Affaire Baupin: les flagrants délires de l’avocat Pierrat

Emmanuel Pierrat n’aime pas la presse, sa liberté et ses révélations. Conseil de Denis Baupin, visé par une enquête judiciaire pour agressions et harcèlement sexuels, le voilà qui perd pied, se livrant à une charge désordonnée contre France Inter et Mediapart qui ont enquêté plusieurs mois sur le député écologiste de Paris. Une charge qui vise d’abord à freiner la justice et à faire pression sur le parquet.

C’est dans une tribune publiée par le Huffington Post, site dirigé par Anne Sinclair, après qu’elle a été refusée par plusieurs titres, qu’Emmanuel Pierrat fait feu de tout bois. Offensive poursuivie le même jour par une apparition au Grand Journal de Canal+, par un entretien au Point, par des fuites organisées dans L’Obs

Cette stratégie du « tapis de bombinettes », où se sent la patte des communicants de crise, laisse entrevoir la nervosité de l’avocat face à un dossier où les difficultés s’accumulent. Le parquet de Paris a en effet ouvert une enquête préliminaire après la publication le 9 mai d’une longue enquête menée conjointement par Mediapart et France Inter. Nous y révélions de nombreux « témoignages sur des faits pouvant être qualifiés d’agression et de harcèlement sexuels attribués au député de Paris Denis Baupin» (cette enquête est en accès libre et peut être lue ici). Jeudi 2 juin, trois femmes ont déposé plainte pour agression et harcèlement sexuels contre le député (lire notre article ici).

Emmanuel Pierrat, au Grand Journal de Canal+. Emmanuel Pierrat, au Grand Journal de Canal+.
Emmanuel Pierrat s’indigne donc très fort et ses bruyants effets de manche convoquent toute la garde et l’arrière-garde des arguments éculés visant à faire le procès de la presse. Journalistes-procureurs, journalistes paresseux et négligents, avides de sensationnel, piétinant vie privée et présomption d’innocence, et violant leur déontologie de base en se refusant au contradictoire, en ne vérifiant pas leurs informations, en se complaisant de « scoop de bric et de broc ».

« Odieux », « épouvantable », « irrémédiable »… Oh, qu’il est colère l’avocat Pierrat, qui a pillé le dictionnaire des adjectifs ! Nous avions subi les mêmes emportements lors de l’affaire Bettencourt, lors du scandale Cahuzac, lors de l’affaire Karachi, lors du dévoilement des financements libyens de Sarkozy… Mais le bruit et le buzz n’effacent pas les faits. Et voici ce que nous voulons rappeler, non pas à Emmanuel Pierrat qui les connaît si bien, mais à nos lecteurs.

Cette enquête de Lénaïg Bredoux (Mediapart) et Cyril Graziani (France Inter) a été le fruit de plusieurs mois de travail. Elle a débouché sur une situation inédite. Pour la première fois, des personnalités publiques – en l’occurrence des responsables politiques – acceptaient de témoigner à visage découvert sur les harcèlements et agressions qu’elles disent avoir subis depuis des années. Elles ont été suivies par d’autres femmes, choisissant elles pour des raisons de protection et d’extrême difficulté à dire de demeurer anonymes. En tout, une quinzaine de personnes ont détaillé des éléments couvrant une période de vingt ans. Certains faits rapportés ne tomberaient pas sous le coup de la prescription.

Le journalisme ne consiste pas à ouvrir un micro ou retranscrire un témoignage. Ces récits ont été recoupés. Entourages, proches, amis, collaborateurs, responsables du parti EELV ont été longuement interrogés durant ces semaines d’enquête, et de nouveaux éléments ont surgi, concernant les faits dénoncés eux-mêmes mais aussi un contexte plus large. Nous avons expliqué à plusieurs reprises comment cette enquête a été menée.

L’avocat Pierrat sait d’autant mieux tout cela qu’il a déployé des trésors d’énergie pour empêcher cette enquête de se poursuivre.

– D’abord, en adressant dès le 8 avril – soit un mois avant la publication de l’article – un courrier au directeur de publication de Mediapart, nous mettant « en demeure » de ne rien publier. Une procédure extravagante. Edwy Plenel, directeur de la publication, lui répondait en ces termes : « En quarante ans de journalisme, je n’ai jamais reçu de courrier de ce type, relevant de pratiques d’Ancien Régime, totalement contraire à l’esprit des lois républicaines. Depuis la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 (…), l’autorisation préalable et la censure préventive n’ont en effet plus cours. » Lire le détail ici.

