Allemagne, un Parlement XXL et maintenant ?

Les Allemands ont élu leurs députés au Bundestag. Le Parlement qui doit compter au minimum 598 députés en aura 735. Du jamais vu. Le SPD est arrivé en tête, il s'agit maintenant de parvenir à un accord de coalition. Qui avec qui ? C'est là que tout commence.

Répartition des voix Répartition des voix
La soirée électorale fut longue. Il a fallu attendre longtemps pour avoir la certitude que le parti social-démocrate (SPD) mené par Olaf Scholz avait gagné l'élection de 10 sièges devant l'Union chrétienne-démocrate (CDU) d'Armin Laschet, suivie des Grünen, puis du parti libéral (FDP), de l'AfD (extrême-droite), de die Linke et de la Fédération des Electeurs du Schleswig du Sud (SSW). Il a fallu attendre jusqu'à la fin pour apprendre que die Linke était en dessous de la barre des 5% mais obtenait quand même un groupe au parlement, subtilités du système électoral allemand. Ces résultats ont eu aussi quelque chose d'inattendu: La Fédération des Electeurs du Schleswig du Sud (SSW), parti de la minorité danoise, qui se situe sur l'échiquier politique entre le SPD et les Verts fait son entrée au Bundestag. 

Mais on a assisté à des moments surréalistes lorsque le perdant de la soirée, Armin Laschet, se voyait déjà chancelier, alors que la CDU enregistrait le score le plus calamiteux de son histoire. Mais ses ardeurs ont été tempérées le lendemain par son parti, où des voix se sont élevées pour qu'il ne participe pas, après une telle débâcle, aux négociations de coalition, voire pour qu'il démissionne de la présidence de la CDU et même de son mandat de ministre-président de la Rhénanie du Nord-Westphalie où le SPD d'Olaf Scholz est arrivé en tête. 

Un parlement XXL

Répartition des sièges par parti Répartition des sièges par parti
Mais la soirée a montré que 735 députés siégeront au Bundestag, 598 députés au moins sont requis.

C'est la première fois que le parlement allemand a un nombre aussi important de députés, ceci est dû au système électoral à deux voix:

- la première voix ou élection du député de circonscription à la majorité relative

- la deuxième voix ou élection des partis à la proportionnelle, c'est celle-ci qui détermine aussi le rapport de forces entre les différents partis au Bundestag.

La première et la deuxième voix sont liées.

Si un parti obtient par la première voix plus de députés que ne lui octroie la deuxième voix, alors des sièges en plus sont attribués aux autres partis selon un processus de compensation jusqu’à ce que tous aient un nombre total d’élus qui correspond à leur pourcentage au niveau de la seconde voix. Avant les élections, on craignait même un parlement avec 800 députés. Ici, pour bien comprendre le système électoral allemand

Grâce aux subtilités de la loi électorale allemande, deux partis qui n'obtiennent pas les 5% sont quand même représentés au Bundestag:

- Die LINKE: Quand un parti ne parvient pas à 5% par la deuxième voix, mais s'il obtient au moins 3 élus de circonscription par la première voix, alors la clause des 5% est supprimée pour la 2e voix, ce qui permet au parti d'obtenir un groupe. C'est le cas de die LINKE qui a atteint aux élections du 26 septembre dernier 4,9% par la deuxième voix, mais a obtenu 3 députés de circonscription par la première voix, la barre des 5% est donc supprimée pour la deuxième voix, die LINKE n'obtient pas 3 députés mais 39.

- La Fédération des Electeurs du Schleswig du Sud (SSW), partie de la minorité danoise: Les partis de minorités nationales en Allemagne sont exclus de la clause des 5%, car la loi est au service de la protection des minorités nationales. Le SSW dispose de 55 330 voix, 40 000 étaient nécessaires pour avoir 1 député au Bundestag. Une première depuis 1953.

Les votants et la participation

Le fait que pour la 1e fois dans l'histoire de l'Allemagne contemporaine un-e chancelier-e ne se représentait pas en fin de mandat, cette élection a passionné. 76,6% de participation contre 76,2 en 2017. Le vote par correspondance qui existe depuis 1957 a été utilisé de façon massive dans les grands centres urbains comme 40% à Berlin. Du jamais vu. Ceci n' a pas empêché des queues devant bon nombre de bureaux de vote.

