"Le livre promenade" - Qu'est-ce donc ? Une idée contre l'illettrisme et le fameux "échec scolaire"?

Sur le fil "Un examen de passage pour la sixième ?" qui commentait la proposition de JF Copé de faire passer un examen avant l'entrée en 6ème, un internaute me demandait ce qu'est un "Wimmelbuch". Je l'avais déjà évoqué dans cet article et dans celui-ci. J'ai donc passé du temps à rechercher des informations pour lui répondre, que je partage ici avec vous. Ces derniers temps, de nombreux médias, spécialistes et politiques s'interrogent sur le fait que de nombreux enfants entrant en 6ème ne savent pas lire, ce qui a des répercussions sur toute leur scolarité et leur vie future. Je reste persuadée avec d'autres que c'est dès la plus petite enfance qu'il convient de commencer l'apprentissage de la langue. Les études internationales le montrent également. Dans une librairie française où j'avais amené ce "Wimmelbuch" pour voir s'il y avait l'équivalent en français, la libraire m'a répondu: "Ce genre de livre n'est pas demandé, les parents qui achètent des livres, veulent du texte."   Mais en cherchant sur internet, je suis tombée sur de précieuses informations. Les voici donc. 

Sur le fil "Un examen de passage pour la sixième ?" qui commentait la proposition de JF Copé de faire passer un examen avant l'entrée en 6ème, un internaute me demandait ce qu'est un "Wimmelbuch". Je l'avais déjà évoqué dans cet article et dans celui-ci. J'ai donc passé du temps à rechercher des informations pour lui répondre, que je partage ici avec vous.

 

Ces derniers temps, de nombreux médias, spécialistes et politiques s'interrogent sur le fait que de nombreux enfants entrant en 6ème ne savent pas lire, ce qui a des répercussions sur toute leur scolarité et leur vie future. Je reste persuadée avec d'autres que c'est dès la plus petite enfance qu'il convient de commencer l'apprentissage de la langue. Les études internationales le montrent également.

 

Dans une librairie française où j'avais amené ce "Wimmelbuch" pour voir s'il y avait l'équivalent en français, la libraire m'a répondu: "Ce genre de livre n'est pas demandé, les parents qui achètent des livres, veulent du texte."   Mais en cherchant sur internet, je suis tombée sur de précieuses informations. Les voici donc.

 

 

Un "Wimmelbuch" vient du verbe "wimmeln" qui signifie "grouiller" comme font les fourmis ou les gens dans une rue encombrée. Buch, c'est le livre. Ce sont des livres cartonnés qui mesurent 34 x 26 cm. Ils représentent des scènes avec une foule de détails précis que l'on découvre petit à petit en s'y plongeant dedans. On peut les mettre par terre et l'enfant qui ne marche pas encore peut les "lire" à "quatre pattes".

 

Ces livres ont une longue tradition en Allemagne, mais le premier auteur de ce qui a été appelé Wimmelbuch (livre où grouille la vie) est Ali Mitgutsch dans les années 60-70. le l'ai trouvé cité sur le site de France Info, dans une émission de 2008 sur le JEU et la lecture. 

 

Il est aussi cité dans les éditions Syros  où l'éditeur recommande la lecture "à partir de 5 ans" ! Je trouve cette "recommandation" assez terrifiante.

 

Il me semble que les enfants sur ces vidéos ont moins de 5 ans. Celle qui lit avec son père

Das neue Wimmelbuch © captblake

 

Il existe même des "Wimmelbücher" régionaux, comme celui-ci qu'ont eu gratuitement les 600 jardins d'enfants de la région:

Präsentation Wimmelbuch "Mein Südwestfalen" © Suedwestfalen2013

 

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J'en lis depuis plusieurs mois avec ma petite-fille qui a 1 an aujourd'hui. 

 

Elle "lisait" déjà à l'âge de 3 mois. J'ai de merveilleuses photos d'elle, absolument concentrée sur les images. Comme celle-ci par exemple, extraite d'une vidéo, elle "lit" couchée parce qu'elle ne sait pas encore s'asseoir, elle a 3 mois:

 

 

Les périodes de concentration ont évolué au cours du temps. Aujourd'hui, elle "lit" concentrée, avec enthousiasme, pendant un peu plus d'une demi-heure ces fameux "Livres promenade" (Wimmelbücher).

