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Billet de blog 29 déc. 2011

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Telle la mer d'Aral, l'Europe s'assèche

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S'entourant de barrages contre les humains venus d'ailleurs, l'Europe va-t-elle parvenir à s'assécher, comme l'ex-Mer d'Aral, vidée de vie par la multiplication des barrages sur les fleuves qui l'alimentaient, comme les migrants apportent leur énergie?

Photo Lukasz Kruk

Au milieu du 19ème siècle, nous raconte Un autre regard sur la Terre, "La guerre de Sécession aux Etats-Unis a amené l’empire russe à développer la culture cotonnière en Asie centrale afin de faciliter et sécuriser son propre approvisionnement. (…) Le régime soviétique a accentué la politique amorcée par le tsar : la coton, « l’or blanc », est devenu une priorité pour l’exportation. (…) Combinée à des années de pénuries d’eau, l’intensification de l’irrigation à partir des rivières Amu-Darya et Syr-Darya a causé une forte diminution de la surface de la mer d’Aral et une baisse du niveau de l’eau. "

Aujourd'hui, ce qui était la Mer d'Aral est devenu un lac salé cerné par un désert empoisonné. "La salinité de l’eau a augmenté, détruisant progressivement la biodiversité de la mer d’Aral : l’activité de pêche, qui était une importante source d’emplois, s’est effondrée. La pauvreté a augmenté avec la baisse de la nourriture fournie par la pêche. Il existait deux ports de pêche actifs, Aralsk (aujourd'hui au Kazakhstan) et Muynak (aujourd'hui en Ouzbékistan). Muyniak, au Karakalpakstan, qui fut un port de pêche de 40000 habitants, se retrouve aujourd’hui au milieu des terres et a perdu les trois quarts de sa population."

Ou comment une réaction économique "rationnelle" dans un contexte de mondialisation a tué une société par assèchement.

Du coq à l'âne? Voire. Le réseau Migreurop (41 associations dans 14 pays) décrit dans son rapport 2011 Aux bords de l’Europe : l’externalisation des contrôles migratoires "deux visages assez méconnus de la sous-traitance des contrôles migratoires aux portes de l’Europe et même bien au-delà."

"Dans une première partie, (...) on s’intéresse plus particulièrement à la frontière orientale de [la Turquie] avec l’Iran, dans une région marquée par de nombreuses arrivées d’émigrants en provenance des pays voisins, mais aussi du reste de l’Asie et d’Afrique. En quête de protection ou de paix civile, la majeure partie de ces hommes, femmes et enfants sont exposés à des traitements inhumains aussi bien de la part des passeurs que des autorités turques, qui les arrêtent et les placent dans des geôles. Les personnes qui ne sont pas renvoyées vers l’Iran sont assignées à résidence à Van – ville proche de la frontière – et doivent faire face à un système d’asile temporaire mais interminable en fait, très humiliant et source de multiples formes d’oppression, notamment pour les femmes. En prévision de l’adhésion de la Turquie à l’Union, les autorités européennes demandent au gouvernement de ce pays d’améliorer les conditions d’existence de ces exilés, en construisant des centres d’accueil et de rétention, lesquels s’apparentent malgré tout à des lieux de mise à l’écart et de privation de liberté."