Un parlement rajeuni, les verts en force, les conservateurs en déroute, les sociaux-démocrates en haut de l'affiche, les libéraux bien présents, die Linke qui a failli disparaître, une extrême droite en perte de vitesse sauf à l'Est où elle est insolente

Carte après l'élection SPD (rouge-rose), CDU (noir-gris)), Grünen (Vert)  AfD (Bleu) Carte après l'élection SPD (rouge-rose), CDU (noir-gris)), Grünen (Vert) AfD (Bleu)

30% des députés ont moins de 40 ans, ils étaient 15% en 2017. Plus de 40% des députés verts ont moins de 40 ans, ils ne sont que 10% pour die LINKE, 2 députés verts de 23 ans sont les plus jeunes du Bundestag, 

Fait nouveau: deux femmes trans font leur entrée au Bundestag pour le groupe écologiste.

Migration des électeurs de/vers les Grünen Migration des électeurs de/vers les Grünen
Bien que les Grünen aient un score inférieur aux attentes d'avant l'été, ils deviennent aujourd'hui la 3e force  au Bundestag avec un nombre inédit de députés, 118, alors qu'ils étaient le parti le plus faiblement représenté au Bundestag en 2017. Les Grünen ont 100 000  adhérents. Ils ont reçu de nombreuses voix venant d'électeurs d'autres partis principalement de la CDU (900 000), de die Linke (470 000), du SPD (320 000).

Le SPD, le parti le plus vieux d'Europe, avec ses 400 000 adhérents devient le premier parti représenté au Bundestag. 

Migration des électeurs de/vers le SPD Migration des électeurs de/vers le SPD

 

Migration des électeurs de/vers la CDU Migration des électeurs de/vers la CDU
Une CDU/CSU en dessous des 30%, c'est inédit. Plus de 1 600 000 électeurs de la CDU ont migré vers le SPD et 900 000  vers les Grünen. Dans la Sarre, le ministre de l'économie Peter Altmaier (CDU), un très fidèle d'Angela Merkel, a été battu dans sa circonscription par le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas (SPD). A Aix-la-Chapelle en Rhénanie du Nord-Westphalie, le candidat d'Armin Laschet a été battu  par celui des Grünen. La candidate du SPD a emporté la circonscription que détenait Angela Merkel depuis plus de 30 ans à Stralsund dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale. Egalement dans la Sarre, la ministre de la défense, Annegret Kramp-Karrenbauer (CDU) a été battue par le candidat du SPD. Dans la Hesse, Helge Braun, le numéro deux de la chancellerie a été battu par le candidat du SPD. Comment après une telle débâcle, Armin Laschet a pu oser déclarer dimanche soir qu'il conduirait la prochaine coalition. Des sondages aujourd'hui indiquent  qu'une majorité d'Allemands pensent qu'Angela Merkel porte une responsabilité dans cette situation.

Les Libéraux du FDP sont bel et bien là et prêts à gouverner. Ils ont reçu des voix de l'AfD, de die Linke mais surtout de la CDU.

Migration des électeurs de/vers le FDP Migration des électeurs de/vers le FDP

Die LINKE revient à son score du début des années 2000 lorsqu'elle s'appelait PDS ou Parti du Socialisme Démocratique implanté seulement à l'est

L'extrême droite, AfD, a perdu des sièges et plus de 2% à l'échelon national mais son score dans les Länder de l'Est est choquant. 

Les primo-votants ont choisi le FDP et les Grünen. Les moins de 25 ans ont placé en tête les Grünen et ensuite le FDP. Pourquoi le FDP? Beaucoup s'interrogent. Des grand journaux comme l'hebdomadaire Die ZEIT demandent aux jeunes de leur faire savoir pourquoi le FDP. L'un des points fort du FDP est la digitalisation, alors que l'Allemagne est très en retard. Les jeunes mettent au premier plan: climat-digitalisation-modernisation. 

Répartition primo votants Répartition primo votants

Répartition par âge  - de 25 ans 70 ans et + Répartition par âge - de 25 ans 70 ans et +

Est de l'Allemagne

Pourcentage par parti - Allemagne de l'Est Pourcentage par parti - Allemagne de l'Est

Pourcentage par parti - Allemagne de l'Ouest Pourcentage par parti - Allemagne de l'Ouest

L'AfD le parti d'extrême droite est la 2e force dans l'ex RDA, voire le premier parti en Thuringe et en Saxe. Il rassemble notamment autour de l'immigration et des antivaccins 

Die Linke a été longtemps le 1er voire le 2e parti à l'est rassemblant les mécontents après la réunification jusqu'à l'arrivée de l'AfD

Die Linke a beaucoup perdu dans l'est de l'Allemagne, les voix se sont déplacés vers l'ensemble des partis, notamment le SPD (590 000 voix) et les Grünen (470 000 voix) mais aussi l'AfD (110 000 voix) ainsi que vers les abstentionnistes (370 000 voix). Ce parti ne reçoit aucune voix des autres partis

Les électeurs de l'AfD à l'échelon national migrent vers tous les partis sauf die LINKE. L'AfD qui est un parti pangermaniste avec des courants néo-nazis et est surveillé par l'organe de protection de la constitution, reçoit 110 000 voix de die LINKE à l'Est   

On assiste à l'Est à un véritable comeback du SPD qui est le premier parti. Dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale, grâce à la très populaire ministre-présidente, Manuela Schwesig surnommée la reine du Littoral, le SPD frôle les 40%. La CDU est relégué à la 3e place derrière l'AfD, les Grünen s'implantent, die Linke risque d'être pulvérisé par l'AfD.