 

Sa maman lit avec elle le "Livre promenade de l'été" et d'autres livres en polonais. Et elle communique tout autant en polonais montrant de son petit doigt les objets et personnes ou animaux dont elle parle.

C'est aussi pour cela que je suis pour le bilinguisme dès la naissance. Les enfants apprennent le tout par le jeu et sans aucun problème.

Récemment, je discutais sur le pas de la porte avec ma belle-fille qui la portait dans les bras. Nous parlions en allemand, c'est notre langue de communication, elle le parle aussi avec mon fils lorsqu'ils parlent entre eux. Au détour d'une phrase, nous avons constaté que l'enfant comprenait aussi ce que nous disions en allemand, à la réaction qu'elle a eue. Elle assimile donc les trois langues sans aucun problème. Je trouve cela fascinant. Alors que tant d'experts en tout genres - qui ne parlent que leur langue maternelle - sont contre l'apprentissage de plusieurs langues dans la toute petite enfance. Quel dommage. Mais c'est un autre sujet.

 

Les meilleurs "Wimmelbücher" sont aujourd'hui ceux de Rotraut Susanne Berner.  Ils ont une logique qui suit les détails à travers tout le livre. Ce sont de précieux points de repère pour les enfants. Sans oublier l'excellent graphisme et l'humour des situations. 

 

J'ai trouvé ses livres dont les titres ont été traduits en français sur le net, ils s'appellent "Livre promenade". Vous les trouverez sur amazon par exemple.

 

C'est le magnifique blog de Bauchette qui en explique un très bien, celui de la nuit:

 

Le livre de la nuit Le livre de la nuit

 

"On connaissait "Le livre de l'automne", "Le livre de l'hiver", "Le livre du Printemps" et "Le livre de l'été" et on pensait la boucle bouclée mais non, voilà qu'un nouveau "Livre promenade" de Rotraut Susanne Berner nous est arrivé au printemps (et pour notre plus grand plaisir) : Le livre de la nuit.

 

Rappelons en quelques mots le principe de cette collection, pour ceux qui ne la connaissent pas encore.

 

Les Livres promenade sont des livres relativement grands, tout-cartonnés et composés uniquement de planches colorées sans aucun texte.

 

Il faut, selon moi, les mettre à terre et plonger résolument dans l'illustration et les nombreuses petites scènes autonomes qui y sont décrites.

 

L'effet sur l'enfant est magique : il suit de son petit doigt les personnages, il parle autour des images, crée lui-même de la narration et découvre, à chaque nouvelle visite du livre, un élément qu'il n'avait pas observé la fois passée.

 

Ces livres, par leur richesse iconographique, sont inépuisables et ne demandent qu'à être réouverts constamment.

 

L'illustratrice nous transporte ici dans la douceur d'une nuit d'été. Les boutiques sont fermées dans la petite ville mais règne une vie autre : ici, un jeune garçon qui se fait enguirlander par son père car il lit encore à la lampe torche alors qu'il est déjà tard ; là, deux amoureux qui se promènent...

 

Plus loin, un cycliste se fait alpaguer car il roule sans feux ; un cambrioleur est appréhendé par des policiers ; le train de nuit est prêt à quitter la gare et à la bibliothèque, c'est la nuit de la lecture et les enfants, pour une fois, ont le droit de veiller tard.

 

Dans le parc, aux confins de la ville,  une joyeuse fête est organisée et ponctuée d'un beau feu d'artifice.

 

On peut pousser l'analyse et noter que les scènes se suivent spatialement (des détails en bouts de pages nous suggèrent que les pages pourraient être collées) et chronologiquement (on retrouve les même personnages d'une page à l'autre et  leurs actions se suivent avec cohérence.

 

Autre détail aussi : les horloges présentes à chaque page -ou presque- montrent que d'une page à l'autre le temps passe).

 

On peut aussi repositionner ce livre par rapport aux autres de la même collection et s'apercevoir que c'est toujours la même petite ville qui est décrite, les mêmes espaces, les mêmes maisons, les mêmes personnages et ce rigoureusement, page après page.

 

Mais on peut aussi uniquement se laisser bercer par les images, pour le plaisir des yeux.