"La deuxième partie (...) montre les diverses facettes du traitement réservé aux « passagers clandestins » à bord des bateaux de la marine marchande et dans les ports maritimes au départ comme à l’arrivée, à partir d’observations et interviews dans une vingtaine de sites portuaires autour de l’Europe. De la prévention à la capture et à l’enfermement puis au renvoi, le régime appliqué à ces passagers demeure discret, opaque et peu respectueux des droits de la personne humaine. L’application de nouveaux plans de sûreté de plus en plus contraignants et sophistiqués se traduit par un transfert de la responsabilité des États à des sociétés privées, tant pour les contrôles à terre ou en mer que pour la prise en charge des passagers interceptés. Par divers moyens pas toujours légaux, sous la menace financière d’assureurs tout-puissants, l’enjeu est d’empêcher à la source le départ de ces migrants, ou à défaut de créer pour les différents acteurs (armateurs, marins, autorités portuaires) l’obligation de les renvoyer soit vers leur pays d’origine, soit vers les ports d’où ils proviennent. Le rapport montre ainsi un autre aspect de l’enfermement des étrangers dans des lieux difficilement accessibles, sur les navires et dans les ports, ces derniers espaces soustraits au regard du public venant en quelque sorte compléter la cartographie que Migreurop propose des camps d’étrangers en Europe et dans les pays méditerranéens."

La Libye de Khadafi a été l'un des pièges à migrants, moyen de marchandage avec l'Italie et l'UE, dans l'indifférence générale: "Fin juillet 2007, alors qu’était sur le point de se dénouer la crise des infirmières, 600 demandeurs d’asile érythréens détenus dans la prison de Misratah pressaient publiquement l’Union européenne d’intervenir auprès des autorités libyennes pour obtenir leur libération. Faisant état de privations, tabassages, viols et de conditions sanitaires déplorables, ce groupe, qui compte de jeunes enfants et des nourrissons nés en captivité, réclame en outre protection, en soulignant qu’aucune organisation internationale, aucune ambassade étrangère ne leur est accessible pour le dépôt de leur demande d’asile. Relayé par Amnesty International, cet appel est resté sans écho."

Révolution arabes ou pas, "en matière migratoire, l’UE tient à maintenir le cap fixé jusqu’ici. Pour ce faire, elle s’attachera à prolonger ou réactiver avec les gouvernements provisoires les accords conclus avec les régimes autoritaires qui ont été chassés du pouvoir, ou à en négocier de nouveaux, dans la même ligne. Le Conseil national de transition libyen l’a bien compris, dont un des responsables tenait, un mois à peine après le début de l’insurrection en Libye, à afficher la volonté de son mouvement de combattre l’immigration illégale s’il parvenait au pouvoir, en respectant notamment le « traité d’amitié » signé en 2008 entre Silvio Berlusconi et Mouammar Kadhafi. Loin d’entendre l’appel au changement exprimé par les révoltes arabes, l’Europe cherche avant tout à perpétuer le système de mise à distance des migrants qu’elle a instauré depuis la fin des années 1990. Un système générateur de violations multiples des droits humains, dont Migreurop se fait régulièrement l’écho."

Malgré tout, certains, plus audacieux ou plus chanceux que d'autres, passent ces barrières et arrivent jusque sur les rivages de la forteresse. Pour quel accueil?

Ainsi d'un voisin blogueur qui, arrivé à l'âge de 14 ans, a reconstruit sa vie en France à partir de l'école puis de l'université, est devenu chercheur en biochimie: l'administration ne cesse de lui faire payer sa mobilité intellectuelle: "Au début de ma thèse, dans une université de renom en Allemagne, je me suis, enfin, senti digne de demander la naturalisation. Mais, l’impardonnable péché avait été commis; l’esclave endormi tout en rêvant et se croyant déjà libre. Je ne pouvais plus prétendre à la naturalisation car hors de France, bien qu’en collaboration avec mon université d’origine et une adresse permanente en France."

Ainsi d'Idrissa qui a achevé à la nage sur les plages de Bilbao son voyage en pirogue depuis la Mauritanie. "La pirogue s'est écroulée", raconte-t-il. Il apprend en France un métier du bâtiment dont l'enseignement lui était inaccessible chez lui. Il prévoit de repartir ensuite l'exercer au pays. Obtiendra-t-il un titre de séjour d'ici là? Rien n'est moins sûr pour ce voyageur clandestin, étudiant clandestin, travailleur acharné, fils et frère responsable de sa famille.

Martine et Jean-Claude Vernier

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