Migration des électeurs de/vers die Linke Migration des électeurs de/vers die Linke

Migration des électeurs de/vers l'AfD Migration des électeurs de/vers l'AfD

Les inondations de juillet, le tournant pour Olaf Scholz (SPD), Annalena Baerbock (Grünen), Armin Laschet (CDU/CSU)

De gauche à droite: Olaf Scholz(SPD), Annalena Baerbock (Grünen), Armin Laschet (CDU) De gauche à droite: Olaf Scholz(SPD), Annalena Baerbock (Grünen), Armin Laschet (CDU)

Les Grünen ont choisi la candidate qui avait la préférence du parti, Annalena Baerbock, et non celui qui avait la préférence des électeurs écologistes, Robert Habeck, les deux étant co-présidents du parti. Certes Annalena Baerbock a terni sa candidature avec des questions de plagiat dans son livre, des erreurs dans son CV. Mais elle a aussi été victime d'une campagne déchainée dans les réseaux sociaux.   

Mais ce qui a changé la donne dans la campagne, ce sont les inondations de juillet 2021. Annalena Baerbock avait la possibilité de mettre le turbo sur l'urgence climatique qui s'avère être depuis les inondations le thème no 1 des électeurs et électrices. Mais elle a craint, tout comme son parti, que cela soit compris comme une tentative de récupération, alors que beaucoup de gens avaient tout perdu. Elle est donc restée au niveau de l'empathie, ce qui était bien sûr nécessaire mais insuffisant. Je me suis retrouvée en juillet en plein dans la zone des inondations en Wallonie et en Rhénanie du Nord-Westphalie, ici mon témoignage. Les gens attendaient autre chose. Mais ils souhaitaient aussi quelqu'un qui dans une telle situation a l'expérience du pouvoir: Annalena Baerbock est députée et n'a jamais eu de fonction exécutive dans un Land contrairement à son collègue Robert Habeck qui a été ministre de l'environnement du Schleswig-Holstein.

Les inondations ont touché principalement 2 Länder, la Rhénanie-Palatinat, dont la ministre-présidente est Malu Dreyer (SPD) et la Rhénanie du Nord-Westphalie, dont le ministre président n'est autre qu'Armin Laschet (CDU). Ce dernier, déjà pas à la hauteur de la situation, s'est permis d'éclater de rire en discutant,  pendant que le président de la république tenait un discours d'empathie en direction des sinistrés. Les images ont fait le tour des chaines TV, de la presse, des réseaux sociaux. Angela Merkel était à cette époque reçu aux Etats-Unis par Joe Biden. Olaf Scholz, vice-chancelier et ministre des finances a fait le job, avec de l'empathie, promettant que les aides du gouvernement fédéral seraient très vite débloquées et à la hauteur de ce qu'elles doivent être. Puis, au fil du temps, il a développé ses propositions. Il a bénéficié des erreurs d'Annalena Baerbock, de l'inconséquence d'Olaf Scholz mais pas seulement.

Pourquoi l'écart s'est-il réduit entre le SPD et la CDU? 

Olaf Scholz a déclaré avant l'élection qu'il était ouvert à toute coalition, sauf bien sûr avec l'extrême droite, cela veut dire qu'il n'excluait aucune coalition avec die LINKE, voulant ainsi respecter les électeurs. Armin Laschet, soutenu par Angela Merkel, a fait sa fin de campagne contre die LINKE, rappelant la campagne des dites "chaussettes rouges" d'Helmut Kohl dans les années 90, chargeant bien sûr Olaf Scholz. Bien sûr cela a marché surtout dans l'ouest de l'Allemagne.

Die LINKE a des positions indéfendables en politique étrangère, proche de Poutine. Ce parti est pour la sortie de l'OTAN. Mais le pire est que die LINKE, en raison de ses divisions internes, s'est abstenu sur l'envoi de troupes en Aghanistan dans un but humanitaire pour rapatrier Allemands et Afghans. 