 

Les livres de Rotraut Susanne Berner respirent la joie de vivre et les plaisirs simples de l'existence et c'est un vrai régal que de se promener dans son univers.

 

Un livre pour le plaisir des petits à partir d'un an et demi et des adultes qui les accompagnent (ou pas)."

Un an et demi, c'est déjà mieux que 5 ans ;-)

 

 

J'ai scanné quelques pages du  "Livre de l'automne" pour vous les faire partager. C'est l'automne, le temps des potirons, des défilés aux lampions (toujours pour la fête de St Martin, après le passage à l'heure d'hiver), des feuilles qui tombent, des oiseaux migrateurs... que le corbeau aimerait bien suivre, et toutes sortes de personnes, d'animaux et de détails. Je n'ai scanné que quelques pages, le livre en a 14.

 

Wimmelbuch Automne page 1 Wimmelbuch Automne page 1

 

Une foule de détails... Malheureusement, les pages sont plus grandes que le scanner, il en manque un peu...

 

Tout à fait en haut une chambre d'enfant où un enfant a dessiné un perroquet, il en a collé une affiche sur son armoire et en a dessiné deux autres. Tout au long du livre, l'enfant cherchera le perroquet avec son père.

 

Les pendules dans les différentes pièces indiquent qu'il est 5 heures moins cinq.

 

On voit toutes sortes de pièces avec leurs meubles et objets. En bas, le corbeau avec son fromage dans le bec et le renard, une chatte et ses chatons, un écureuil en train d'enterrer ses noisettes, un nounours sur un canapé, et les feuilles qui tombent... un immense potiron va rejoindre la fête du village. 

 

Wimmelbuch Automne page 2 © Rotraut Susanne Berners Wimmelbuch Automne page 2 © Rotraut Susanne Berners

 

Sur le toit, le corbeau regarde les oiseaux migrateurs avec l'envie de les suivre, ce qu'il fera plus tard. Un enfant fait voler son cerf-volant, un tracteur laboure la terre. Les pommes sont mûres et quelqu'un a commencé à les ramasser. D'autres sont encore dans l'arbre où un enfant s'est installé dans la cabane pour lire Tintin et Milou et boire une canette. Une lanterne pour le défilé est posée sur un tabouret avec la baguette pour la tenir. Dans un bac à sable, un enfant a laissé son seau, sa pelle et un jouet. Les vélos des enfants sont garés contre la maison, observés par un chat.

 

Au premier étage, un écureuil est entré pour prendre les noix. La fenêtre est ouverte et le vent fait bouger le rideau. C'est ma petite-fille qui me l'a montré, je ne l'avais pas encore remarqué. Elle a mis son petit doigt sur la fenête et a fait "wou, wou" en soufflant comme fait le vent dans les arbres lorsque nous nous promenons.

 

En bas, il manque au moins trois centimètres de la page, on voit l'affiche avec le perroquet, la fille et le père qui le cherchent.

 

Une femme téléphone, on apprendra plus tard que c'est la maîtresse du chien qui saute, sans laisse, dans les feuilles mortes que les éboueurs ont ramassées à la page précédente.

 

Une fille lit un livre apparemment passionnant tout en marchant.

 

Sur le trottoir, il y a une poubelle et des livres que l'on donne à récupérer. Etc. etc...

 

Wimmelbuch Automne - page 3 © Rotraut Susanne Berners Wimmelbuch Automne - page 3 © Rotraut Susanne Berners

 

En bas, la dame qui téléphone se fâche contre son chien qui a sauté dans les feuilles mortes. Le couple transporte son immense potiron jusqu'à la fête pour gagner le concours. La fermière sort avec sa brouette et son potiron, l'enfant avec la sienne.

 

On voit toutes sortes d'animaux à la ferme, une serre la porte ouverte. Nico le perroquet est dans l'arbre, le corbeau suit les oiseaux migrateurs. En haut, coupées par le scanner, il y a trois éoliennes.

 

A gauche, la fille continue la lecture de son passionnant bouquin. Et les feuilles tombent...

 

Wimmelbuch page 4 © Rotraut Susanne Berners Wimmelbuch page 4 © Rotraut Susanne Berners

 

Malheureusement il manque tout le haut de l'image, l'horloge indique 5h15.

