Les étrangers « indésirables » deviennent invisibles

Migrants en attente de passage à Calais, mineurs étrangers sans famille en attente de protection dans les rues de nos villes, étrangers en attente d'une réponse pour leur carte de séjour, ou même pour son simple renouvellement : qui les voit encore ?

Migrants en attente de passage à Calais, mineurs étrangers sans famille en attente de protection dans les rues de nos villes, étrangers en attente d'une réponse pour leur carte de séjour, ou même pour son simple renouvellement : qui les voit encore ?

La « politique de l'immigration » affiche une belle constance dans ses effets : 30000 expulsions et 30000 régularisations par an, depuis des années. La nouveauté, c'est que tous ceux-là, plus tous ceux qui cherchent à obtenir un droit au séjour qui leur échappe, ils ont disparu des radars politiques et médiatiques ; seuls des amis du genre humain restent concernés et fortement mobilisés contre le scandale de leur situation.

La saga du (non)passage de la Manche déroule cette évolution depuis près de vingt ans. Le refus de la Grande-Bretagne d'entrer dans l'espace Schengen, entré en vigueur en 1995, crée sur la côte française une frontière qui sera de plus en plus difficile à franchir, provoquant l'accumulation de migrants bloqués en chemin. L'allongement du temps nécessaire pour réussir à passer entraîne de nouveaux besoins pour ces migrants venus d'Afghanistan, de Somalie, et plus récemment d'Érythrée et de Syrie. Pour répondre à ces besoins, un centre d'hébergement et d'accueil humanitaire d'urgence est ouvert en 1999 à Sangatte, près de Calais ; confié à La Croix-Rouge, il est financé par le ministère de l'Emploi et de la Solidarité. En 2002, changement de cap : à la suite d'accords avec la Grande-Bretagne, le centre de Sangatte est fermé et, depuis, c'est l'éparpillement autour de Calais et de Cherbourg, dans les jungles, des campements dans les bois, dans des squats, où les migrants sont pourchassés sans fin. Bien que secourus et accompagnés dans leur survie par plusieurs collectifs de bonne volonté, ils doivent disparaître du paysage.

Un épisode assez lamentable a été l'évacuation à grand spectacle du 2 juillet 2014 : « Sous couvert d’une opération d’expulsion des lieux de vie dont la date a été maintenue secrète, 600 migrant-e-s ont été gazé-e-s, insult-é-e-s, humilié-e-s, terrorisé-e-s, arrêté-e-s, dans le silence et l’ombre puisque tous les témoins ont été violemment écartés des lieux d’arrestation. Ils-Elles ont été escorté-e-s dans des bus qui les ont éloignés de Calais sans avoir la moindre idée de leur destination finale. ». Certains de ceux qui étaient passés par l'Italie y ont été reconduits ; d'autres ont été enfermés un peu partout dans des centres de rétention (antichambres de l'expulsion), d'où ils ont été relâchés dans la nature, avant même le passage devant le juge des libertés et de la détention (JLD), lequel n'aurait pas manqué d'invalider des conditions d'interpellation très éloignées de ce que permet la loi. Comme si éloigner de 500 kilomètres quelqu'un qui en a parcouru plus de 5000 allait changer sa détermination...

Depuis lors et jusqu'en ce mois d'avril, les actions de police consistent à secouer le système sans apporter de solution de vie. « La plupart des exilés ont bougé sous sous la pression de la police vers le nouveau bidonville d'État où les autorités veulent qu’ils se concentrent. Tous ? Non, quelques irréductibles résistent encore et restent là où ils sont. Ils attendent la police, dont ils savent la venue inéluctable. Ils ne veulent pas s’expulser eux-mêmes. » (Lire la suite...)

De leur côté, les mineurs isolés étrangers (MIE) restent trop souvent une épine dans le pied de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) relevant des départements, lesquels se renvoient le devoir de protection avec les services de l'État. Le site InfoMIE tient une chronique assez complète et diversifiée de leurs mésaventures. Certes, il existe des réseaux de passeurs et de la fraude sur l'âge réel de ces jeunes mais, quelle que soit la voie par laquelle ils sont arrivés, on a peine à comprendre qu'ils soient laissés sans protection et, encore plus, les poursuites dont ils peuvent être l'objet, souvent relatées par le Réseau Éducation Sans Frontières (RESF), par exemple à Lyon. L'abandon de la pratique très contestée des tests osseux pour évaluer l'âge de ces jeunes est largement réclamé. On entend parler d'une loi pour régler la question. Est-ce à dire que ces enfants seraient étrangers avant d'être mineurs ? Une invisibilité de plus.

Il y a aussi des expulsions dont on comprend mal la logique, sinon la pédagogie. Par exemple, mettre en rétention pendant 11 jours, puis expulser une ressortissante roumaine qui élève seule sa fille âgée de 15 ans, interpellée alors qu’elle mendiait pour nourrir sa fille, faute d’autres moyens de subsistance. La mère est revenue quelques jours plus tard reprendre sa place auprès de sa fille. Pour sûr, cette femme s'efforcera d'être encore moins visible...

Moins spectaculaires mais tout aussi destructifs, les interminables retards aux guichets de la régularisation ou du renouvellement des titres de séjour. Voici deux histoires relatées en mars 2015.

« Une personne originaire du Kazakhstan vient déposer à la préfecture un dossier de demande de régularisation. Dans le dossier que cette dame voulait remettre, un justificatif (une quittance de loyer) était une photocopie et non l'original. Refus de la personne du guichet de mettre le dossier en attente, le temps d'aller chercher l'original, tout comme de vérifier le reste du dossier pour voir s'il n'y avait pas d'autres anomalies. Tout ce que cette dame a obtenu, c'est un nouveau rendez-vous... en novembre 2015. »

« Une jeune fille arrivée à l'âge de six ans en France avec sa mère et sa sœur, aujourd'hui toutes deux en séjour régulier, a obtenu à 18 ans un titre de séjour siglé « Vie privée et familiale », comme le prévoit la loi. Ce titre, valable un an, est soumis à renouvellement sous condition que la condition de la délivrance du titre initial soit toujours vérifiée. Elle poursuit des études supérieures sans problème; elle obtient une bourse Erasmus et part étudier en Écosse pendant six mois. Mais au retour, au moment du renouvellement de son titre, la préfecture considère qu'ayant quitté la France elle a perdu son droit au séjour : après deux années où elle a dû enchaîner les récépissés valables trois mois tandis que la préfecture étudiait sa situation (!), on vient de lui annoncer le refus de renouveler son titre de séjour. »

 

Martine et Jean-Claude Vernier

Chez votre libraire Être étranger en terre d'accueil, 77 regards sur l'immigration.

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