– Ensuite en barrant la route, sur instruction de son client, à toutes nos demandes de rencontre avec Denis Baupin pour justement mettre en œuvre ce « contradictoire » que l’avocat brandit aujourd’hui. Nous l’avons détaillé dès la publication de notre premier article. Outre les mails et SMS adressés directement au député de Paris, son conseil n’a cessé d’être relancé. Ce que rappelle Lénaïg Bredoux dans la «boîte noire » de notre premier article en citant l’un de ses courriers à l’avocat :

« Je vous rappelle également que j’ai adressé ma première demande de rendez-vous auprès de votre client, M. Denis Baupin, lundi 2 mai, par SMS et par mail, à 12 h 55. Je me suis de nouveau adressée à lui, lundi 2 mai, à 16 h 25, pour lui rappeler mon attachement au respect du contradictoire. Mardi, je lui ai adressé une nouvelle demande de rendez-vous, là encore par SMS et par mail, à 11 h 52. Mercredi 4 mai, j’ai de nouveau sollicité M. Denis Baupin, par SMS et par mail, à 12 h 07. Parallèlement, je vous ai écrit un mail, à la demande de votre client, lundi 2 mai, pour solliciter un rendez-vous avec lui. Vous m’avez répondu par email dans la soirée du lundi en me demandant de vous adresser des questions par email. Ce que j’ai fait mardi 3 mai à 15 h 32.  Je me tiens donc, plus que jamais, à votre disposition, pour un échange de vive voix avec votre client, M. Denis Baupin. »

– Ensuite encore, en posant des conditions simplement délirantes à un entretien de vive voix avec Denis Baupin, l’avocat exigeant qu’il se déroule partiellement en off (comment une personne mise en cause pourrait-elle répondre en « off » !) et sous son contrôle, se réservant le droit d’intervenir ou d’interrompre à tout moment. Arguant d’une déontologie fantasmatique, l’avocat s’arrogeait ainsi le droit de sélectionner les questions, d’effacer les réponses. Lire : «Comment Denis Baupin a (encore) refusé de nous répondre».

– Enfin, en nous sommant, par lettre recommandée reçue le jeudi 12 mai, de procéder à « la suppression immédiate » de notre article mis en ligne le 9 mai ! Lire le détail ici.

Tout à son indignation devant les lenteurs de la justice parce qu'elle n'a pas immédiatement entendu son client, Emmanuel Pierrat disposait d’un moyen de droit des plus simples : nous poursuivre en citation directe pour diffamation. Procédure des plus rapides, mais voilà… L’avocat a justement choisi la voie la plus lente, déposant une plainte avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction, ce qui remet à plusieurs mois voire quelques années un hypothétique procès…

Cette supposée « bataille de l’opinion publique » a conduit le 7 juin Emmanuel Pierrat à rendre publics des SMS de victimes sortis de tout contexte et pouvant donner lieu à des lectures parfaitement contradictoires. Il faudra sans doute expliquer au nom de quelle déontologie débridée, celui qui s’indigne des atteintes à la vie privée jette dans le même temps sur la place publique des correspondances privées dont l’objectif est de réduire à néant la parole des victimes.

Est-ce l’avancement de l’enquête préliminaire engagée par le parquet de Paris qui déclenche ainsi les colères publiques de l’avocat et – on l’imagine – de son client ? Derrière la vieille rengaine du procès de la presse, derrière la bataille de l’opinion, l’objet de la vindicte de Denis Baupin et de son conseil est bien cette enquête judiciaire en cours. Souvenons-nous de l’affaire Cahuzac : une enquête administrative avait opportunément été déclenchée (et des fuites dans la presse organisées) depuis Bercy pour entraver le travail des policiers et faire pression sur l’enquête préliminaire ouverte par la justice, en proclamant un mensonge, à savoir que le ministre de budget serait blanchi par la Suisse.

A défaut d’enquête administrative cette fois, Emmanuel Pierrat a choisi de déclencher une tempête publique avec les policiers et les magistrats qui ont évidemment prévu d'entendre son client. C’est une contradiction de plus pour celui qui dit en appeler dans sa tribune à « une justice, certes lente mais prudente et précautionneuse ».

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