 

En bas, la fille qui lisait son bouquin en marchant se tape la tête contre le poteau de l'arrêt de bus, son livre tombe dans les feuilles, sous l'oeil étonné des éboueurs.


La dame qui téléphone a récupéré son chien qu'elle tient en laisse, il flirte avec deux autres chiens...

 

On est à la gare. L'enfant a collé son affiche qui cherche le perroquet sur la vitre, on voit un Indien enturbané prendre un billet, un homme en redingote achète un journal...

 

Le perroquet Nico montre sa tête à travers les volets, au-dessus de la poissonerie. Etc. etc...

 

Wimmelbuch page 6 © Rotraut Susanne Berners Wimmelbuch page 6 © Rotraut Susanne Berners

 

En haut, les oiseaux migrateurs s'en vont. Les feuilles tombent et les gens vont au défilé avec leur lanterne où brûle une bougie. Chacun a fabriqué sa lanterne, comme c'est la tradition ici.

 

 La fille qui lisait en marchant est maintenant dans la librairie et porte des livres. Une plaque indique qu'au 2ème étage habite une prof de piano que l'on voit par la fenêtre. Et à côté un chien regarde la scène. Je ne l'avais pas du tout vu. C'est ma petite-fille qui a fait le bruit du chien "oua, oua" et m'a montré le chien à la fenêtre. J'étais sciée...

 

Une affiche a été collée sur le poteau de l'arrêt de bus qui cherche Nico, le perroquet. Il est caché sur l'autre page où on voit l'horloge, il est 17h45.

 

Voilà un petit tour sur quelques pages du "Livre promenade"  de l'automne...

 

Ainsi les enfants qui "lisent" avec leurs parents apprennent des milliers de mots tout en jouant, apprennent à se concentrer, ce qu'ils ne peuvent pas avec les images qui bougent sans cesse de la TV. Ils ont besoin de temps pour observer et "absorber" chaque détail.

 

Ils peuvent reprendre le livre quand ils veulent pour se raconter les scènes eux-mêmes ou venir les raconter à leurs proches... quand ils peuvent parler.  Avant, ce sont les adultes qui "lisent" le livre dans l'inter-activité avec les enfants.

 

Ceci va dans le même sens que les travaux de Michel Zamon de Grenoble que je citais dans cet article.


Je terminerai par deux commentaires. Celui d'Olivier, que j'ai beaucoup apprécié :

 

Dans les analyses sur l'école manque souvent ce qui va autour de l'école.
* par exemple, sur votre description des "Wimmelbuch".. les mots les plus importants dans votre description sont "avec Papa" et "avec Maman". Les enfants s'intéressent à ce qui est valorisé par les parents, par l'affectivité qui va être liée aux mots du fait que Papa et Maman s'y intéressent. Ces enfants peuvent aller dans une école médiocre, ils vont de toute facon apprendre à lire. Et ils vont beaucoup plus profiter d'une bonne école que des enfants dont les parents n'ont pas un bouquin à la maison.

 

C'est vrai, mais dans de nombreuses familles, la lecture et les livres sont absents, comme le souligne Michel Philips, pédiatre:

 

Dans les consultations des petits organisées par la PMI (gratuit) , nous mettions à disposition des enfants sur un tapis, des livres de toutes sortes, comme des jouets.
La réaction des mamans des milieux les plus défavorisés était toujours la même: "Non, ne touche pas, c'est un livre, ce n'est pas pour toi!". A partir de là, nous désacralisions le livre, expliquions que les enfants doivent pouvoir avoir accès au livre dès le premier âge. Une révolution pour certaines mamans!
L'éducation commence à la naissance!

 

Il y a donc énormément de travail à faire AVANT l'école primaire. L'Etat en a-t-il conscience ? J'en doute quand j'entends ces messieurs parler ainsi de cet âge:

 


Darcos, la maternelle et les couches
Hochgeladen von rue89. - Nachrichtenvideos aus der ganzen Welt. Le RESPECT des enfants en bas-âge... © Ministre de l'Education Nationale

 

Et les citoyens, qu'en pensent-ils ?

 

Quelques idées et propositions d'experts sur France Culture...

 

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