premiers à souffrir de cette politique. Une délégation de leur syndicat SUD a signalé la situation au conseiller du secrétaire d’État auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé. Il est donc connu des services de l’État que les jeunes doivent se rendre seuls à la préfecture dans les 48 heures qui suivent leur arrivée. Les éducateurs ont ordre de ne pas les accompagner. Le jeune qui ne s’y rend pas, ou qui se perd en route est rayé des effectifs et ne sera plus pris en charge. C’est ainsi qu’un jeune sur deux passe à la trappe. Ils savent aussi qu’on les suspectera toujours de frauder et ils ont peur de la police. Certains de ces enfants ont quitté des camps et ont dû, pour cela, se faire passer pour majeurs.

Comme une mère

Grâce aux professionnels et bénévoles intervenant à la « Boutique Solidarité », Joris et certains de ses camarades bénéficieront de nuitées d’hôtel. Il en parle avec émotion et reconnaissance : « Elles nous ont logés à l’hôtel là-bas, elles partaient nous voir chaque soir, elles nous encourageaient, elles nous ont même donné des vêtements, tout ça, mais… vraiment, on les remercie en fait, vous voyez, on n’a pas de quoi les récompenser, en fait, on ne peut pas, parce que c’est… On pourra pas les récompenser, en fait, parce que… Quand quelqu’un te voit dans un moment difficile, il t’aide, tu peux pas le récompenser, c’est comme si… L’accouchement. Ma mère, elle m’a accouché, tu vois ? Je peux pas la récompenser, il n’y a pas de récompense possible pour que… qui peut remplacer la Fondation, ma mère elle m’a accouché, ce qu’ils ont fait pour moi, en fait. Pour moi, c’est une dette. Et je serais reconnaissant si j’avais les moyens de le faire, mais je crois que bientôt, ma vie changera… »

Il s’efforce de contenir ses larmes, partagé entre cette reconnaissance et la colère contre les personnels de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) : « Eux, j’ai pas de dette à leur payer, puisqu’ils m’ont foutu dehors quand je suis venu récemment, ils m’ont foutu dehors et la Fondation m’a aidé, ils ont cherché un avocat pour moi, ils ont fait mon passeport pour moi… Tout ça. Cela dit, mes larmes ne coulent pas aussi vite que ça, mais là je suis en train de parler, j’essaie, en fait, donc, quand je pense au moment de mes 17 ans, et maintenant, il y a un grand changement dans ma vie. Si c’était que les gens de l’ASE, je serais toujours dehors, mais grâce à l’aide de la Fondation Abbé Pierre… qui restera pour moi inoubliable, c’est… je le ressens fort, je ne sais pas du tout ce que dois dire, parce que… C’est émotionnel. Donc, je crois que c’est la conclusion, en fait. »

Spécificités mosellanes

Des jeunes transférés en Moselle sont effarés de ce qu'ils y découvrent par rapport à ce qu'ils ont vécu dans d'autres départements. Ici, avec 130 euros mensuels Joris doit se vêtir et économiser 600 euros par an pour le renouvellement de sa carte de séjour. Nous découvrons de surcroît que l’ASE réclame aux jeunes le remboursement des cinq premiers jours passés au Centre Départemental de l’Enfance (CDE), alors que ces journées sont intégralement prises en charge par les services de l’État. Nous enquêterons sur la question et saisirons au besoin la juridiction compétente pour ces pratiques relevant de la concussion. Les faits ont été signalés au président du Conseil Départemental, Patrick Weiten.

Tenir bon

« Je vois que c’est un peu atroce, en fait, je sais très bien que ma situation ne restera pas comme ça, parce que moi, j’ai la foi, j’ai ma foi en moi, ma religion et je pratique ma religion, tranquille, et à tout moment ma vie peut changer… Dieu dit, aide-toi et il t’aidera. »

Combien de temps Joris tiendra-t-il le coup ? Et quel sentiment prédominera dans son avenir adulte : la colère et le ressentiment ou la reconnaissance et l’espoir ?

Éric Graff

Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère

Billets précédents :

  • David dort par terre : ici
  • Arthur veut « mourir ici » : ici
  • Lettre ouverte au président du Conseil Départemental : ici.
  • Kouassi se soucie des autres : ici.

 

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