1919-2019 en France : cent ans de guerre administrative aux étrangers

De l'invention de la carte de séjour à l'empêchement à demander l'asile en passant par l'empilement des obstacles à la régularisation, l'État fait peser une menace permanente sur les étrangers les plus pauvres. Au prix de leur vie.

« Décrire les pratiques de l'État français contre les personnes étrangères, telles qu'elles sont déployées avec violence et systématicité ». Tel est l'objectif de Karine Parrot dans l'ouvrage Carte blanche. L'État contre les étrangers. « Les textes répressifs s'empilent – en moyenne, une loi tous les deux ans – et produisent un dispositif à la fois sophistiqué et obscur qui laisse finalement à l'administration et à la police un pouvoir discrétionnaire ».

« L’appareil d’État suit la loi quand elle l’arrange et la bafoue quand elle le gêne. Si c’est trop visible, la haute fonction publique prépare une nouvelle loi qui permet plus de contrôles, plus d’enfermements, qui donne carte encore plus blanche à l’exécutif dans cette lutte contre un ennemi décidément bien commode ». Au fil de 250 pages d'une lecture lumineuse, étayées par des centaines de notes (heureusement reportées en fin de volume), l'auteure détaille les modes d'action juridiques et pratiques qui visent à rendre la vie impossible aux étrangers ''indésirables''.

Indésirables ? Pas toujours...

Durant la Grande Guerre, quelque 250 000 hommes originaires des colonies françaises de l'époque ont été mobilisés et transférés en Europe pour remplacer dans les usines de la métropole, et en partie dans l'armée, les nationaux envoyés au front. Durant tout leur séjour, ils ont été l'objet d'une surveillance constante par la gendarmerie et la police. Il s'agissait de veiller à l'encadrement moral des immigrés, de repérer les déserteurs et de parer à tout mouvement de rébellion. Puis de les renvoyer au pays à partir de 1919. Lire la suite... En somme, on avait envoyé les hommes français se faire massacrer et on embauchait pour les remplacer des étrangers sur lesquels pesait le joug de la colonisation.

Immédiatement après la guerre et son hécatombe de travailleurs, on a encore besoin de bras étrangers pour relancer l'activité. Le ouvriers ''exotiques'' ayant été rapatriés, on fait venir des étrangers, de préférence européens, pour effectuer les travaux les plus pénibles dans les mines, la sidérurgie et les travaux agricoles. Et, précise Karinne Parrot, « Fort des structures spéciales mises en place durant la guerre, l'État entend garder la main sur la gestion des travailleurs étrangers ». La machine infernale est lancée.

Arrive la baisse activité des années 1930, et on licencie en priorité les ouvriers étrangers, ce qui les prive de leur droit au séjour. Ces ''surnuméraires'' n'en seront que plus facilement renvoyés dans leur pays d'origine, au nom – déjà – de la protection de l'ordre public. En 1938, le contrôle aux frontières, assez lâche jusque là, est renforcé.

Après 1945 la France manque de nouveau de bras pour la remise en route du pays. La haute administration tente de contrôler l'immigration de travail, sans grand succès. « Dans les faits, les travailleurs italiens, espagnols, portugais traversent les frontières (…) et, une fois en poste, obtiennent sans difficulté une carte de séjour et une autorisation de travail ». Même chose pour les Africains à partir des années 1960. De leur côté, les ''Français musulmans d'Algérie'', « circulent librement entre l'Algérie et la métropole où ils séjournent et travaillent sans autorisation nécessaire ». Au grand dam de « la frange inconditionnelles de la haute administration obsédée par la préservation de ce qu'elle considère être ''l'ethnie française'' ». Une atmosphère vraiment sans relation avec la répression exacerbée dans par le massacre du 17 octobre 1961 à Paris ? D'ailleurs, « c'est contre les Algériens, au moment de l'indépendance, qu'apparaît la première vraie tentative d'après-guerre de juguler l'immigration au stade de la frontière ».

Arrive 1974 et l'annonce par le gouvernement de la fin des contrats d'introduction de main-d'oeuvre. Et, depuis lors, on assiste à une suite ininterrompue de mesures mises en œuvre qui renforcent les contrôles aux frontières et appesantissent le contrôle de la population étrangère. La création de l'espace Schengen de ''libre circulation'' se traduit par un renforcement des contrôles aux frontières de l'Union Européenne, qui va aujourd'hui jusqu'à l'externalisation du contrôle aux pays limitrophes, surtout au Sud : Turquie, Libye, Tunisie, Algérie, Maroc.

Aujourd'hui, sur le sol français, la traque des étrangers indésirables, parce que privés par la loi et les préfets de toute ouverture vers la régularisation de leur séjour, vise à les précariser et à les effrayer. Or, seule une minorité d'entre eux est en mesure de retourner au pays. Il fallait de très fortes raisons pour quitter son pays et sa famille ; une fois parti ou partie, il devient presque impossible de retourner. Cet écrasement programmé ne manque pas d'avoir des effets mortels.

Quid des demandeurs d'asile ?
La création en 1985 de l'espace Schengen de libre circulation entre les pays signataires entraîne immédiatement une crainte : et si les exilés qui ont fui leur pays et sont en recherche d'une protection se mettaient à demander l'asile à tort et à travers dans tous ces pays ? On mettra donc au point un système de priorités alambiqué, limitant à un seul pays l'examen de la demande d'asile. Ce système, généré par le Règlement de Dublin, a de nombreux effets délétères, au nombre desquels la désignation presque systématique du premier pays d'entrée – comme par hasard un pays du Sud, et l'on peut penser que l'Italie, principal pays de débarquement d'exilés pendant des années, ait fini par se braquer contre l'Union Européenne ; mais aussi, malgré l'impossibilité théorique de présenter une demande d'asile dans plusieurs pays, les gens le font quand même et les États se les renvoient dans une infernale « machine à gaz destinée à se débarrasser mutuellement des exilés » qui ne fonctionne pas. Des milliers d'exilés parcourent ainsi l'Europe pendant des mois ou même des années, dans la plus grande précarité et invisibilité.

Tout au long de son passionnant récit, Karine Parrot ne manque pas de rappeler que tous ces dispositifs répressifs ont une cible : les étrangers pauvres. « Les personnes riches de nationalité étrangère n'éprouvent le plus souvent aucune difficulté à franchir les frontières, obtenir le droit de vivre en France, faire venir leur famille, exercer le métier de leur choix. (…) En somme, plus une personne étrangère est riche, moins elle est étrangère. Et, inversement, les Français.e.s les plus pauvres se trouvent également livré.e.s à l'arbitraire et la violence d'État par des mécanismes parfois similaires à ceux élaborés contre les personnes étrangères ».

Pour conclure, voici une modeste contribution à Une moisson de Fraternité sur Mediapart.
La fraternité, ce pourrait être : reconnaître dans la persécution d'un étranger une atteinte intolérable à sa liberté et, dans la mesure de ses forces, l'aider à obtenir l'égalité à laquelle il a droit comme chacun dans ce pays.

Martine et Jean-Claude Vernier
--
Voir le sommaire complet du blog. Abonné à Mediapart ou non, on peut s'inscrire ici pour être informé par courriel de la mise en ligne de nos nouveaux billets.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.