 Et maintenant, la recherche de coalitions

Possibles coalitions Possibles coalitions

 Il faut une majorité de 368 sièges pour une coalition. Les possibilités de coalition sont: 

- SPD-CDU-Verts (Kenya) 520 sièges

- SPD-CDU-FDP (Allemagne) 494 sièges

- SPD-Verts-FDP (Feux tricolores) 416 sièges

- CDU-Verts-FDP (Jamaïka) 406 sièges

- SPD-CDU (Grande coalition) 402 sièges

La grande coalition n'est jamais privilégiée au départ car elle crée une situation de statu quo. Pire, c'est le rejet de la grande coalition au pouvoir (2013-2017) qui a favorisé l'arrivée insolente au Bundestag de l'AfD, devenant la première force d'opposition avec près de 100 députés aux élections de 2017. Une grande coalition a dirigé l'Allemagne de nouveau à partir de 2017 suite à l'échec des négociations pour une coalition Jamaïka (CDU-Grünen-FDP). Mais le 26 septembre dernier,  la fin de la grande coalition n'a pas profité aux extrêmes, ni aux populistes mais aux Grünen et au FDP. Les grandes coalitions ont usé d'ailleurs les 2 grands partis qui dépassent à peine ensemble les 50%. Il est fini le temps où le SPD et la CDU obtenaient chacun plus de 30 voire 40%. Donc, la grande coalition a lieu quand il n'y a pas d'autres possibilités.  Elle est à éviter de préférence.

De g. à d: Olaf Scholz (SPD), Annalena Baerbock (Grünen), Christian Lindner (FDP) De g. à d: Olaf Scholz (SPD), Annalena Baerbock (Grünen), Christian Lindner (FDP)
Olaf Scholz donne le la, mais les Verts et les libéraux sont les faiseurs de roi

Une coalition SPD-Verts aurait été plus simple, mais il aurait fallu que les deux partis obtiennent au moins 368 sièges, ce qui n'est pas le cas. Olaf Scholz a donc donné sa préférence de coalition: Feux tricolores SPD-Verts-FDP. Pour la première fois depuis 1949, ce ne sont pas deux, mais trois partis qui seront nécessaires à la formation d'une coalition.

Habituellement, le premier parti discute avec les autres. Mais cette élection n'est pas comme les autres. Les Grünen et le FDP, les deux partis arrivés en 3e et 4e position décident de discuter ensemble d'abord.

De g. à d. Robert Habeck (Grünen) Annalena Baerbock (Grünen) Christian Lindner (FDP) De g. à d. Robert Habeck (Grünen) Annalena Baerbock (Grünen) Christian Lindner (FDP)
Le FDP et les Grünen ont diffusé une photo ensemble  sur Instagram hier avec comme message: "Nous cherchons des terrains d'entente et des ponts au-delà des clivages et nous en trouvons".  Une première rencontre avec Olaf Scholz aura lieu ce week end. 

Ces deux partis ont des divergences sur les questions budgétaires et fiscales, mais ce sont deux partis profondément européens, qui veulent moderniser l'Allemagne qui a pris par exemple un retard énorme dans le numérique, au niveau des infrastructures, ils veulent mettre le paquet dans la recherche et l'éducation. Et le climat est devenu un véritable enjeu. 

L'Europe et le monde, ils en pensent quoi?

Le SPD, les Grünen et le FDP sont trois partis profondément européens. 

Un certain nombre d'Etats européens, notamment la France, font pression pour que le Gouvernement allemand soit formé le plus vite possible, la dernière fois les négociations avaient duré 5 mois, surtout à quelques mois de la présidence française de l'UE.

Du côté français, on voit les choses d'un bon oeil sur le plan budgétaire et des investissements avec un chancelier social-démocrate, mais beaucoup moins sur la défense et la sécurité. Avec les Grünen, il y a une grande différence de points de vue sur l'énergie nucléaire, la France préfère sur ce point les Libéraux du FDP. 

Si un pays se réjouit de l'arrivée du SPD au pouvoir en Allemagne, c'est bien l'Espagne de Pedro Sanchez. Par compte l'Italie ne souhaite pas que le ministre des finances allemand soit du FDP. 

La Russie craint l'arrivée des Grünen pour leurs positions contre Nord Stream 2, l'occupation de la Crimée et en faveur des dissidents

La Chine mise sur la continuité mais se méfie des Grünen et du FDP qui critiquent le régime

Les leçons de ces élections

  • Une campagne "fair"
  • Une cohésion des partis démocratiques et de la plupart des médias contre l'extrême-droite, de sorte que le terme immigration n'a été utilisée qu'une fois dans les débats télévisés et Islam zéro fois
  • Une différence Ouest-Est toujours palpable avec une extrême-droite insolente et choquante
  • Un système électoral, des coalitions qui ne sont pas des compromissions mais de véritables compromis, que seuls la proportionnelle et le fédéralisme peuvent promouvoir
  • Une démocratie bien vivante

 

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